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C’est plus de la photo !

Je discutais il y a quelque temps avec un ornithologue amateur chevronné, et plus généralement un passionné de vie animale avec lequel j’avais eu le privilège de parcourir le parc Krüger il y a quelques années; il m’expliquait qu’il avait arrêté de faire de la photo lorsque les appareils numériques étaient apparus. J’avais eu l’occasion de voir certaines de ses prises de vue argentiques, qui étaient de grande qualité, et lorsque je me suis permis de m’étonner de sa décision, il m’expliqua de manière fort péremptoire que : « La photo numérique, tu peux tout faire avec l’ordi, bidouiller comme tu veux, recadrer, retoucher, c’est plus de la photo ! Ca ne m’intéresse plus. »

Le ton était si catégorique que je n’ai pas insisté, comprenant que cela pourrait s’envenimer si je me mettais à argumenter différemment. Mais je n’en pense pas moins, et j’ai tout de même fait quelques photos qu’il n’a pas jugé bon de commenter de manière par trop négative. Il est vrai que je ne suis pas photographe animalier (si tant est qu’un amateur puisse se targuer du substantif « photographe », bien sûr) , et que lorsque je photographie un animal, c’est plus le contexte et le ressenti de l’image globale que la mise en évidence du sujet qui m’intéresse. Lorsqu’il faisait de la photo argentique, mon interlocuteur se focalisait sur le sujet, préparait son piège ou son affût longuement à l’avance, cassait les branchettes gênantes, préréglait son appareil éventuellement posé sur un trépied, et ensuite comptait sur ses réflexes et sa connaissance des habitudes de l’animal pour déclencher au moment le plus esthétique. Il avait une bobine de 36 vues 35mm, ou un rouleau de 200 vues chargé, et quand il avait exposé l’intégralité de sa pellicule, il devait opérer le changement, une manipulation non triviale dans un affût.

Par contraste, les photographes animaliers modernes utilisent des boîtiers qui sont de véritables usines à manipuler des pixels, qui font la mise au point quasi instantanément et sont capables de suivre le sujet en déplacement, même rapide. Ils peuvent opérer en rafale (jusqu’à 50 images par seconde, voire davantage), parfois en anticipant le déclenchement, et en prenant encore des vues après le déclenchement, ce qui permet de choisir l’instant optimal parmi plusieurs dizaines d’instantanés, à posteriori, tranquillement installé derrière son écran d’ordinateur, Si il y a une branche un peu gênante dans le cadre, il est possible de l’éliminer après coup à l’aide de logiciels spécialisés. Les cartes mémoire modernes peuvent accepter des milliers de prises de vues en haute définition, quand l’appareil photo ne se connecte pas à un disque portable (ou même au cloud) installé à l’abri et au chaud dans la poche du photographe ou dans un boîtier séparé. Ces nouvelles possibilités doivent elles être rejetées simplement parce qu’elles apportent un confort et des opportunités inconcevables avec le matériel d’antan ?

Il suffit d’écouter l’un des meilleurs photographes animaliers du moment, Vincent Munier. Lors d’une expédition en Arctique, où il a réussi quelques remarquables vues du loup arctique le photographe s’est rendu seul avec son matériel photo et son équipement de survie (une pulka et un sac lourd et volumineux) dans le désert gelé de l’Arctique et en est revenu, après un long séjour en autarcie, avec des dizaines de milliers de photos. Il raconte avoir, dans un moment privilégié, effectué 3000 prises de vues en à peine une heure ! Il est vrai que ce résultat est pratiquement impossible à obtenir avec du matériel argentique, sauf à utiliser de la pellicule cinéma et du matériel correspondant. Mais bon : « ce n’est plus de la photo« … Corollaire : le meilleur photographe animalier du moment n’est -du moins selon certains points de vue – pas un photographe.

C’est vrai que Vincent Munier « bidouille » probablement ses photos, à l’instar de la plupart des photographes utilisant du matériel numérique. Je ne connais pas ses techniques, mais je suppose qu’il aime, comme d’autres, accentuer les ambiances en jouant sur les contrastes et en estompant certains détails qui pourraient nuire à ce qu’il désire exprimer. Des logiciels comme Adobe Lightroom ou DxO Photolab excellent dans ce genre de tâches.

Thomas Delahaye, par exemple, a interprété une image de deux chamois (celle de gauche sur la vingt et unième ligne de la référence web) pour accentuer le caractère hivernal de leur habitat du moment.

Il a certainement dû, pour parvenir à ce degré de graphisme, gommer certains détails qui auraient pu troubler la lecture de cette photo, et jouer sur les contrastes pour obtenir l’effet graphique souhaité. C’est ce qui fait dire à mon ornithologue amateur que « Ce n’est plus de la photo ». Pourtant, pour ce qu’il me souvient de l’époque où je faisais des agrandissements dans ma salle de bains, il est aussi possible de « bidouiller » une prise de vues argentique en masquant certains détails lors de l’agrandissement; mais c’est vrai que c’est moins facile.

Peu importe, finalement : l’important, dans la photographie, à mon sens, est l’ensemble des choses que l’on communique à travers une prise de vues. Car photographier, cela peut être se fabriquer un souvenir, mais c’est surtout partager un instant -qui nous semble privilégié- avec d’autres. Dans cette optique, transmettre les émotions et les sentiments que la scène a inspirés au photographe est important, et s’il faut pour cela recadrer légèrement, ou accentuer quelque peu un contraste ou une saturation de couleurs, cela me paraît non seulement légitime, mais éminemment souhaitable. Et lorsqu’un nouvel outil permet de faire mieux, alors cet outil est justifié. Point barre.

En revanche, et là j’aurais tendance à abonder dans le sens de mon ornithologue amateur, de nombreuses applications permettent actuellement d’incruster des photos de personnages dans des scènes où ils ne figurent pas à l’origine; ceci a permis (et incitera de plus en plus dans le futur) à fabriquer de faux « témoignages », particulièrement difficiles à identifier comme tels . De longues années durant, une photographie a fait office de preuve juridiquement recevable; ce n’est plus le cas désormais. Mais ce n’est pas une utilisation qui me concerne personnellement; et ce n’est pas non plus un sujet de préoccupation de mon ornithologue amateur, à ma connaissance du moins.

Je persiste donc à retoucher -avec toute la parcimonie nécessaire – mes prises de vue dans l’optique d’une meilleure mise en évidence de l’impulsion qui m’a poussé à prendre la photographie. Je laisse ceux qui voient ces images juger si ma démarche est justifiée ou excessive. Et tant pis pour les pisse-froid qui voudraient me culpabiliser pour cela.

Cher activiste…

d‘Extinction/Rébellion, de Renovate Switzerland ou autre organisation voulant persuader la société de faire des efforts dans le domaine écologique, je respecte sincèrement vos préoccupations et vos motivations, que je partage pour la majeure partie d’entre elles. Certains d’entre vous sont des personnalités scientifiques de premier plan, professeurs d’universités, prix Nobel même, coauteurs du sixième rapport du GIEC, et à ce titre parmi les personnes les mieux placées pour alarmer la population sur l’état déplorable de la planète et l’urgence qu’il y a de « faire quelque chose ». Je partage pleinement vos convictions, même si je suis loin de pouvoir me targuer d’une compréhension aussi précise que la vôtre des problèmes que vous soulevez et de l’urgence que vous dénoncez.

Mais je reste extrêmement dubitatif quant à l’efficacité des moyens que vous utilisez pour faire adhérer les citoyens et les dirigeants politiques à vos idées. J’ai déjà eu l’occasion, par le passé, d’exprimer mes doutes face à l’action consistant à se coller les mains au bitume pour exprimer ses idées, ou à crever des pneus de SUV pour fustiger les propriétaires. Je ne crois pas qu’un tel activisme soit constructif, ni même utile à la cause écologique : il ne suffit pas de faire parler de soi dans les médias pour rendre la cause que l’on veut défendre populaire. Bien sûr, c’est là l’avis d’une personne bien moins compétente que vous sur le plan de l’écologie, et de surcroît plutôt genre vieux con (même s’il m’arrive de croire le contraire), surtout par rapport à de jeunes et brillants scientifiques (ou confirmés, pour d’autres) comme certains d’entre vous. Mais permettez moi tout de même de développer quelque peu…

Je suis également partagé à l’idée de créer un parti politique pour défendre les idées écologistes. D’ailleurs, en Suisse, on en a crée deux (Les Verts et les Vert’libéraux); mais le discours est-il deux fois plus explicite pour autant ? Je crains plutôt que cela n’ajoute à la confusion que peuvent éprouver certains ! Donc je ne crois pas forcément à l’action politique directe non plus; une autre justification pour cette opinion est que l’écologie est l’affaire de tous, pas de la droite, ni de la gauche, ni du centre. Pire, un parti implique une certaine exclusivité. Un chef d’entreprise aux idées libérales mais possédant une conscience écologique affirmée doit-il voter PLR ou Vert’libéraux ? Un travailleur social convaincu mais amoureux de la nature et conscient des dangers qu’on lui fait subir doit-il voter PS ou Vert ? Certes, « c’est la confrontation  avec les autres qui vous permet de dévoiler toutes  vos  facettes » (Björk), mais une confrontation doit-elle nécessairement déboucher sur une opposition politique ? Imposer un choix n’est pas forcément une bonne solution, car cela fait perdre des voix à l’un ou l’autre parti. Ben oui, me direz vous, c’est le principe de la démocratie ! Juste, mais si l’écologie est le problème de tous, alors c’est l’écologie qui semble, statistiquement du moins, être le principal perdant dans le processus, puisque tous sont concernés mais que des voix seront perdues dans toutes les mouvances politiques.

Mais alors, me direz vous : que suggérez vous ?

Je reste toujours étonné du relatif silence des activistes écologiques sur les médias dits « sociaux ». Oh, bien sûr, ils utilisent les réseaux comme Facebook ou What’s App pour échanger des idées entre eux, et organiser leurs meetings « mains collées » ou similaires; mais ils restent assez discrets en dehors de leur sphère propre, là où justement il s’agirait de gagner de nouveaux convertis. Pour nombre d’entre vous, l’écologie est une affaire d’écologistes, avant tout; ce qui a pour effet de diffuser un certain sentiment d’exclusion pour les non-initiés. On ressent souvent l’impression que vous êtes « ceux qui savent », et que les autres devraient réagir immédiatement dans le sens que vous indiquez; d’ailleurs, vos actions vont dans ce sens-là : vous cherchez à forcer la main à la société pour qu’elle aille dans le sens où vous pensez – à raison, sans doute – qu’elle doit se diriger.

Malheureusement, vos arguments peinent à convaincre les professionnels qui font face à des problèmes pratiques auxquels vous ne proposez pas de solution (et pour cause, vous n’êtes pas dans la même problématique). Un paysan affilié à l’UDC écoutera certainement plus volontiers son collègue de parti qui fait face à des problèmes similaires à quelques kilomètres de sa propre ferme, plutôt que d’écouter une scientifique aussi brillante soit-elle, et aussi pertinent que soit son discours, sortie d’une université qu’il ne connaît que par ouï-dire. Un directeur de banque sera plus réceptif aux dires de son concurrent (membre du PLR) de la banque d’en face, à l’apéro dinatoire de fin d’année qu’à la diatribe d’un militant de Extinction/Rébellion qui voudrait le voir bloquer les investissements de son institut bancaire chez TotalEnergies. Vous vous adressez aux politiciens et vous vous plaignez qu’ils ne font rien ? Adressez vous aux êtres humains en premier lieu : ce sont eux qui, dans nos démocraties, font les politiciens; ce sont eux aussi qui sont (ou devraient être) les premiers concernés par les catastrophes qui nous menacent : c’est donc, à mon sens, à eux qu’il convient de parler. Les politiciens élus ne prendront guère de décisions qui pourraient sembler impopulaires à leurs électeurs ou contraires à leurs intérêts; en tous cas, je vois assez mal monsieur Rösti pénaliser les énergies fossiles, cela ressemble à l’action de se tirer une balle dans le pied.

Dénichez donc quelques chefs d’entreprises ayant une conscience écologique, et persuadez les de rouler pour l’écologie. Pas pour vous, mais pour leurs enfants, pour leur planète ! Que chacun d’eux reste affilié au PLR, mais que son discours devienne plus « éco conscient », au sein de son propre parti; sans doute aura-t-il de meilleures chances que vous de persuader ses pairs, et avec des arguments plus pertinents que tout ce que vous pourriez mettre en avant. Trouvez un paysan intelligent (cela existe, et c’est facile à trouver, je vous assure) qui se rend compte qu’il va dans le mur. Encouragez le à converser avec ses collègues affiliés à l’UDC : il y a de bonnes chances qu’il parvienne, bien mieux que vous, à persuader nombre de collègues, sinon à l’adhésion à vos opinions, du moins à une saine remise en question des certitudes acquises. Et les opinions émises à la base d’un parti vont rapidement remonter vers la direction, dans la mesure où un nombre significatif d’individus s’accordent sur le message : c’est le principe même de la démocratie telle que nous la connaissons en Suisse, mais aussi ailleurs en Occident.

Mais, me direz vous, comment trouver ces perles pas si rares que ça ? Et comment les inciter à rouler pour l’écologie? En fait, c’est un problème qui a déjà été résolu, et il passe par ces fameux réseaux sociaux. Donald Trump n’aurait jamais dû entrer en fonctions le 20 janvier 2017. Il a été élu par une manipulation de l’opinion américaine utilisant les réseaux sociaux, justement. Le procédé est similaire à celui utilisé par Matteo Salvini qui a engagé une équipe d’informaticiens pour influer sur les opinions de vote. Cela fait plusieurs années d’ailleurs que les élections, dans nos démocraties, sont perturbées par des scandales annoncés quelques mois avant les élections. Un hasard ? Si le mot « hasard » a pour synonymes Poutine, MBS, Xi ou Kim, alors oui, c’est le hasard. Et il y a d’autres synonymes que j’omets, que j’oublie ou que j’ignore.

Mais peut-être que je vous choque en vous suggérant d’utiliser les mêmes outils que ces personnages plutôt sulfureux ? Vous avez raison, je réprouve l’utilisation de ce genre d’outils, et je me considère comme un connaisseur de par ma formation et mon cursus professionnel. Mais je réprouve aussi la maculature d’œuvres d’art dans les musées, entre autres : si vous voulez jeter de la sauce tomate sur une œuvre que vous ne considérez pas comme pérenne, alors choisissez plutôt MBS ou un de ses acolytes comme cible, ce sera plus constructif. Accessoirement, plus rigolo; et plus difficile aussi, voire plus dangereux, mais bon… Ces moyens, pour discutables qu’ils soient, ne sont pas illégaux; et correctement utilisés, fondés sur un argumentaire de qualité comme celui que vous défendez, ils me semblent plus raisonnables que se coller les mains à l’asphalte en attendant que des fonctionnaires de police viennent vous libérer. Par ailleurs,, alors que les Trump ou autres Poutine utilisent la désinformation pour leurs actions, vous pouvez vous offrir le luxe de ne présenter qu’une information parfaitement véridique et authentique ! Vos rangs regorgent de personnes supérieurement qualifiées, en informatique pour infiltrer les réseaux sociaux, en écoles d’art pour concocter des clips de qualité professionnelle, en marketing pour optimiser l’impact d’un message et que sais je encore : pourquoi n’utilisez vous pas mieux les compétences dont vous pouvez disposez ? Les personnes qui pourraient vous apporter leur aide ne sont pas forcément membres actifs de vos mouvements, parfois jugés trop radicaux; mais ils ne demanderaient pas mieux que s’investir pour une cause qu’ils estiment légitime. Les contacter au travers des réseaux sociaux constitue aussi une méthode assez simple et efficace de les recruter.

Il y a un autre avantage à utiliser les réseaux sociaux comme arme dans ce genre de combat. Bloquer le Pont Bessières à Lausanne n’a que peu d’impact en dehors de la Suisse, voire de la Suisse Romande, si tant est qu’il y ait un impact significatif dans le pays. Internet en revanche ne connaît que peu de frontières; à l’époque Greta Thunberg l’avait compris, mais pour nombre de raisons qu’il ne m’appartient pas de chercher à analyser, elle n’a pas jugé opportun de pousser le fragile avantage qu’elle avait su se procurer. Il me semble possible de faire mieux; des personnes de votre qualité peuvent mobiliser des chercheurs dans les universités, les écoles polytechniques, les hautes écoles, pour initier un vaste programme de propagande sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’infiltrer les réseaux des principaux partis politiques pour inciter certains membres à promouvoir des solutions allant dans le sens de vos aspirations. Identifier ces membres est un problème que les spécialistes en data mining peuvent résoudre sans difficultés excessives : du moins, la méthodologie menant à la solution est connue et éprouvée. Il n’y a pas que les informaticiens de Saint-Pétersbourg qui soient en mesure d’exploiter ces méthodes.

Peut-être n’est-ce pas une bonne idée, ou peut-être l’avez-vous déjà expérimentée en pure perte. Mais je m’étonne alors de ne jamais en avoir entendu parler, Je ne crois pas que la contestation directe puisse influencer à brève échéance la politique du DETEC dirigé par M. « Ölbert » Rösti, par exemple. Et je ne crois pas non plus que l’action politique d’un parti « Vert » puisse y parvenir. En revanche, certains chefs d’entreprises, agriculteurs et investisseurs ont déjà, spontanément, adopté une attitude éco-consciente; il suffit peut-être de peu d’efforts pour que leur nombre augmente de manière significative, assez pour que les dirigeants politiques ne puissent plus repousser l’examen du problème aux prochaines élections.

Le petit chaperon rouge 2.0

– Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !
– C’est pour mieux te manger

Tout le monde connaît cette histoire, je suppose, du moins au sein de la francophonie. Charles Perrault a immortalisé le « petit Chaperon Rouge » dans ses « Contes de ma mère l’Oye » au dix-septième siècle. J’ai pour ma part subi le récit (avec « Le chat botté », « La Barbe Bleue », « La Belle au Bois Dormant » et d’autres) à l’époque où j’apprenais péniblement à déchiffrer un texte écrit. Admettons que l’intrigue n’est actuellement plus très crédible, même à l’égard d’enfants en bas âge. Pour confondre un loup, même déguisé, avec une grand-mère, il faut avoir la vue singulièrement basse, avoir oublié ses lunettes, et de plus subir une panne d’électricité dans la pièce obscure. Et puis, je n’ai jamais entendu s’exprimer un loup (hormis quelques hurlements dans l’un ou l’autre film de nature), mais je suppose qu’il doit être difficile de confondre son élocution avec celle d’une personne de grand âge, aussi chevrotante que soit devenue la voix de cette dernière.

Non, monsieur Perrault, en dépit de votre célébrité, certains de vos contes ne me paraissent plus vraiment d’actualité, et mériteraient d’être quelque peu revisités; la bonne nouvelle, c’est qu’il y a des gens qui y travaillent. Bon, on peut discuter de la qualité des propositions, mais l’important, c’est de participer, n’est-ce pas ?

Par exemple, une histoire concoctée par un groupe d’auteurs (que je crois conseillés par le faisandé M. Reblochon, le seul acteur qui pourrait jouer aussi bien le rôle du loup que celui de la mère-grand dans le conte original de Perrault) relate un conte de fées où, au nom de la neutralité, un Etat refuse toute participation à la défense de ses voisins en cas d’attaque (genre démerdez-vous avec Poutine, les gars; nous on s’occupe du Fendant cuvée 2030), mais compte absolument sur l’intervention de ces mêmes voisins lorsqu’il est lui-même agressé. La solidarité à sens unique, en quelque sorte. Comment dites vous ? Aussi invraisemblable que l’original ? Peut-être, mais dans cette histoire, il n’est pas nécessaire de déguiser le loup. Ceci dit, je vous accorde que le conte de fées est très médiocre et de mauvais goût.

Une autre ? Ca se passe dans le même Etat, qui veut absolument réaliser une transition énergétique vers des sources d’énergie non fossiles. Comment faire ? Une fée plutôt malveillante initie, d’un coup de baguette magique, le changement du responsable de l’environnement et de l’énergie en éliminant de manière discutable le préposé actuel. Dans la foulée, la fée vire aussi le ministre des Finances, mais pour celui-là, on s’en fout un peu, sa démission étant le seul acte constructif que l’on puisse lui attribuer a posteriori. Pour remplacer le ministre de l’Energie, on choisit un personnage qui est un des principaux défenseurs des énergies fossiles (D’ailleurs, certains l’appellent Ölbert Rösti) ! Même si le ministre fraîchement élu ne va pas saboter complètement les efforts de transition énergétique, il ne va pas non plus pénaliser les sources fossiles qui alimentent son compte en banque. L’histoire paraît à peu près aussi vraisemblable que l’original; mais elle reste assez cohérente : il y a même les galettes et le pot de beurre…qui restent du début à la fin dans la poche de M. Rösti.

La transition énergétique a d’ailleurs inspiré nombre d’autres auteurs, mais ce sont souvent des contes de fées « catastrophe » (peut-être est-ce l’époque qui veut qu’il y ait davantage de fées Carabosse que de fées Marraine en activité ?) : qu’on en juge sur ce troisième exemple, qui se passe toujours dans ce même Etat. Il relate le destin tragique d’un gouvernement qui croit bien faire (Le petit chaperon rouge qui amène des galettes, etc) mais qui se plante et finit lamentablement (le loup CO2 qui finit par tout bouffer, enfin l’histoire n’est pas terminée). Suite à une catastrophe organisée par la méchante fée Fukushima Tsunami, on renonce à l’énergie nucléaire, mais une autre fée un peu simplette, Doris Lagaffe-Leuthard, omet de prévoir un remplacement. Zut, quelle étourdie, celle-là ! Enfin, bon, chacun peut avoir un instant de distraction, non ? Un peu après, le sorcier diabolique Poutine fait des siennes, et cela coupe le gaz à l’Etat en question. Un autre sorcier, débonnaire mais carrément demeuré (bien qu’agissant avec l’appui franc et unanime de ses collègues), a entretemps coupé les ponts (fragiles, il est vrai) avec les voisins qui auraient pu lui venir en aide. Devant la probable pénurie de gaz, et poussé par un sain souci écologique de limitation de production du CO2, on incite le peuple ignorant à se convertir à l’adoration de la fée Electricité, si bonne et si généreuse. Las, cette dernière est un peu fatiguée, trouve qu’on lui en demande trop en ne lui offrant pas assez, et menace de se mettre en grève. « Vous me branchez des pompes à chaleur, vous me connectez des bagnoles électriques pourries qui consomment un max, ça me suce les sangs tout ça ! » qu’elle dit tout de go. Pour essayer de l’amadouer, on construit en hâte des centrales solaires, on remet en exercice des centrales à charbon qui polluent beaucoup plus que le gaz du sorcier Poutine, on propose des génératrices diesel, et beaucoup d’autres « solutions » tout aussi polluantes de ce genre. C’est à ce moment que l’on s’aperçoit que l’on n’a pas prévu les moyens de transport de toute cette énergie vers la bonne fée. Encore raté, damned ! Et pour couronner le tout, la méchante (très) fée COVID a gravement perturbé les circuits de distribution à l’échelle mondiale : les naïfs qui ont installé des panneaux solaires ont toutes les peines du monde à les raccorder pour cause de manque de composants électroniques (les onduleurs, en l’occurrence). Quel mauvais scénario ! On peut le dire déjà maintenant, alors même que le conte n’est pas encore finalisé : cette histoire ne tient pas debout.

J’arrête, de peur de vous lasser. Il y aurait le petit chaperon rouge et la défense aérienne (pas terminé ce conte là), le petit chaperon rouge visitant mère-grand à l’hôpital et recevant ensuite la facture du séjour… Bref, j’arrête.

Finalement, le scénario de Charles Perrault ne me semble plus si vieillot que cela. Et ce que je sais des autres auteurs me semble encore moins vraisemblable que ce que nous a légué le célèbre conteur du dix-septième siècle. Mais les nouveaux ont l’avantage de l’actualité… Qui a dit « C’est la réalité« , là-bas au fond de la classe ? Moi, je vous parle d’un conte, mais je ne prétends pas qu’il soit bon.

Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d’année. Ce souhait n’est pas un conte de fées.

Eco sceptiques

Il y a quelques jours, j’étais chez des amis, et un article dans un magazine consacré à l’automobile ouvert sur la table du salon a attiré mon attention. Son intitulé était « A contresens sur l’autoroute de la pensée unique« . Pour l’essentiel, il contenait une interview d’un professeur des universités français, M. Yves Roucaute, qui niait les causes humaines du réchauffement climatique, et qui minimisait les risques de pénurie d’énergies fossiles à l’avenir. Il dénonçait en outre des intentions anti-démocratiques de la « dictature verte », et les atteintes à la liberté individuelle dont les mouvements écologistes se rendaient selon lui coupable. Il a écrit entre autres ouvrages « L’obscurantisme vert.  La véritable histoire de la condition humaine« , éditions du Cerf, 2022.

Le discours m’a intéressé, pas du tout pour les opinions qu’il défendait, mais par son appartenance à cette mouvance éco sceptique qui ne fait pas énormément de bruit, mais qui reste toujours sous-jacente et bien représentée dans l’opinion publique. Beaucoup de décideurs, et non des moindres, tendent à se retrouver dans ce genre de discours, même si le plus souvent ils rechignent à l’admettre en public. De fait, ce monsieur est loin d’être isolé dans ses opinions; même si l’on peut mettre en doute ses compétences en climatologie (il est professeur de philosophie et de droit, et a été conseiller technique dans plusieurs ministères), le nombre de scientifiques éco sceptiques est relativement conséquent, comme tend à l’indiquer cette liste des scientifiques qui ne croient pas aux causes humaines du réchauffement climatique.

La liste en question n’est probablement pas exhaustive, et contient par ailleurs quelques références discutables, à l’exemple de Claude Allègre, qui traîne une réputation sulfureuse en matière scientifique, notamment pour ses prises de position discutables à l’époque des scandales liés à l’amiante. On y trouve aussi M. Didier Raoult, le microbiologiste ayant proposé un traitement pour le moins controversé à base d’hydroxychloroquine pour le traitement du Covid-19. Mais il y a aussi des noms accompagnés d’un pedigree (pardon, d’un curriculum vitae) impressionnant : comment peuvent ils nier ce qui semble pourtant constituer une évidence scientifique ?

En réalité, la démarche scientifique ne laisse que peu de place à la notion d’évidence; c’est ce qui fait sa plus grande force, mais c’est aussi sa faiblesse. Alors qu’un argument basé sur une croyance ne supporte aucune contradiction (comment contredire un créationniste, qui postule qu’il a raison a priori ?), un argument scientifique est par nature contestable, et toute démarche scientifique doit l’être. Et même lorsqu’une série de faits semble parfaitement avérée, un fait nouveau peut survenir qui va profondément modifier la donne et bousculer ce qui apparaissait jusqu’alors constituer une certitude. C’est particulièrement vrai dans le cadre de l’étude de systèmes très complexes, où les modèles mathématiques sont par nécessité incomplets et contiennent des lacunes où la contestation a beau jeu de s’insinuer. Et si l’on parle de systèmes complexes, quoi de plus difficile à appréhender que la climatologie d’une planète comme la Terre ?

Il est donc licite qu’un scientifique éco sceptique mette en doute les causes humaines du dérèglement climatique, même si ses théories vont à l’encontre des affirmations de la plupart de ses collègues; et les arguments qu’il va présenter pour étayer ses théories devront être réfutés par ses adversaires, ce qui va renforcer finalement les arguments des climatologues et démentir ses allégations, ou au contraire infirmer gravement la théorie en vigueur défendue par les experts climatologues, conduisant ainsi à terme à une révision en profondeur du modèle. Ce genre de contestation scientifique est nécessaire aux progrès de la science : une science qui n’aurait pas de contestation s’apparenterait fort à une religion et de ce fait n’aurait plus droit à l’appellation de science, justement. Bon nombre de scientifiques éco sceptiques sont des chercheurs tout à fait honnêtes, qui doutent du bien-fondé des hypothèses sur lesquelles sont basés les modèles sur lesquels se fondent la grande majorité des climatologues actuels, dont les membres du GIEC. Mais la réciproque n’est à l’évidence pas vraie : il ne suffit pas de douter pour être un scientifique, et ce ne sont pas les distinctions prestigieuses qui valident une théorie, aussi commode soit-elle.

Quant aux personnages comme M. Yves Roucaute, ils font souvent montre d’un profil similaire : carrière riche de titres plus pompeux qu’efficaces qui leur confèrent une certaine respectabilité, âge qui implique un avenir plus orienté vers la retraite que vers la promotion professionnelle, compétences déclinantes… Ce genre de personnage ne risque plus grand-chose à endosser une cause douteuse, dans la mesure où cette implication lui assure une retraite dorée dans une villa de luxe au bord de la mer, le tout financé par un grand groupe pétrolier en échange de quelques ouvrages de désinformation. Désinformation sur le tabac, la pollution électromagnétique, la responsabilité des énergies fossiles dans le dérèglement climatique… Même combat, mêmes solutions.

Pour la destination de sa retraite dorée, je conseillerais bien à monsieur Roucaute The Pearl, à Doha (Qatar). Je crois avoir ouï dire qu’il y avait encore des disponibilités à l’adresse suivante (Je vous rassure, je ne parle pas arabe, mais Google, oui) :

En français, on pourrait traduire ça par « rue des Corps Rompus ». Il devrait y trouver des voisins francophones; peut-être M. Gianni Infantino ?

Qa-marre !

Il devient de plus en plus difficile d’échapper aux discussions sur le Mondial de football au Qatar, qui est programmé du 21 novembre au 18 décembre 2022. Ce ne serait pas vraiment tragique si tous les intervenants ne disaient et ne répétaient pas en substance la même chose, à savoir que ce championnat du monde de football ne devrait pas avoir lieu parce que :

  • Il n’y a pas de culture sportive au Qatar
  • Les dates sont aberrantes et perturbent les calendriers sportifs des pays participants
  • Il fait trop chaud, il faut climatiser les stades (!). En même temps, chez nous en novembre, il fait trop froid : profitons en pour supprimer les « fan zone« , ça fait toujours ça d’économisé dans le budget communal.
  • C’est un désastre écologique, les spectateurs devront en partie venir par avion pour voir les matchs parce qu’il n’y a pas d’hôtels (je me demande si c’est vraiment mieux en organisant ça en Russie ou aux Etats-Unis, d’ailleurs)
  • Les Droits de l’Homme ne sont pas respectés (Ca n’a pas empêché d’organiser des manifestations similaires en Chine, en Russie ou en Argentine à l’époque). Et les femmes sont discriminées, ainsi que les LGBTQ+. D’ailleurs, les supporters qui iront voir des matchs doivent s’attendre à une certaine surveillance… Et qu’en est-il des droits des supporters alcooliques dans un pays où la consommation d’alcool est prétendument prohibée, alors ? (En fait il semble qu’il y ait des autorisations spéciales pendant la manifestation; la religion la plus sévère peut s’assouplir quand il y a de l’argent en perspective).
  • La construction des stades et des hôtels s’est effectuée à l’aide de travailleurs sous-payés, dans des conditions proches de l’esclavage. Mais on nous assure que c’était pire avant…
  • Le Qatar a été choisi en raison de la corruption des dirigeants du football mondial, au détriment des Etats-Unis favoris (c’est vrai que l’amour-propre des States a dû en prendre un coup : battus par des Arabes musulmans…)

En j’en oublie certainement ! La seule chose dont ne parle que modérément, c’est le football dont on s’attendrait pourtant à ce qu’il constitue l’argument principal.

Il me semble, au vu de ce déluge de récriminations de toutes sortes, que la réaction la plus adéquate serait de supprimer les retransmissions télévisées, ce qui permettrait à nos télévisions nationales de réaliser une belle économie, et éventuellement de se servir de ces fonds pour améliorer la qualité des programmes. Accessoirement, cela ferait sans doute réfléchir les organisations internationales (la FIFA, pour l’essentiel, et son dirigeant pour le moins ambigu) : pas de retransmissions télévisées, pas de droits TV. Qui paiera les pots-de-vin ?

Autre avantage pour ceux qui souhaitent sanctionner le pays organisateur, la visibilité du Qatar serait nettement dégradée. Les stades climatisés construits à grands frais ne seraient plus visibles que par les autochtones et les visiteurs ayant fait le déplacement physique (et accessoirement par les travailleurs ayant construit les stades, mais là, je ne crois pas qu’ils soient invités aux matchs).

D’un autre côté, l’absurde démesure de la dépense pour un pays à peine grand comme la Corse serait peut-être moins évidente. Et puis, il y a les supporters qui se sentiraient frustrés de ne pas pouvoir encourager leurs favoris une canette à la main, vautrés sur le canapé du salon devant la TV super grand écran acquise pour l’occasion, Corollairement, il y aurait les fabricants de ces grands écrans qui verraient leur chiffre d’affaires diminuer. Sans parler de beaucoup d’autres acteurs bénéficiaires de la chaîne…

En fait, cette situation montre s’il le fallait encore à quel point le sport moderne s’est éloigné de la notion de sport telle qu’elle était envisagée à une époque pas si lointaine. L’important c’est de participer ? La belle foutaise, désormais ! On a plutôt envie de dire que l’important serait justement de ne pas participer, pour éviter de se rendre complice en trempant dans ce macrocosme bourré de fric, de magouilles et de mafieux qu’est devenu le sport international.

Vieux ? moi ?

Voici quelques jours, je sortais d’un marché avec mes emplettes à la main, quand un adepte de trottinette circulant à bonne allure sur le trottoir, malgré la fréquentation faillit percuter une dame proche de moi. Dans son mouvement d’évitement un peu désespéré, il faillit me percuter moi aussi, ce qui entraîna une remarque agacée de ma part, genre « Ca va pas, non ? », ou quelque chose de similaire. Cette remarque eut pour résultat de la part du jeune chauffard la phrase « Pousses ton cul, vieux con ! » lancée par-dessus son épaule. Il esquissa même un doigt d’honneur, mais faillit perdre le contrôle de son deux-roues en lâchant le guidon, le rebord du trottoir le forçant à utiliser ses deux mains pour le contrôle de son engin. Inutile de dire qu’il continua ensuite son chemin, et je n’ai pas eu de nouvelles de cette personne, ce qui me convient parfaitement.

La vulgarité de la phrase de ce pré-adolescent ferait penser à un jeune pithécanthrope éduqué par un couple de phacochères asociaux, si un président de la République Française n’avait, en son temps utilisé une expression similaire à l’égard de l’un de ses administrés. Mais bon, je ne connais pas non plus les personnes qui se sont chargées de l’éducation de M. Nicolas Sarkozy. Peut-être suis-je injuste envers les phacochères ? Et puis, on est toujours le con de quelqu’un (Pierre Perret), si bien que cette épithète n’a plus grand-chose de vexatoire, en réalité. Je dirais même qu’il peut être jubilatoire et gratifiant d’être traité de con par certains ; en ce qui me concerne, si je me faisais traiter de con par M. Trump, je me dirais que je ne peux pas être complètement déraisonnable. Je dis Trump, mais il y a de nombreux autres exemples.

« Vieux » ? Voilà un qualificatif qui m’interpelle davantage. Probablement parce que le fait de mettre un « 7 » à la place des dizaines dans le nombre d’années qui représente mon âge m’a déjà rendu sensible au temps qui passe ? Quand est-on « vieux » ? C’est vrai que ma dégaine n’est plus vraiment d’actualité : Blue-jean même pas troué, polo presque propre et pull de coton jeté sur l’épaule, cheveux blancs se raréfiant avec un look de baba cool des années 80 et une silhouette qui tend à s’empâter sous l’effet conjugué des bons petits plats préparés par ma chère épouse, du rosé généreux élevé par mes amis vignerons, et d’un exercice physique pas toujours optimal… Et au fil des années, je me suis mis à préférer nettement l’épicurisme au stakhanovisme, et le rock des années 80 au rap du 21ème siècle. Le résultat doit faire un peu ringard, je suppose. Voire carrément «has been».

Malgré cela, je ne me sens pas vieux. Même si je recompte mes petites pilules le matin au petit déjeuner, même si je préfère lors des randonnées parcourir les montées à la descente, même si mon corps est maintenu en état de fonctionnement par un petit bidule implanté sous mes muscles (enfin, ce qu’il en reste), je n’ai pas l’impression d’être trop décrépit. Je ne me reconnais pas dans les vers de Jacques Brel qui a écrit une chanson particulièrement sombre sur le sujet, si les paroles ne vous font pas peur… Alors, mon jeune pithécanthrope à la trottinette peut me traiter de vieux con à sa guise, cela ne me traumatise pas exagérément; quant à lui, s’il n’est provisoirement qu’un jeune con, il risque, sauf à évoluer radicalement, de devenir assez rapidement un sale con, puis un gros con, un pauvre con et au bout de la route, un vieux con lui aussi.

D’ailleurs, avec l’âge viennent l’expérience et la sagesse (enfin, pas chez tout le monde, mais on l’admet généralement); dans de nombreuses civilisations (asiatiques et amérindiennes, par exemple), les Anciens étaient les conseillers respectés des jeunes et vigoureux chefs à qui ils apportaient cette expérience faisant défaut aux guerriers. Dans nombre de civilisations modernes, cette coutume a perduré, parfois à l’excès, avec l’élection ou le maintien de dirigeants cacochymes ou carrément séniles, comme récemment en Algérie, avec M. Abdelaziz Bouteflika, qui a passé les dernières années de son mandat gouvernemental dans son fauteuil roulant, grabataire suite à un accident vasculaire cérébral.

Pour ceux de nos dirigeants qui se targuent de leur âge pour mettre en avant leur expérience et une potentielle sagesse afin de se faire élire aux plus hautes responsabilités, qu’ils se méfient : un âge avancé est effectivement réputé pour être le domaine privilégié de l’expérience et de la sagesse; mais c’est aussi l’antichambre de la sénescence, et le marchepied vers la sénilité.

Il en va bien sûr de même pour moi; mais je n’ai ni les pouvoirs, ni les responsabilités de certains dirigeants; si, du fait d’une pathologie, de l’âge ou par simple distraction, je me trompe de bouton, c’est la lumière de la salle de bains qui s’allume au lieu de celle de la cuisine, alors que… Au fait, Vladimir, mon presque contemporain : ce diagnostic de démence sénile précoce aggravée, c’en est où ?

Barre à tribord !

Giorgia Meloni en Italie, Jimmie Åkesson en Suède se sont récemment invités dans une liste beaucoup trop longue de démocraties occidentales dirigées ou fortement influencées par un parti d’extrême droite.

Les clivages politiques deviennent de plus en plus nombreux; Bolsonaro s’avère plus résilient que ce que prévoyaient les sondages au Brésil; Donald Trump aux Etats-Unis rêve de réitérer son élection de 2016, mais cette fois sans le soutien de Cambridge Analytica. Marine le Pen a réalisé un score de plus de 40% au deuxième tour de la présidentielle de 2022, alors que afD obtient des pourcentages intéressants en Allemagne. Le FpÖ de Jörg Haider a pour sa part déjà gouverné l’Autriche, et on oublie les cas hongrois ou autres pour ne pas allonger une liste déjà nauséeuse par sa longueur.

La question est régulièrement posée : d’où provient cet engouement pour l’extrême droite, pourtant réputée sulfureuse depuis les années 1930 et la guerre qui s’en est ensuivi ? Parallèlement, on constate un effondrement des partis politiques traditionnels de droite et de gauche; lassitude des électeurs vis-à-vis de politiciens qui s’avèrent incapables d’ajuster leur discours à une réalité plus complexe que la simple lutte des classes ? Incompréhension des citoyens à qui l’on promet une vie meilleure, mais qui voient les taxes augmenter, l’énergie se raréfier, leurs conditions de travail se péjorer et le confort matériel se dégrader ? En Suisse, pour ne citer que cet exemple, les assurances maladie augmentent de près de 10% localement, le coût de l’énergie (pour autant qu’il y en ait encore suffisamment) devient prohibitif, les femmes devront travailler jusqu’à 65 ans (pour autant qu’elles trouvent encore de l’emploi), et l’accès à la propriété est devenu pour beaucoup illusoire.

Face à ces dégradations des conditions vitales, les populistes de tout poil ont beau jeu de dire « le pouvoir a failli, nous pouvons mieux faire, c’est de la faute des autres (surtout s’ils sont étrangers)« . Ils ne proposent rien de nouveau, leur discours est négatif et délétère, mais il correspond au sentiment de frustration présent dans de nombreuses couches de la population, à qui le modèle de société actuel ne semble laisser que peu de perspectives. Ces mouvements d’opposition sont par ailleurs souvent largement financés par des intérêts extérieurs (en l’occurrence, Moscou, mais il y en a certainement d’autres du côté du Golfe) ou des milliardaires locaux (Donald Trump, voire Reblochon en Suisse) qui estiment qu’un gouvernement plus fort et plus conservateur servirait davantage leurs intérêts… America First ! (and Donald Trump is the First American !).

Que faut-il encore pour que les partis politiques traditionnels (Verts compris) s’asseyent enfin ensemble autour d’une table pour proposer un modèle de société cohérent, démocratique et crédible ? Un modèle qui tiendrait mieux compte de la globalisation et des réalités européennes sans laisser de côté le citoyen qui se reconnaît mal dans un modèle géopolitique global ?

En France, certaines tentatives dans ce sens ont été faites; par François Bayrou et son mouvement démocrate (MoDem); il y avait eu auparavant le Centre des démocrates sociaux (CDS), Force démocrate (FD), l’Union pour la démocratie française (UDF), tous présidés par Bayrou, et toujours dans un esprit centriste et se voulant rassembleur; mais le candidat Bayrou (sans doute un peu trop professoral dans son attitude) n’a pas pu faire mieux que quatrième lors de l’élection de 2002, celle-là même qui avait vu Jean-Marie le Pen arriver en deuxième place devant le socialiste Lionel Jospin et derrière Jacques Chirac. Plus tard, Emmanuel Macron a fait beaucoup mieux avec son mouvement En Marche!, puisqu’il a gagné l’élection de 2017, favorisé il est vrai par l’effondrement cataclysmique des Socialistes, par l’affaire Fillon qui discrédita durablement le candidat républicain et le mouvement politique auquel il appartenait, et par la piètre prestation de Marine le Pen lors du débat contradictoire entre les deux candidats du deuxième tour. Mais le président Emmanuel Premier va se prendre les pieds dans le tapis à plusieurs reprises, trébuchant sur les crocs-en-jambe tendus par les gilets jaunes, la pandémie du coronavirus et Vladimir Poutine, entre autres. Surtout, Emmanuel Premier ne remet pas en question le fonctionnement de la Cinquième République, à l’origine (1958) fait par Charles de Gaulle pour Charles de Gaulle. Il estime son rôle de président monarchique fort commode et somme toute très gratifiant, secondé qu’il est par un Premier Ministre pouvant faire office de fusible en cas de surtensions (sociales) et pouvant aussi jouer le rôle de successeur le cas échéant. On en oublierait presque de prendre les avis d’autres personnes, tellement on est bien, là-haut, dans cette tour d’ivoire…

L’un de ses principaux rivaux, Jean-Cul Méchenlon, président de « la France Insoumise » avait proposé en son temps de former une Constituante pour changer le système; proposition pour le moins intéressante; on peut toutefois douter de la sincérité du bonhomme, celui-là même qui clamait « La République, c’est Moi » devant les policiers venus perquisitionner chez lui. Eh non, monsieur Méchenlon, le mot « République » est d’origine latine, res publica, qui signifie chose publique. Ce n’est donc pas vous, mais tout le monde (y compris votre interlocuteur agent des Forces de l’Ordre); mais on admettra que l’énervement ait pu vous faire dire des bêtises; bon, il ne faudrait pas que cela devienne une habitude, surtout quand vous citez votre ami Vladimir, n’est-ce pas ?

Il n’y a pas que Méchenlon qui soutienne à demi-mot le dictateur russe, d’ailleurs; son adversaire farouche, Marine Le Pen, a même un découvert dans une banque russe ! En Suisse (où la politique de la proportionnalité est une institution), certains ne s’interdisent pas non plus une vision -disons compréhensive- des agissements du tsar Vladimir; Roger Köppel, dans la Weltwoche (dont il est rédacteur en chef), parle d’ailleurs explicitement de compréhension dans ses articles concernant le président russe. Il est vrai que cet illustre journaliste est aussi un fer de lance de l’UDC, dont la frange la plus à droite reste l’instrument de guerre du bientôt cacochyme Reblochon.

Ce sont des indices qui ne laissent pas que d’inquiéter : les partis extrémistes essaient de remplacer les démocraties occidentales par des régimes qui leur paraissent plus commodes, mieux à même de satisfaire leur appétit de pouvoir et de biens matériels. Leur discours simpliste et direct plaît davantage aux électeurs que les argumentations alambiquées de la droite et de la gauche traditionnelles (d’ailleurs souvent contradictoires et par conséquent peu claires), qui restent souvent sans effet, ou se neutralisent mutuellement (bien évidemment, les argumentations de l’extrême droite ne mènent nulle part non plus, mais comme ils ne font que démolir les autres, c’est moins préoccupant). Quand un parti propose un projet, quel qu’il soit, il a ainsi très peu de chances de s’imposer rapidement, puisque les autres partis vont s’y opposer, souvent par principe

Le président de l’Union Syndicale Suisse Pierre-Yves Maillard a ainsi récemment aidé l’extrême droite suisse à torpiller un projet de coopération européenne, apparemment pour sauver des salaires qu’il eût probablement été possible de protéger différemment. Le torpillage du projet, en revanche, va coûter des sommes considérables à un grand nombre d’étudiants et de chercheurs, ceux-là même qui devront assurer la masse salariale à moyen et long terme en construisant les outils de production des années à venir. La Suisse s’éloigne de l’Union Européenne, ce qui correspond bien au credo de l’UDC. Décevant, de la part d’une personne par ailleurs brillante.

La crise énergétique actuelle est emblématique : plutôt que de se poser de véritables questions sur l’avenir énergétique de la Suisse et de l’Europe, on parle de réinjecter des millions dans des centrales nucléaires menacées d’obsolescence, au lieu de financer des projets plus susceptibles de durabilité; le PLR, en Suisse, prend fidèlement le parti de la frange la plus à droite de l’UDC, au lieu d’essayer de proposer quelque chose de plus novateur, comme à l’époque (1848) où ce même PLR avait construit la Suisse que nous connaissons. C’est bien loin tout ça !

Les démocraties occidentales doivent absolument se réinventer, sous peine de disparaître. Les partis qui ont construit ces démocraties doivent imaginer un nouveau modèle socio-économique, sous peine de voir les oppositions extrémistes les remplacer, et mettre le dialogue démocratique sous la sourdine d’autocraties ou d’oligarchies qui auront de plus la légitimité d’une élection ayant toutes les apparences démocratiques voulues. Comme celle de Trump en 2016, fortement influencée par Cambridge Analytica. Comme celle du chancelier de la République de Weimar en janvier 1933, mais vous vous souvenez certainement encore de lui : son prénom était Adolf…

Les salauds vont-ils en enfer ?

Les dictateurs et les ploutocrates en tous genres ont toujours été nombreux, mais ces dernières années, ils semblent avoir gagné en puissance et en présence, au moins médiatique. Ceci tend à poser une fois de plus la question de savoir s’il y a une punition pour les actes criminels de ces dirigeants. On emprisonne, avec raison me semble-t-il, à perpétuité (incompressible) Salah Abdeslam pour sa participation aux attentats du 13 novembre 2015 (dits du Bataclan) qui ont fait 130 morts en région parisienne. Mais les dictateurs qui se rendent responsables ou à tout le moins complices de dizaines ou de centaines de milliers de morts risquent ils une punition similaire ? Peu probable: on voit mal Bachar al-Assad ou Xi Jinping comparaître devant un tribunal, sauf changement radical (le terme est probablement mal choisi dans le contexte politique suisse) de régime gouvernemental dans leurs pays respectifs.

La dichotomie évidente entre la justice appliquée aux simples citoyens que nous sommes et celle appliquée aux dirigeants de tout poil interpelle. « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » écrivait déjà La Fontaine au dix-septième siècle, dans les Animaux malades de la Peste.

La Justice est une institution dont l’invention se perd dans la nuit des temps; en principe, son but était de régler les litiges entre citoyens de manière aussi équitable que possible, et sans les motivations passionnelles que peut inspirer la notion de vengeance ou de haine. Souvent exercée par l’autorité en place (le Roi Salomon dans son palais, ou Saint Louis sous son chêne), on peut légitimement douter de l’impartialité des condamnations prononcées par des potentats souvent juge et partie. La Grèce antique avait fait mieux en instaurant l’Héliée, sorte de tribunal du peuple qui siégeait sur l’agora d’Athènes. La république romaine disposait de structures similaires, mais mieux hiérarchisées. Mais toutes les structures que l’on peut imaginer restent contrôlées par des humains faillibles et corruptibles, avec leur opinions et leur propre notion de ce qui est « juste ». Il n’est que de voir les dérives rétrogrades actuelles de la Cour Suprême des Etats-Unis pour s’en persuader, encore que certains politiciens suisses qualifieraient ces décisions différemment.

Dans le cas de dirigeants politiques, il peut être très compliqué d’amener un dictateur devant un tribunal, aussi impartial soit ce dernier. Si le procès de Nuremberg a pu condamner nombre de hauts dirigeants du IIIème Reich (un procès dirigé par les vainqueurs de la guerre, donc pas vraiment impartial), que Saddam Hussein a été jugé et condamné, et que Ratko Mladic, le boucher des Balkans a pu être jugé par le tribunal pénal international, combien de dictateurs sanguinaires ont évité la justice, soit par leur mort (souvent violente, comme pour Hitler, Kadhafi ou Ceaucescu), soit par leur disparition des radars (par exemple ceux qui ont échappé au procès de Nuremberg à l’époque) ? Et même pour les condamnés de Nuremberg, la peine prononcée (fût-ce la mort) peut-elle être proportionnée à l’enfer vécu par les prisonniers de Bergen-Belsen, d’Auschwitz ou de Dachau ? Et que dire des Staline (peut-être empoisonné ) ou Mao (probablement responsable de plus de morts que la Seconde Guerre Mondiale) et tant d’autres, jamais jugé, et parfois vénérés en dépit de leurs crimes contre l’humanité ?

Espérer voir Poutine en personne devant un tribunal risque de s’avérer très compliqué… D’autant que de la part du dictateur russe, le pire risque d’être encore à venir, comme il le dit lui-même ! Bon, ceci dit, il est vrai que Poutine dit tellement de mensonges qu’il devient difficile de le prendre au sérieux.

Il y a donc probablement peu de chances que nos grands méchants actuels finissent un jour devant un tribunal et n’aient à répondre de leurs crimes, n’en déplaise à Madame del Ponte. Pas de justice pour les grands criminels; ou en tous cas moins que pour les plus modestes criminels de droit commun que nous connaissons. Les Poutine et autres ont de bonnes chances de finir leurs jours bronzés sur la terrasse de leur datcha. Tant pis pour le justice des hommes…

Bien sûr, il y a la Justice de Dieu, dans la mesure où l’on y croit, bien sûr.

Les religions ont de tous temps fondé leur « enseignement » sur l’existence d’un lieu infiniment bienheureux et d’un autre infiniment maléfique (le paradis et l’enfer) ou les bons et les mauvais seront dispatchés à leur décès, selon leurs mérites ou leurs péchés (et selon ce que l’on considère comme mérite ou péché, bien sûr !). Ceci a permis de maintenir une partie significative de la population en quasi esclavage dans l’espoir d’une « existence » meilleure après la mort, sous réserve de bonne conduite, définie par un dogme arbitraire,. De plus, le petit peuple maintenu dans l’ignorance ne se posait pas trop la question de savoir à quoi pouvait bien ressembler une existence éternelle bienheureuse, du moment que c’était « mieux » que ce que l’on leur faisait subir. Les Musulmans avaient bien imaginé un « paradis d’Allah » où l’on promet 72 vierges aux combattants du djihad (au fait, comment une femme peut-elle se proclamer musulmane dans ces conditions ?). Les djihadistes ont exploité ce filon en promettant le paradis d’Allah à ceux qui s’engageaient dans les troupes combattantes de l’Etat Islamique. Soit dit entre parenthèses, l’éternité, ça doit être long, et 72 devient un nombre assez modeste du coup, surtout si on tient compte cyniquement du fait qu’une vierge ne peut « servir » qu’une fois. Ceux qui se sont laissé tenter par cette promesse ne sont pas très malins de s’être laissé ainsi berner, en fait. Tant qu’à jouer dans la muflerie la plus sordide, autant le faire jusqu’au bout !

Inversement, les mauvais, les mécréants, les méchants allaient éternellement griller dans les tourments éternels des flammes de l’enfer. On devrait pouvoir en conclure que Poutine ira griller en enfer. Avec Xi, Loukachenko, Erdogan, et tant d’autres… Encore que le patriarche orthodoxe de Moscou et de toutes les Russies Kirill (habitué de la Suisse, d’ailleurs !) verrait plutôt Poutine au paradis avec tout plein de roubles à disposition, lui qui, milliardaire, ne cesse d’encenser le dictateur pour son invasion de l’Ukraine, au nom de Dieu et de toutes les Russies. Quand le patriarche dépositaire de la Foi Chrétienne est lui-même un oligarque corrompu…

Ce matin, le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine a prononcé un discours martial dans lequel il décrète une mobilisation partielle, sous prétexte que la Sainte Russie est en danger, menacée de destruction par les puissances occidentales. Il essaie ainsi d’arrêter l’avancée des troupes ukrainiennes, mais il justifie aussi implicitement le recours à toute arme qu’il jugera bon d’engager pour la sauvegarde du pays. Au vu de l’arsenal (certes vieillissant, mais tout de même) nucléaire dont dispose l’ex-URSS, on peut se faire quelque souci…

Les salauds ne vont pas en Enfer. En tous cas pas dans cette existence. Après…

Pénuries !

Il y a quelques jours, j’étais allongé sur une chaise, la tête au-dessous du niveau des pieds, et deux personnes tentaient par tous les moyens d’insérer divers outils dans mon orifice buccal en vue de m’administrer des soins dentaires. Une fraise de dentiste, à qui je n’avais pourtant rien fait de mal, s’ingéniait à creuser dans mon maxillaire supérieur avec des effets rien moins qu’agréables pour votre serviteur. C’est à ce moment que je me suis demandé ce qui se passerait si un génie malfaisant (ou exagérément facétieux, c’est selon) coupait l’alimentation en électricité du cabinet dentaire.

Contrairement aux blocs chirurgicaux hospitaliers, les sites de soins dentaires sont peu protégés contre des interruptions d’alimentation, car souvent situés dans des appartements réaménagés à cet effet. Une coupure de l’alimentation interrompt donc instantanément le fonctionnement de tous les outils du cabinet dentaire, ce qui eût laissé le patient (moi-même en l’occurrence) littéralement bouche bée. Il y a de nombreuses autres circonstances qui pourraient s’avérer cocasses, ou critiques selon les cas. Comment cela se passe-t-il dans un ascenseur, par exemple ? Qu’en est-il du nombre de plus en plus élevé de transactions en ligne (bancaires, commerciales, de téléachat) qui se trouvent interrompues dans un état pas trop déterminé, même si l’on utilise un ordinateur portable muni d’une batterie : le routeur d’accès est rarement protégé, lui. Et ne comptons pas trop sur nos chers et indispensables intelliphones : le réseau 4G ou 5G ne résiste pas très longtemps à une panne de courant. Les opérateurs parlent d’une heure d’autonomie pour les antennes, je peux imaginer qu’après la moitié de ce temps surgissent les premières défaillances. On ne fera que mentionner les feux tricolores de circulation souvent commandés par un système de régulation informatique complexe depuis une centrale truffée d’ordinateurs et d’écrans de visualisation du plus bel effet…

Cette problématique a toujours été présente ; mais on avait fini par la cacher sous le tapis. Fin juin 2022, le conseiller fédéral Guy Parmelin demandait aux Suisses de se préparer à baisser le chauffage en raison de pénuries prévisibles de gaz à partir de l’hiver prochain. Les citoyens suisses, confiants dans la sagesse de leur gouvernement, l’ont cru; mais comme les Suisses sont apparemment aussi assez frileux, ils ont pris proactivement d’autres mesures pour se préparer à l’hiver : ils ont fait l’acquisition massive de radiateurs électriques. Et dans le même temps, les autorités mettaient en garde la population contre les canicules à venir, ce qui a incité les gens à l’acquisition de climatiseurs bon marché et puissamment énergivores.

Le petit problème, c’est que les distributeurs d’électricité se font aussi du souci pour l’approvisionnement en énergie électrique cet hiver. L’annonce du conseiller fédéral Parmelin est un véritable appel à la surconsommation électrique, et donc au black-out que l’on voulait en principe éviter. On ne peut s’empêcher de penser que le gouvernement a un peu perdu la maîtrise du sujet, si tant est qu’il n’ait jamais possédé cette maîtrise d’ailleurs. Il n’est que de se souvenir du discours de madame Leuthard sur l’abandon des centrales nucléaires qui fut certes applaudi dans le contexte de Fukushima, mais qu’aucune mesure de remplacement ne vint compléter. Concrètement, on a décidé de supprimer plus de 30% des sources d’approvisionnement en énergie électrique du pays sans se donner la peine de réfléchir à ce qui allait remplacer ce déficit. Quelque part, l’inconscient collectif a imaginé que l’on pourrait acquérir l’énergie auprès de la France voisine, qui n’a pas encore jeté ses centrales nucléaires au rebut et ne s’apprête pas à le faire ; mauvaise pioche (indépendamment du caractère cynique de la réflexion) , car pas mal de centrales nucléaires de nos voisins sont en révision technique, actuellement.

Je sais, je me répète (l’âge, sans doute…), mais « Gouverner, c’est prévoir… » (Emile de Girardin). Mais pour un politicien, gouverner, c’est avant tout parler; pour agir, on verra plus tard, éventuellement après les élections; ou après la législature en cours; peut-être que le successeur aura le bon goût de s’en occuper, ou n’aura pas le choix de ne pas s’en occuper. Dans l’immédiat, il suffit de parler, occuper la scène oratoire et les médias par un discours qui sera jugé adéquat par la majorité électrice soucieuse de son confort.

De nombreuses personnalités de tous bords ont développé sur ce sujet une pathologie bien connue, mais assez mal documentée : l’incontinence verbale, plus difficile à contenir que l’incontinence urinaire, car une couche-culotte plus ou moins discrète ne suffit pas. Elle se manifeste par une logorrhée surabondante, et souvent assez nauséabonde et dépourvue d’intérêt pratique. Dans le domaine qui nous intéresse, il s’agit de marteler au consommateur le message selon lequel il consomme trop (de gaz, d’eau, d’électricité, d’essence, de viande, de fuel, d’air respirable, d’espace) et de lui donner de bons (?) conseils pour économiser. Ce n’est pas propre à la Suisse d’ailleurs ! Pour illustrer le discours, on va proposer des mesures cosmétiques, histoire de laisser à penser que l’on « fait quelque chose ». On va encourager les gens à installer des pompes à chaleur, alors que tout le monde est en rupture de stock; on va proposer l’installation de panneaux solaires, alors qu’ils ne sont pas livrables, ou respectivement que l’on ne peut les raccorder au réseau faute d’onduleurs.

Dans le domaine des mesures cosmétiques peu efficaces, nos voisins de France ne sont pas beaucoup plus inspirés ; le gouvernement français lutte contre le renchérissement du prix des carburants en finançant l’essence sur les deniers publics : une politique qui favorise les véhicules à grosse consommation (qui récupèrent proportionnellement plus de financement de l’Etat), et accessoirement les frontaliers genevois qui vont faire le plein en France voisine. On conseille aux gens de prendre les transports publics, on veut favoriser la mobilité douce, mais on n’a guère de scrupules à importer des véhicules affichant une puissance absurde et capables de vitesses délirantes, totalement inadéquates sur une route ouverte.

Selon diverses sources, Internet serait le plus gros pollueur de la planète (ou est en passe de le devenir). Bien sûr, ce n’est pas Internet par lui-même qui est pollueur, c’est les applications que l’on développe sur l’infrastructure; mais beaucoup tendent à confondre les deux aspects. Un courriel ne consomme pas grand-chose; un million de messages réclament déjà un peu plus d’énergie. Mais quand on sait que 70 à 80% de ces messages sont des messages non sollicités (pourriels, spams), on se demande pourquoi personne ne fait rien pour les bloquer à la source ! On se contente de les bloquer à l’arrivée, lorsqu’ils ont déjà consommé des ressources; et il n’y a même pas de législation envisagée pour limiter le phénomène, alors même que ces pourriels convoient également la quasi totalité des arnaques sur Internet.

Les principaux responsables de la surconsommation d’Internet seraient le streaming et les data center. On oublie peut-être un peu facilement les cryptomonnaies, qui représentent un poids considérable dans la consommation des infrastructures Internet; mais quelqu’un parle-t-il de réglementer la diffusion de « House of the Dragon » ? Des « Anneaux de Pouvoir » ? Pas si bête, cela rapporte bien trop d’argent…

Il y aura probablement des pénuries, certaines aboutiront peut-être à des situations cocasses ou tragiques. Mais ce sera votre faute, vous autres qui consommez trop et ne posez pas de couvercle sur la casserole pour chauffer l’eau; ce ne sera pas la faute des responsables politiques qui n’ont rien entrepris à l’époque pour favoriser une transition en douceur, alors même que le contexte géopolitique était favorable. Alors que maintenant, en situation de guerre en Europe, le problème est forcément d’un abord plus délicat…

Nice Nancy

Je ne connais pas personnellement madame Nancy Pelosi; mais c’est une dame que je serais très honoré de connaître, et avec laquelle je serais passionné d’échanger diverses idées. Imaginez qu’à 82 ans, vous soyez capable, par votre seule présence, de faire peur au Parti Communiste chinois, présidé (?) par monsieur Xi Jinping. A tel point que, pour se rassurer (et calmer ses faucons guerriers, et aussi les vrais plus nombreux), M. Xi se sente obligé de sortir la toute grosse artillerie, le stade juste avant les ogives nucléaires. Si je suis capable de faire ce qu’a fait Mme Pelosi par sa seule présence, dans dix ans, alors je serai fier. Très. La mauvaise nouvelle, c’est que cela ne m’arrivera pas, et cela consolide mon admiration inconditionnelle pour madame Pelosi. J’avais déjà admiré, sans conditions, son geste spectaculaire à l’endroit du président en exercice Donald Trump. Mais à Taiwan, elle a fait fort, très fort. Une magnifique mise en évidence de l’absurdité d’un gouvernement comme la Chine, dépendant inexorablement d’un sans-faute permanent (réel ou imposé par la force) de ses dirigeants pour assurer un semblant de crédibilité, quitte à défendre une politique comme le zéro-COVID vouée à l’échec et abondamment confirmée comme telle. Une peur du ridicule poussée à l’obsession, et propre à justifier tous les excès d’un gouvernement qui n’a d’autre légitimité que celle qu’il se confère lui-même… On ne souhaite pas longue vie à une personne de plus de 80 ans; mais j’aimerais bien la remercier et lui dire que lorsqu’elle nous quittera définitivement, aussi tard que possible, elle laissera beaucoup de regrets et de vide; peut-être pas chez tout un chacun, mais bon… Personne ne plaît à tout le monde.

Madame Pelosi est une personne qui n’hésite pas à donner son opinion, que ce soit pour fustiger les mensonges de son propre président, ou pour dénoncer les visées impérialistes chinoises, qui considèrent Taïwan comme partie de la Chine alors même que historiquement, elle n’a jamais fait partie de l’Empire du Milieu. C’est une distorsion de l’histoire courante chez certains dirigeants, à l’instar de Poutine qui considère l’Ukraine comme partie de la Russie; encore que dans ce cas précis, il a peut-être moins tort que son homologue chinois, puisque l’Ukraine a effectivement fait partie de la défunte URSS.

Nancy Pelosi est gênante pour tous ceux qui refusent de se mouiller, comme certains patriotes suisses (souvent milliardaires) qui craignent pour la neutralité de la Suisse après sa prise de position contre l’attaque de l’Ukraine et les sanctions appliquées. L’un des plus connus d’entre eux est en train de concocter une initiative qui sera vraisemblablement soumise au vaillant peuple helvétique dans quelque temps. L’essentiel du texte consiste à marteler qu’il ne faut rien dire, rien faire, quoi qu’il arrive, sauf s’il y a unanimité des Nations Unies. Apparemment, la formule « Qui ne dit mot consent » n’a pas de signification pour certains ténors (riches, un peu cacochymes il est vrai) du plus grand parti de Suisse. Ses fidèles lieutenants (qu’ils soient de Genève ou de Zürich) le soutiennent activement, eux qui ont leurs entrées dans les partis d‘extrême droite des pays voisins. Ces mêmes partis qui sympathisent parfois ouvertement avec les dictateurs ou les autocrates de tout poil, ceux-là même que madame Pelosi dénonce.

Il faut dire que pour une certaine catégorie de gens, la neutralité inerte et passive qu’ils souhaitent maintenir a fait ses preuves : combien de fortunes ont vu le jour et persistent grâce à la neutralité suisse lors du second conflit mondial ? Quelles bonnes affaires ont pu être faites à l’époque, lorsque l’on pouvait profiter du commerce de guerre avec l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler en détournant impudiquement les yeux des exactions pourtant bien connues de nombreux dirigeants ! Il serait vraisemblablement intéressant pour ces milliardaires (et leurs supporters fidèles) de pouvoir à nouveau, à la faveur de l’agression de l’Ukraine par la Russie, profiter des roubles des oligarques chassés par le reste de la communauté européenne ! Etonnamment, ces personnes sont les premières à s’insurger quand un politicien étranger épingle la Suisse parce qu’elle bénéficie des services de l’Europe et de l’OTAN sans en faire partie, et sans y contribuer, ou si peu. Comment ces gens peuvent ils encore s’étonner du fait que la Suisse soit désormais tenue à l’écart d’un nombre grandissant de projets européens, en particulier dans le domaine de l’enseignement et de la recherche ? Cet isolement est d’ailleurs assez préoccupant, en ces temps de pénuries; à l’époque, on avait tablé sur les importations en provenance de l’Europe; mais cela pourrait s’avérer assez difficile, pour un tas de raisons, parmi lesquelles le vieillissement des centrales nucléaires françaises, mais aussi l’absence d’accord-cadre entre la Suisse et l’Union Européenne..

La neutralité ne devrait en aucun cas brider les opinions, publiquement et politiquement assumées, et au besoin assorties de sanctions. La liberté d’expression existe aussi au niveau des Etats; enfin, il me semble que cela devrait être le cas. Sinon, autant déménager en Chine ou dans l’Amérique dont rêvent Trump et son parti républicain.