Pollueur payeur…

De manière récurrente, on entend parler de mouvements de volontaires se chargeant de nettoyer les plages de la Méditerranée et de l’Océan Atlantique en collectant les déchets variés qui les encombrent et les souillent. Lorsque l’on jette un coup d’œil à leurs collectes, on trouve des vieux vélos, de la ferraille, mais surtout du plastique. Bouteilles de soda, emballages, sachets de supermarché, un échantillonnage exhaustif de la consommation humaine peut ainsi être identifié dans ces déchets.

Divers reportages ont récemment fait état de rivières de plastique, photos et films à l’appui; l’authenticité de ces images n’est pas toujours avérée de manière indiscutable, mais les diverses sources qui en font mention tendent à crédibiliser ces images par ailleurs invraisemblables.

Bidonville aux Philippines, rivière encombrée de déchets en plastique.

Indépendamment de ces images privilégiant des aspects spectaculaires, plusieurs reportages que l’on peut qualifier de raisonnablement sérieux (dont celui du National Geopraphic) dénoncent la pollution plastique par le biais des grands fleuves d’Afrique, du continent indien et d’extrême Orient. Ce serait donc dans ces régions qu’il faudrait intervenir pour récupérer le plastique avant qu’il ne finisse dans les océans. Ce qui d’ailleurs n’interdit pas de s’intéresser au problème dans nos pays occidentaux par la même occasion. Question récurrente : qui va se charger du nettoyage dans ces régions, alors que dans nos pays occidentaux, on doit faire appel à du volontariat ? En fait, pourquoi est-il impossible de financer le nettoyage, et en amont la collecte des déchets, même dans nos pays pourtant réputés riches ?

Le traitement des déchets est géré (lorsqu’il est soumis à une quelconque gestion, ce qui est loin d’être le cas de manière générale) selon le principe du pollueur payeur : celui qui veut se débarrasser d’un déchet est le pollueur, c’est à lui qu’il convient de payer pour l’élimination du déchet. Bien. Sauf que dans de nombreux cas, le pollueur n’est pas forcément celui qui doit se débarrasser des déchets, mais bien celui qui les a produits à l’origine. Si j’achète une barquette de framboises dans ma supérette favorite, je devrai me préoccuper de l’élimination de la barquette en plastique bien que je n’aie de fait consommé que le contenu, le contenant étant « gratuit ». Pourtant, ce contenant a une certaine valeur, en tant que produit manufacturé…

Il serait grand temps de rendre au plastique la valeur qu’il possède; on a déjà constaté un problème similaire avec l’information. L’information est considérée comme gratuite, du coup on est submergé de pourriels et de désinformation. De manière comparable, les emballages plastique sont considérés comme gratuits, et on les jette n’importe où, puisqu’ils n’ont aucune valeur.

On pourrait imaginer un système où l’emballage aurait une valeur affichée : si tu achètes une barquette en plastique contenant des framboises, tu paies les framboises plus la barquette. Le prix de la barquette pourrait être récupéré lors de la restitution, un peu à la manière des bouteilles consignées d’antan. Sauf que bien évidemment, pour le plastique, cela ne fonctionne pas ainsi: on imagine mal le centre de conditionnement des framboises récupérer des tonnes de barquettes rendues inutilisables par l’usage.

Imaginons une sorte de banque mondiale du plastique (une négociation intéressante pour Joe Biden, Xi Jinping et quelques autres qui pourraient ainsi parler d’autre chose que de luttes d’influence en mer de Chine et à Taïwan), qui définit la valeur du plastique à l’achat et à la vente, dans une monnaie virtuelle à inventer (appelons cette monnaie tralar, contraction de trash et dollar). Lorsque tu achètes ta barquette, le prix des framboises est, comme aujourd’hui, majoré des frais de conditionnement. Une petite partie de ces frais de conditionnement sont reversées par le service du conditionnement de la barquette à la banque du plastique (au prix de vente du plastique), en tralar.

Lorsque j’ai fini de consommer mes framboises, je peux jeter la barquette d’emballage (auquel cas je ne récupère rien), ou l’amener à un centre de récupération du plastique qui me rachètera cette barquette pour sa valeur de revente, en tralar. Plus je récupère du plastique, plus j’augmente mon compte à la banque du plastique. Quant à savoir quand, comment et pour combien je peux récupérer mes tralar en « vrais » euros ou francs suisses, c’est une question que la banque devra résoudre en temps utile, avec l’appui des technologies de l’information et des GAFAM, certainement.

Pour nous autres occidentaux consommateurs, l’existence de cette banque peut être ressentie comme une tracasserie supplémentaire, déjà que la gestion de nos déchets est devenue trop complexe pour certains. Mais pour les volontaires qui nettoient les plages. cela valoriserait, aussi peu que ce soit, leur travail. Mieux, dans les bidonvilles des Philippines, le fait de nettoyer leurs rivières souillées (et le reste) permettrait aux occupants de ces taudis de gagner de l’argent et d’améliorer quelque peu leur environnement et leur condition, et par corollaire, leur santé et leur éducation. Nettoyer leurs rivières permettrait idéalement d’amener un peu moins de déchets dans les océans et de rendre peut-être le fameux septième continent (le vortex de déchets du Pacifique Nord) plus facile à gérer. Apparemment, un bénéfice pour tout le monde.

On va me dire, à juste titre, que je simplifie excessivement, et que je n’ai plus vraiment l’âge de croire au Père Noël. Mettre sur pied une organisation d’ampleur mondiale semble totalement illusoire, à l’époque de Bolsonaro, Poutine, Xi Jinping, Erdogan et consorts. Et même si cela devait devenir une réalité, il se trouverait bien quelques requins à deux pattes (ceux qui ont des nageoires sont beaucoup moins dangereux, même s’ils dévorent un bipède à l’occasion) à même de détourner les revenus de cette banque à leur seul bénéfice.

D’un autre côté, les déchets plastique représentent un réel et considérable problème de santé publique. Nous (ainsi que tous les êtres vivants de cette planète) ingérons quotidiennement de grandes quantités de ces déchets dans les aliments que nous consommons, sous forme de microplastiques. Tôt ou tard, il faudra imaginer quelque chose pour ne pas connaître des problèmes qui pourraient ramener, par comparaison, COVID-19 à l’importance d’une simple grippette, pour reprendre les expressions de Jair Bolsonaro.

Néanmoins, je persiste à croire que le fait de payer un emballage à sa juste valeur permet de valoriser le conditionnement, et par là-même d’en réguler l’utilisation parfois aberrante. Pour reprendre l’exemple du courriel, taxer chaque email d’un demi-centime d’euro (au lieu de la gratuité actuelle) limiterait sévèrement l’envoi massif des pourriels qui envahissent nos boîtes aux lettres électroniques chaque jour, qui ralentissent nos ordinateurs en raison de la présence de programmes anti-spam et anti-virus, et qui imposent le surdimensionnement massif des infrastructures de messagerie mondiales (un gros facteur de pollution énergétique !). Taxer les emballages de plastique permettrait très probablement de réguler de manière similaire la production de déchets de conditionnement, et en limiter les coûts indirects consentis pour lutter contre les effets néfastes des déchets. Encore faut-il que l’économie mondiale et les gouvernements veuillent bien jouer le jeu… Pas gagné !

Ce qui est rare est cher; les produits gratuits sont rares. Donc, ce qui est gratuit est cher. Un sophisme que n’eût probablement pas renié Protagoras, s’il avait dû sévir à notre époque. Mais s’agit-il vraiment d’un sophisme ?

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