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Dummheitstrychler

Les mouvements antivaccin ou anti-certificats sont à la mode, apparemment. Tous les pays où il est possible de protester (tous sujets confondus) sans se retrouver immédiatement flanqué d’une armoire à glace en tenue de combat et armée jusqu’aux dents ont leur lot de manifestants plus ou moins organisés et moins ou plus bon-enfant.

En Suisse, c’est un peu différent; c’est vrai que les Helvètes ne font pas toujours tout comme les autres; mais si parfois c’est une qualité, ce n’est pas toujours un gage de raison. Là, on trouve, parmi les manifestants, un représentant du pouvoir, et non des moindres : c’est un conseiller fédéral, plus haute autorité de la Confédération Helvétique ! Chers voisins et néanmoins amis (en ce qui me concerne) français, imaginez Jean Castex manifestant parmi les gilets jaunes : vous voyez le tableau ? Et les commentaires journalistiques et politiques qui s’ensuivent ?

J’avoue qu’avant cet épisode, je n’avais jamais entendu parler des « Freiheitstrychler« . J’ai immédiatement consulté Docteur Google pour comprendre les raisons d’être de ces sonneurs de cloches, mais à ma grande honte, je n’ai pas compris grand-chose aux motivations énumérées dans leur site. En fait, je n’avais même pas compris la signification de leur identité, jusqu’à ce qu’on me fournisse une traduction : « Sonneurs de cloches de la Liberté ». Mon identité de Romand francophone doit en être la cause, bien que je me targue de parler raisonnablement bien le dialecte suisse allemand (dans sa version bâloise, il est vrai, peu compatible avec la Suisse dite primitive ou les idiomes prônés par une certaine classe politique majoritairement zurichoise). Ce que j’en ai retenu, c’est qu’ils ne voulaient pas du certificat COVID pour des raisons de privation de liberté. Ce que j’ai cru comprendre, c’est qu’un certain parti politique (dont le Conseiller Fédéral incriminé est membre actif) voulait faire payer aux partis de gauche (et au ministre de la Santé qui en fait partie, techniquement du moins) une non-élection de l’un de leurs tribuns emblématiques au Conseil Fédéral. Impression d’ailleurs nettement confirmée par les attaques récentes, répétées et au-dessous de la ceinture contre ce même ministre par des membres de ce même parti. Bon, on se bat avec les armes dont on dispose; mais franchement, utiliser une histoire de cul pour imposer ses idées (?), cela tend à laisser penser que les idées en question sont plutôt mal placées : généralement, on utilise plutôt le cerveau pour les abriter. C’est en tous cas mon humble avis. Il faut préciser que du côté du parti politique incriminé, on n’appelle pas cela une histoire de cul, on utilise d’autres termes; mais à la base, (si j’ose m’exprimer ainsi) cela ne change rien à l’affaire.

Pour en revenir au groupe protestataire en question, malgré le message peu clair de leur site web, où on comprend que les autorités foulent aux pieds la liberté des citoyens, il s’y dégage un sentiment de frustration face aux mesures anti-COVID édictées par les autorités fédérales. Et au nom des valeurs représentées par la Suisse dite primitive (Urschweiz, Guillaume Tell, les bras noueux, le schnaps, le hornuss et la lutte au caleçon), ils entendent protéger une longue tradition de liberté contre des initiatives qu’ils jugent intolérables. On ne sait pas très bien s’ils contestent globalement les mesures de prévention ou seulement l’acte de vaccination qui en fait partie, mais leur action constructive se résume à se promener en agitant des cloches de vaches en guise de protestation. Personnellement, je préfère le son des cloches à un discours en dialecte suisse allemand; mais à tout prendre, je préfèrerais encore le silence. Mais voilà, on est en démocratie, donc chacun a le droit de s’exprimer selon ses moyens.

Que les mesures anti-COVID puissent paraître contraignantes, je le conçois et je partage cette opinion; mais l’alternative la plus probable, c’est un retour à la fermeture des restaurants et l’arrêt des manifestations culturelles. Bon. la culture, c’est peut-être moins important pour nos sonneurs de cloche; mais la lutte au caleçon serait aussi touchée ! En sont-ils conscients ?

La solution, on l’a abondamment répété, est la vaccination; mais la Suisse est réfractaire. Un député réclamait l’abandon des mesures anti-COVID en citant des pays voisins comme exemples : il oubliait juste de signaler que ces pays présentent un taux de vaccination parfois de 30% supérieur à celui de la Suisse. Pas de comparaison possible ! Le problème, ce ne sont pas les autorités, ce sont les sceptiques de la vaccination, dont, je suppose, la majorité de « Freiheitstrychler » fait partie. Fièrement. En gilets décorés d’Edelweiss, avec barbes et cloches de vaches. Sans bien savoir pourquoi d’ailleurs, mais l’important, c’est d’être contre. On ne sait pas non plus de quoi ils peuvent bien avoir peur dans le vaccin anti-COVID. De mutations ? La technologie de l’ARN messager rend une telle hypothèse hautement improbable. Et même si cela était, ces mutations pourraient peut-être leur être bénéfiques.

Refuser de se faire vacciner, c’est perpétuer les mesures de prévention et de contrôle; beaucoup de ces « Freiheitstrychler » manifestent donc de facto pour le maintien des contraintes qu’ils veulent dénoncer. Personnellement, j’appelle ceci de la bêtise, et je leur suggère donc de modifier leur nom en Dummheitstrychler (de Dummheit : Bêtise).

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Bitcoins

Il y a quelques années, j’avais projeté, dans le cadre d’un cours sur les services de téléinformatique (la sécurité informatique ne faisait alors pas l’objet d’un cours spécifique, même pas à option !), d’introduire pour mes étudiants un laboratoire sur les cryptomonnaies, basé sur l’utilisation du bitcoin alors émergent, et encore assez peu connu du grand public (et même de pas mal de « spécialistes » d’ailleurs). J’avais l’ambition, au travers de ces manipulations de travaux pratiques, d’illustrer à mes étudiants les aspects suivants des cryptomonnaies :

  • Comment les cryptomonnaies sont-elles générées, qu’est-ce qui garantit leur valeur ?
  • Comment conserver des bitcoins, que se passe-t-il si on perd son « porte-monnaie » ?
  • Comment peut-on mettre sur pied un service ou un magasin virtuel qui supporte les transactions avec des bitcoins ?
  • Peut-on voler des bitcoins ? Si oui, comment se protéger ?

Il y avait encore d’autres thématiques envisagées, mais pour l’essentiel, c’était là les problèmes traités par ce projet de travail de laboratoire : il n’était pas question d’aborder les divers problèmes financiers liés à la coexistence avec les monnaies traditionnelles, par exemple : n’oublions pas que je m’adressais à de futurs ingénieurs en technologies de l’information, non à des commerciaux ou à des financiers.

Pour mettre sur pied ce laboratoire, j’avais d’abord envisagé d’acheter des bitcoins (à mes frais, parce que présenter une note de frais à l’administration pour une transaction -à l’époque- à la limite du légal, c’eût été des ennuis programmés) pour mettre à disposition du groupe un pécule permettant des transactions. En y repensant, c’eût été une sacrée aubaine pour moi si je l’avais fait, car le cours du bitcoin a par la suite atteint des hauteurs astronomiques, et mon porte-monnaie de laboratoire m’eût assuré quelques revenus intéressants pour ma retraite. A l’heure où j’écris ces lignes, le bitcoin vaut plus de 35000 €, et il a largement dépassé ce chiffre par le passé; mais demain il ne vaudra peut-être plus rien… Mais dans un premier temps, un collègue, ancien camarade d’études qui enseigne dans une université en France m’avait déconseillé d’utiliser des bitcoins, et m’avait plutôt conseillé de travailler avec une cryptomonnaie que j’aurais définie moi-même, implémentée sur la base d’une blockchain basique, ce qui m’aurait évité de potentiels problèmes avec une cryptomonnaie qui aurait possédé une valeur réelle, et qui aurait donc pu susciter des tentations. Nous avions même convenu d’un nom pour cette cryptomonnaie, le Marko, contraction très approximative du défunt Mark allemand et de mon propre prénom.

Le projet était déjà bien avancé quand il tomba à l’eau pour cause de redistribution des responsabilités de cours les années suivantes. L’école avait engagé un nouveau professeur qui allait me décharger de certains cours que je donnais alors, et ce laboratoire tombait donc à l’eau, en ce qui me concernait. Cette thématique n’ayant pas l’air d’intéresser mon successeur à l’enseignement de cette matière, le projet resta au stade de … projet, justement, et je l’oubliai dans un tiroir jusqu’à ce que récemment je décide de faire de l’ordre dans mes archives poussiéreuses et que le dossier se rappelle à la lumière de mes souvenirs attendris.

Entretemps, les cryptomonnaies sont devenues très nombreuses, même si le bitcoin est resté la plus connue et la plus populaire. Alors qu’à l’origine, l’idée était de créer une monnaie d’échange intraçable et indépendante des gouvernements, les implémentations pratiques ont quelque peu dérivé depuis. Le bitcoin a beaucoup servi au blanchiment d’argent et aux transactions frauduleuses sur le darknet, mais ce n’est pas la seule cryptomonnaie dans ce cas. Une évolution intéressante actuellement va totalement à l’encontre des valeurs défendues par les pionniers de la cryptomonnaie comme le groupe connu sous le pseudonyme de Sakashi Nakamoto. Alors que ce groupe prônait une indépendance des banques centrales, et donc des Etats qui définissent et garantissent la monnaie, ainsi que l’impossibilité de déterminer les origines d’une transaction (un peu comme à l’époque du troc), divers organismes ont récemment tenté de détourner ces objectifs pour qu’ils correspondent mieux à leurs propres visées.

Facebook avait tenté de définir une cryptomonnaie, le diem ou Libra, dont un consortium d’entreprises aurait garanti la stabilité (stablecoins). Ce projet semble actuellement au point mort, bien qu’officiellement toujours d’actualité. Notons qu’il s’agit dans ce cas déjà d’un détournement de l’objectif original du bitcoin, qui rejette la stabilité au profit de l’indépendance de toute autorité financière.

Récemment, la Chine a interdit les transactions en bitcoins et autres cryptomonnaies. Le gouvernement veut ainsi éviter les transactions non traçables (officiellement à la base de la corruption) et promouvoir les transactions classiques basées sur le yuan ou éventuellement le dollar authentifiées par une carte de crédit facilement traçable. Parallèlement, conscient sans doute que l’interdiction seule ne suffira pas, même avec un contrôle très sévère du darknet, le gouvernement travaille intensivement à la définition d’une cryptomonnaie nationale, le DCEP ou Digital Currency Electronic Payment. Connaissant un peu la technologie à la base de ce type de monnaie, et tenu au courant de la mentalité du gouvernement de Xi Jin Ping en matière de contrôle de sa population, on peut sans gros risque d’erreurs prédire que l’objectif principal du projet DCEP sera justement de garantir une forte dépendance de la cryptomonnaie au cours du yuan garanti par le parti communiste, ainsi qu’une traçabilité de tous les instants assurée par les mêmes moyens qui assurent la non-traçabilité du bitcoin ! Il n’y a en effet pas grand-chose à modifier à l’implémentation d’une cryptomonnaie pour que toute transaction soit immédiatement documentée auprès de l’éditeur de l’algorithme. Et par la nature même de la blockchain, cette action de traçage sera difficile à détecter. Ainsi, l’évolution des cryptomonnaies risque d’aller exactement à l’opposé des objectifs des inventeurs !

Malheureusement, il en va souvent ainsi dans le domaine de la sécurité informatique. On met sur pied un système pour garantir la confidentialité sur Internet (comme par exemple TOR, The Onion Router) et on se retrouve face à un réseau qui propose images pédophiles, réunions de hooligans, vente de drogues et escroqueries en tous genres (dark web, différent du darknet, bien que le plus souvent abrité par ce dernier). On traque les failles informatiques dans les logiciels, et certains profitent de cette découverte pour exploiter ces mêmes failles afin de provoquer des catastrophes ou espionner d’honnêtes citoyens pas toujours en accord avec des autorités par trop soucieuses de leurs propres intérêts.

Ce que l’on réalise dans un but de sécuriser peut le plus souvent être détourné pour servir des intérêts moins avouables; toute escroquerie sous-entend une certaine confidentialité, un certain anonymat. Garantir l’anonymat est sans doute rassurant pour l’utilisateur lambda qui ne souhaite pas que son partenaire sache qu’il consulte tel ou tel site Internet; mais c’est aussi une véritable invitation pour l’escroc qui souhaite s’enrichir facilement, espionner ses concitoyens, ou simplement détruire des ressources parfois vitales (en s’enrichissant au passage, pourquoi pas ?). Et ce n’est pas cette brillante mais infortunée Natalya Anissimova qui me contredira.

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Si Dylan…

Il y a une quarantaine d’années (j’étais jeune alors !), au mois d’avril ou mai, on se réveillait aux Monts vers 5 heures du matin avec les chants d’oiseaux omniprésents. Ce réveil en fanfare ornithologique n’était de loin pas l’apanage de la maison des Monts, située dans une clairière en pleine forêt : même dans le petit appartement situé au chemin de Bonne-Espérance que j’occupais en semaine, dans le vallon de la Vuachère à Lausanne, les oiseaux se manifestaient au printemps et réveillaient les habitants au son de leurs mélodies enjouées.

Depuis quelques années, s’il y a toujours des chants d’oiseaux au printemps aux Monts, la sérénade est devenue beaucoup plus discrète; il n’est même pas évident de compter sur les passereaux pour se réveiller de bon matin : il vaut mieux programmer son smartphone pour partir en promenade de bon matin. Quant à compter sur les chants d’oiseaux dans une région moins forestière, mieux vaut ne pas y songer. La raison en est bien sûr la diminution drastique du nombre d’oiseaux, et la principale cause de cette diminution n’est pas le réchauffement climatique, mais la baisse du nombre d’insectes, et corollairement un manque de nourriture pour les oiseaux. Pour donner un exemple, un couple de mésanges charbonnières a besoin, en période de nidification, de 500 chenilles par jour. Eliminer les chenilles à l’aide de pesticides revient à éliminer les mésanges charbonnières; lors de la controversée conquête de l’Ouest américain, les tuniques bleues n’ont pas fait autrement : ils ont massacré les bisons pour éliminer les amérindiens.

A cette même époque, lorsque je me rendais dans l’Hérault pour des visites familiales, il était nécessaire de s’arrêter relativement fréquemment pour nettoyer un pare-brise complètement maculé d’impacts d’insectes. Ceux qui se sont récemment rendus dans le Sud de la France peuvent en témoigner : les impacts d’insectes sur les pare-brise sont devenus relativement rares, et on peut assez couramment parcourir le trajet de Lausanne à Sète sans actionner le lave-glaces. D’aucuns diront que c’est plus confortable ainsi. Peut-être, mais c’est un appauvrissement : dans un désert, il y a peu d’insectes aussi.

Pourquoi cette disparition ? La réponse est bien connue, et a été rappelée le 16 septembre 2021 dans une émission de la série « Temps Présent » de la RTS : « Pesticides, à quand la fin du carnage ?« . L’usage généralisé d’insecticides dans l’agriculture est en passe de provoquer l’une de ces monumentales extinctions de masse dont notre planète Terre a déjà connu quelques exemples. La météorite qui a probablement exterminé (ou achevé, selon certains) les dinosaures à la fin du Crétacé a certes été plus brutale (plus de 20 milliards de bombes atomiques de type Hiroshima), et ses victimes plus volumineuses (la plupart des mammifères et des dinosaures), mais en termes de nombre d’êtres vivants, la dramatique réduction de la biodiversité actuelle est à moyen terme tout à fait comparable aux effets de l’astéroïde ayant causé l’impact du cratère de Chicxulub, dernière extinction de masse enregistrée avant nos jours.

L’agriculture se fonde sur trois produits (dits phytosanitaires, pour éviter le qualificatif de toxique, ou pire, de poison) de la chimie moderne : fongicide, herbicide et insecticide. Les trois produits sont éminemment nocifs, mais leur dangerosité est relativisée par l’industrie agro-alimentaire. La logique voudrait qu’un produit qui tue les insectes n’est pas inoffensif pour les autres êtres vivants. Ce qui extermine une chenille peut difficilement faire du bien à une abeille, et manger une chenille empoisonnée ne doit pas être forcément très bon pour la mésange charbonnière. Mais cette logique est systématiquement contredite par des rapports prétendument scientifiques commandés par l’industrie agro-alimentaire; et quand des personnes atteintes de cancers probablement causés par des produits phytosanitaires (comme les herbicides répandus par hélicoptère tout près d’habitations en Valais) intentent un procès, ils se retrouvent en face d’une armada d’avocats de haut vol contre lesquels l’argumentation des plaignants est pour le moins difficile (mais possible). C’est cette industrie, et non les paysans (qui font ce que l’on leur dit qu’il est bien de faire, et sont parfois pénalisés s’ils font autrement) qui fait planer un danger au moins aussi grand que le réchauffement climatique sur la vie sur Terre, et probablement à plus court terme. Elle cultive le déni comme cela a été déjà réalisé par le passé, dans le cas du scandale de l’amiante (notamment en France, où des scientifiques de renom, financés par les grands groupes industriels, ont nié la dangerosité du produit) ou dans le cas de la cigarette, dont les dangers ont été longtemps niés par l’industrie du tabac. Soit dit en passant, on peut d’ailleurs se poser des questions similaires pour la pollution électromagnétique, dont les hypothétiques dangers sont systématiquement tournés en ridicule par les opérateurs de téléphonie mobile.

L’industrie agro-alimentaire figure en bonne place dans les listes d’investissements des banques, en particulier des banques centrales. Elle est en bonne compagnie, avec les industries du pétrole et du charbon, entre autres. Des industries « durables » ? Telle n’est apparemment pas la préoccupation maîtresse des investisseurs, pour qui le seul objectif à considérer est le retour sur investissement. Certains commencent toutefois à se demander jusqu’à quel point le profit à court terme l’emporte sur la stabilité à moyen terme. Ainsi, les banques centrales (enfin, certaines d’entre elles, dont la Banque Centrale Européenne) sont en train d’élaborer des stratégies d’investissements durables. Elles ont fini par comprendre que continuer à investir dans le charbon ou dans des entreprises peu responsables constituait à terme un autogoal, dans le sens où le dérèglement climatique ou l’anéantissement de la biodiversité allaient forcément invalider les investissements par les catastrophes de plus en plus prévisibles engendrées. L’initiative me semble louable, et pour tout dire raisonnable, tant les catastrophes d’origine naturelles, le plus souvent associées au réchauffement climatique, vont dans les prochaines années plomber les investissements par des dégâts qu’il faudra bien réparer à grands frais, d’une manière ou d’une autre.

Remarquons au passage la remarquable et remarquée indifférence de la Banque Nationale Suisse. Hormis les entreprises politiquement très incorrectes (esclavage, travail des enfants, etc…) elle ne connaît guère de conditions limitant les investissements. Le mandat est de réaliser des investissements rentables, même et surtout à court terme, et pour le reste, qu’importe. Reconnaissons que la Banque Nationale Suisse fait cela très bien, avec une masse pécuniaire de tout de même 270 milliards de francs. Il est vrai que relativement à la dette des Etats-Unis, (plus de vingt mille milliards !) ce sont des broutilles, mais bon… Toutefois, je trouve navrant, pour ne pas dire révoltant, que mes impôts servent aussi à investir dans le charbon et le glyphosate.

Reste que l’usage généralisé de pesticides dans le domaine agricole constitue une menace très sérieuse à court terme; probablement plus sérieuse et plus difficile à éviter que le réchauffement climatique. Une initiative populaire visant à l’abandon de ces produits nocifs a récemment été balayée en Suisse, si bien qu’il va falloir encore patienter. Les abeilles et les oiseaux pourront-ils patienter également ? Et pendant combien de temps ? Pour certaines espèces, c’est déjà trop tard, et pour nombre d’autres, les temps sont durs.

Si Dylan le voulait, il pourrait, bien mieux que moi, rajouter une strophe à Blowin’ in The Wind aujourd’hui…

How many years will it takes from now on,

Until the last birds vanish ?

The answer my friend, is blowin’in the wind…

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Répétition

C’était il y a une trentaine d’années, lors d’un cours de répétition; une de ces obligations militaires périodiques en Suisse, dont le but espéré est de vous faire « répéter » les gestes militaires que l’on vous avait inculqués lors de votre école de recrues, lorsque vous aviez une vingtaine d’années. Je participais à ce cours comme simple soldat (« troufion ») des transmissions radio d’état-major. Ces cours s’étendent sur trois semaines, pendant lesquelles nous sommes censés exercer nos connaissances de transmetteurs radio en environnement militaire. Ceci implique l’utilisation de téléscripteurs, de codeurs, d’émetteurs-récepteurs, et d’antennes pour transmission en ondes courtes (donc de dimensions respectables !).

Je me souviens de ce cours de répétition en particulier par le fait remarquable qu’il ne s’y est rien passé. Mais alors rien de chez rien ! Pendant trois semaines, les deux cents personnes présentes se sont levées à cinq heures du matin et couchées à minuit sans avoir fait quoi que ce soit d’autre que respirer, se sustenter et tuer le temps. Bon, nombreux sont ceux d’entre vous qui me diront que ce n’est pas un scoop, du moment que l’on parle de service militaire. J’abonde dans leur sens, mais à ce niveau de non-activité, je ne suis pas sûr qu’ils en aient fait l’expérience.

Pourtant, le séjour ne s’annonçait pas forcément détestable : l’endroit se situe au bord du lac de Gruyères, une jolie région aux alentours de la ville de Bulle; sympa pour des promenades au bord du lac et dans les Préalpes. Sauf qu’en octobre, il y a parfois du brouillard. Pas autant qu’à Londres, mais presqu’aussi épais. Et il y a moins de musées à visiter ou de pubs à fréquenter qu’à Londres. Beaucoup moins. Détail intéressant, l’armée suisse avait depuis peu pris conscience du fait qu’une transmission radio en ondes courtes renseignait immédiatement et très précisément l’ennemi sur la position géographique de l’émetteur; en conséquence de quoi, l’état-major de ladite armée suisse avait interdit toute transmission radio dans le cadre militaire; mais bon, ils avaient juste oublié d’assigner de nouvelles tâches aux responsables des transmissions radio, et d’annuler les investissements consentis pour la maintenance de cette arme promue obsolète. En conséquence de quoi, les personnes concernées avaient interdiction de faire ce pourquoi elles avaient été formées, bien qu’elles disposassent de matériel technique probablement obsolète, mais parfaitement fonctionnel et correctement entretenu. Donc, le cours de répétition auquel j’ai participé à cette époque avait interdiction de répéter. En d’autres termes, on était là pour ne rien foutre. Désolé pour la vulgarité mais je peine à trouver d’autres termes pour exprimer la chose : convoqués pour ne rien foutre.

Bien sûr, on a fait un peu d’école de section : gauche-droite, en colonne par quatre, garde-à-vous, repos, rompez… Et on a un peu marché, surtout le jour où tout le monde s’est paumé dans le brouillard, sauf ceux qui ont trouvé par hasard le bistrot du coin. A part ces activités très constructives, on a surtout fait la pause. Jamais dégusté autant de cafés double crème, d’apéros et de fondues fribourgeoises : c’est bon, mais trois semaines de ce régime, bonjour les dégâts et les pantalons que l’on ne ferme plus !

Chose curieuse, vingt ans avant ce cours de « répétition » (donc cinquante ans avant « maintenant », soit en 1970), lors de mon école de recrues, un de mes camarades plutôt frondeur et contestataire avait interpellé un de nos instructeurs avec une question qui m’a parue subversive sur le moment, mais tout à fait pertinente par la suite : Si on émet un signal radio pour qu’il soit reçu par un destinataire, un autre récepteur peut détecter ce signal et par triangulation, localiser l’émetteur (D’ailleurs, Tintin l’avait déjà suggéré dans « Le Lotus Bleu » en 1936, mais les états-majors et les instructeurs militaires ne lisent probablement pas Tintin) et si nécessaire le détruire. Corollaire, pourquoi émettre ? La réponse avait été péremptoire, comme toute réponse militaire : Les transmissions radio, de par leur flexibilité de mise en œuvre, et la facilité de leur configuration, représentent l’avenir des transmissions militaires à moyen et long terme. Point barre.

Bon, je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps avec mes cours de répétition inutiles, surtout qu’il y en a eu d’autres, mais avec tout de même moins de brouillard (et corollairement moins d’apéros). Je me demande juste si l’armée suisse planifie systématiquement ses investissements de la même façon que pour les transmissions radio d’état-major dans les années soixante. Madame Amherd a assuré par exemple que l’avion de combat choisi en 2021 était le meilleur « techniquement ». Une personne de mes connaissances (personne assez fortunée, il est vrai) a récemment fait l’acquisition d’une Ferrari. Il m’a assuré que « techniquement » c’était le top du top. J’en suis persuadé. Mais bon, il fait Lausanne – Genève retour tous les jours, et aux heures où il fait le parcours, il est plus souvent à cinquante à l’heure (voire à zéro) qu’à cent vingt, pour ne rien dire des trois cents kilomètres heures que son bidule peut aisément atteindre. A mettre en regard des performances d’un Rafale ou d’un F35 A à l’intérieur des (étroites) frontières de la Suisse, peut-être ?

Pour ne rien dire des considérations écologiques…

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Démocratie et écologie

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC, IPCC en anglais), dans son rapport de 2021, avertit que la vie sur notre planète sera profondément modifiée d’ici 2050, quelles que soient nos hypothétiques réactions relativement au réchauffement climatique. Le mouvement d’activistes écologistes Extinction / Rébellion ou XR (dans le cadre de cet article, la section suisse de ce mouvement international) et quelques autres mouvements de ce genre ont, coïncidence sans doute, déposé une requête pressante auprès du gouvernement fédéral pour déclarer l’urgence climatique. Cette requête est accompagnée d’une menace explicite d’actions directes de la part du groupe : « XR présente son action comme un « dernier appel avant la rébellion« . Sans réponse adéquate du Conseil fédéral d’ici au 20 septembre, les militants de XR annoncent à regret être moralement contraints de paralyser pacifiquement la plus grande ville du pays à compter du 3 octobre« . C’est une manière comme une autre d’interpréter un processus démocratique; mais selon ma compréhension, il s’agit plutôt d’un ultimatum, voire d’une forme de chantage. Quoi qu’il en soit, déclarer l’Etat d’Urgence est une manière d’abolir le processus démocratique, et ceci interpelle…

L’urgence climatique permettrait au gouvernement de prendre des mesures exceptionnelles sans avoir besoin d’en référer au peuple ou aux partis politiques. Ce que demande le mouvement d’activistes écologistes correspond à renoncer au processus démocratique dans un secteur particulier en raison de la situation climatique, jugée à juste titre pour le moins préoccupante. Une urgence sécuritaire permet donc de renoncer au processus démocratique : cela figure dans la Constitution, et c’est sans doute justifié. Reste à savoir ce qu’est une urgence, et qui décide de l’état d’urgence ainsi que des mesures à prendre.

On connaît bien la notion d’urgence liée à un risque sécuritaire : cela fait depuis février 2020 que nous vivons (de manière parfois décousue) une situation d’urgence liée au coronavirus SARS-CoV-2, qui provoque la maladie CoVID-19. La situation d’urgence permet au conseil fédéral de prendre le pouvoir sur les représentants des cantons et du peuple afin de décider de manière plus efficace et mieux coordonnée des mesures à prendre pour le bien du plus grand nombre, ou des plus fragiles d’entre nous. Il s’agit d’une violation (prévue par la Constitution) des règles démocratiques usuelles de la Suisse. D’ailleurs, certains n’ont pas manqué de relever ce qu’ils ont qualifié d’abus de pouvoir : Christoph Blocher, notre Reblochon national (de plus en plus faisandé, il est vrai), n’a ainsi pas hésité à qualifier le ministre Alain Berset, en charge de la Santé, de dictateur.

Le prétexte de sécurité publique est très commode pour s’affranchir de règles démocratiques parfois gênantes. Dans le cas d’une pandémie, il paraît tomber sous le sens qu’une autorité supérieure doive se préoccuper de la coordination des mesures à prendre sans qu’il soit nécessaire de passer devant un parlement ou même le peuple souverain pour chaque décision à prendre. Le déni du droit démocratique semble donc justifié, encore que l’on puisse se demander si c’est bien le conseil fédéral qui doive prendre ce pouvoir; mais c’est là une règle établie par la Constitution; à charge du Conseil Fédéral de consulter d’autres autorités (CE, OMS) pour éventuellement se coordonner avec ces dernières.

On comprend bien qu’une menace exceptionnelle exige des mesures exceptionnelles : un pays en guerre peut difficilement rester démocratique dans ses actions militaires. La difficulté est de mesurer le caractère exceptionnel d’une situation : c’est une évaluation faite par le pouvoir, donc forcément soumise à un certain arbitraire de jugement par l’équipe en charge du pouvoir. Ainsi, Donald Trump a-t-il abondamment joué avec les règles démocratiques en vigueur lors de son mandat de président des Etats-Unis, allant même jusqu’à risquer de provoquer une déstabilisation de l’Etat pour tenter de conserver le pouvoir en dénonçant une fraude imaginaire du parti d’opposition décrit comme socialiste, voire communiste pour l’occasion.

Dans le cas des activistes du climat comme Extinction/Rébellion, ils jugent la situation climatique tellement grave que cela justifie une action d’urgence de la part des autorités (suisses en l’occurrence) au nom de la sécurité de la population, et au mépris des divers climatosceptiques ou je-m’en-foutistes qui pourraient émettre des objections dans un processus démocratique classique. Sur le fond, il est difficile de leur donner tort, encore qu’on puisse objecter que leur action ne concerne que la Suisse, alors que le problème qu’ils adressent est autrement global. En pratique, ces mêmes activistes ont contribué à rejeter la loi sur le CO2, pour le plus grand plaisir des climatosceptiques, sous prétexte que cette loi était insuffisante. On se demande bien ce qui se passerait si, à supposer que l’Etat d’Urgence soit déclaré, XR estime que les mesures du gouvernement sont insuffisantes. La rébellion deviendrait-elle une révolution ?

L’urgence climatique représente un type d’urgence nouveau, et à vrai dire, on n’est pas certain de ce que désirent réellement les lanceurs de cette espèce d’ultimatum. Si l’on instaure l’urgence climatique comme ils l’exigent, qui sera responsable des mesures à prendre ? Le Conseil Fédéral a proposé une loi (la loi sur le CO2, justement) qui a été rejetée par le peuple (et accessoirement aussi par XR). Une loi plus stricte n’a en l’état guère de chance d’être votée, et des décisions dans le cadre de l’application de l’urgence climatique en Suisse seraient probablement très mal accueillies, et causeraient des dommages difficiles à évaluer en l’état. Dans tous les cas, le processus démocratique cher aux Helvètes serait profondément remis en question : apparemment écologie et démocratie ne font pas vraiment bon ménage. D’ailleurs, le mouvement des gilets jaunes, en France, est là pour en témoigner : le mouvement est né à la suite de mesures (pas forcément adroites, mais c’est là un autre débat) qui se voulaient écologiques. L’écologie et la démocratie seraient donc incompatibles ? Faut-il absolument un pouvoir central autoritaire et répressif pour sauver la planète ? Ce n’est pas mon opinion; mais il semble bien que certaines personnes (et les mouvements écologistes, en l’occurrence) souhaitent une gouvernance plus musclée, voire un pouvoir de décision unilatéral, sur ce sujet.

D’un autre point de vue, la Suisse émet en une année 46,2 millions de tonnes d’équivalent CO2, alors que la planète dans son ensemble en émet 32,4 milliards. En d’autres termes, la planète émet en une demi-journée ce qu’émet la Suisse en un an, ce qui revient à dire qu’arrêter toute émission de CO2 en Suisse demain n’a pratiquement aucune influence sur le bilan final. Le combat des activistes du climat en Suisse, s’il conserve toute sa légitimité théorique, n’a aucune espèce d’utilité pratique. Ce n’est pas en Suisse qu’il faut se battre, mais dans le cadre de l’Europe et des organisations internationales. Bon, c’est vrai que se coller les mains à l’entrée de Zhongnanhai à Beijing (la Chine est l’un des plus gros contributeurs au bilan CO2 de la planète), ca doit être assez mal vu, en tous cas plus risqué que la même démarche à Londres ou à Berne. Mais tout de même, agir en Suisse sur cette problématique semble assez anecdotique au vu du résultat chiffré éventuellement espéré. Il est vrai que des initiatives similaires sont lancées par XR un peu partout en Europe; mais à ma connaissance, il n’y en a guère (ou alors anecdotiques) dans les pays « gros pollueurs » comme les Emirats Arabes ou la Chine, pour ne citer que ceux-ci.

Cela me rappelle l’un de mes étudiants qui avait, dans le cadre de son travail de bachelor, « optimisé » son logiciel en insérant des bouts de code en langage d’assemblage (donc pratiquement en langage machine, rendant le code difficilement transportable) pour en améliorer les performances de vitesse. Il nous avait vanté les mérites de ses travaux lors de la défense, en montrant le gain de temps d’exécution (de l’ordre de la centaine de millisecondes) qu’il obtenait grâce à ses efforts. Malheureusement pour lui, il avait utilisé dans une autre partie de son logiciel un algorithme de tri certes assez évident, mais totalement inadapté (tri à bulles ou bubblesort) qui lui coûtait des dizaines de secondes lors de l’exécution avec des données volumineuses ! Je lui avais fait remarquer que l’optimisation d’un processus commence par en identifier les parties les plus problématiques, et à s’attaquer à celles-ci en priorité.

Extinction/Rébellion effectue des actions de choc dans le monde entier, mais essentiellement dans les démocraties occidentales; bien sûr, c’est le principe même de la démocratie (qui implique, théoriquement du moins, la liberté d’expression) qui leur permet ces actions, sans qu’ils risquent des sanctions qui pourraient les priver de libertés, voire plus encore; mais paradoxalement, leurs actions vont dans le sens d’une restriction des droits démocratiques dont ils font usage : cela s’appelle « cracher dans la soupe ». Voire même « se tirer une balle dans le pied ».

Les auteurs de la manifestation contre les investissements de la Banque Nationale Suisse me semblent plus raisonnables, et plus susceptibles d’influer positivement à moyen terme sur l’utilisation excessive des ressources fossiles (non renouvelables) de la planète. Un de mes anciens collègues, chercheur dans le domaine des énergies renouvelables, disait en substance que si les investissements dans la recherche et le développement des énergies alternatives étaient seulement équivalents à ce que l’on investit actuellement dans la recherche de ressources fossiles, le pétrole et le charbon seraient totalement abandonnés en moins de dix ans, parce qu’insuffisamment rentables. Un tel effort suffirait à conférer aux technologies émergentes une maturité industrielle qui rendrait l’exploitation des ressources fossiles économiquement inintéressante, sans même recourir à des taxes dissuasives. L’ex-collègue en question poursuivait son argumentation par une quantité d’exemples intéressants, mais qu’il serait fastidieux de citer ici.

Je n’ai pas les compétences nécessaires pour juger de la validité de cette affirmation, peut-être pas tout à fait impartiale; mais au vu de l’ordre de grandeur actuel des investissements en question, je pense que l’affirmation est loin d’être invraisemblable. En conséquence, réorienter les investissements des grandes banques nationales ou privées vers le développement des énergies renouvelables constitue probablement un moyen fort efficace pour limiter les émissions de gaz à effet de serre liées aux énergies fossiles. Dans cette perspective, la Banque Nationale Suisse représente un investisseur doté d’un pouvoir certain. Et il n’est probablement pas nécessaire de recourir à des régimes autoritaires, voire à des processus antidémocratiques pour parvenir à des résultats tangibles dans des délais raisonnables en utilisant ce levier. Mais qui saura actionner ce levier ? Qui osera modifier les stratégies d’investissement traditionnelles de la Banque Nationale Suisse, et accessoirement influencer celle des autres banques helvétiques ?

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Exploit

Un exploit est, dans le domaine de la sécurité informatique, un élément de programme permettant à un individu ou à un logiciel malveillant d’exploiter une faille de sécurité dans un système informatique. (Wikipédia)

Natalya Anissimova s’assit sur son banc préféré, à la pointe de l’île Vassilievski, pour contempler la Neva et sa ville natale de Saint-Petersburg. En cette soirée de fin juin, le soleil n’était pas encore couché, bien qu’il fût largement passé vingt-deux heures, et les rayons de lumière orangée éclairaient le palais d’hiver et le musée de l’Hermitage d’une lumière magique.

Hermitage et la Neva, de l’île Vassilievski

Les « orgues de Poutine », jeux d’eau parfaitement mis en valeur dans la lumière rasante, dansaient leur ballet quotidien.

Les « orgues de Poutine »

Elle venait très souvent le soir à cet endroit, après les journées chargées (dix à douze heures par jour parfois) auxquelles elle s’était habituée. Mais ce soir, elle n’était pas vraiment d’humeur à goûter la douceur de la soirée; les évènements récents tendaient à remettre en question tout ce pourquoi elle s’était investie depuis le début de sa carrière professionnelle.

Après des études brillantes à Saint-Petersburg, elle avait pu, grâce à ses résultats exceptionnels, trouver une bourse pour faire un doctorat aux Etats-Unis, au M.I.T. Sa thèse, « Methods for algorithmic determination of security flaws in a computer program » avait eu un gros retentissement, et la défense de son travail avait attiré quelques éminentes personnalités des GAFAM et même du gouvernement des Etats-Unis, intéressés au plus haut point par un algorithme qui pourrait traquer les failles dans un programme. Suite à cette présentation, on lui avait proposé un poste de cheffe de projet à Mountain View (CA), chez Google, où elle avait contribué au développement du système d’exploitation Android, spécialement dans le domaine de la sécurité. Quelques années plus tard, lorsque son employeur avait décidé de faire du logiciel IntelliJ IDEA la base de développement des programmes pour Android (Android Studio), elle avait saisi l’opportunité offerte pour revenir à Saint-Pétersbourg , la société JetBrains, conceptrice du logiciel en question, étant sise dans sa ville natale où elle avait gardé ses racines et ses amis. Elle avait d’abord joué un rôle de coordinatrice entre les équipes de développement de Google et celles de JetBrains pour le développement des modules spécifiques à Android, puis avait rapidement su se rendre incontournable, et ses connaissances très exhaustives en cybersécurité l’avaient vite fait connaître dans les conférences du monde entier.

A trente-quatre ans, elle avait décidé, avec quelques collègues, de créer sa propre entreprise. L’un des produits phares qu’elle souhaitait réaliser était la matérialisation de sa thèse de doctorat, sur laquelle elle n’avait jamais cessé de plancher. A sa durable surprise, elle n’eut pas trop de peine à trouver des investisseurs, bien au-delà de ses besoins estimés. Les investissements provenaient de diverses sources, principalement de banques et assurances, mais sur le moment, elle n’avait pas trop prêté attention aux motivations des investisseurs, toute à la joie de voir son projet démarrer avec tant de promesses. L’une des premières réalisations de la jeune entreprise fut justement le produit « Dark Sun », une suite d’outils informatiques constituant une précieuse aide à la détermination d’éventuelles failles de sécurité d’une application et permettant d’en caractériser l’importance et le domaine applicatif. Ce logiciel assit durablement la réputation d’excellence de Natalya et de sa société auprès des spécialistes internationaux de la sécurité, bien qu’il fût encore loin d’automatiser complètement le processus de localisation de failles informatiques.

Elle se retrouvait maintenant à la tête d’une société bénéficiaire composée d’une équipe de cinquante experts en cybersécurité, avec des contrats signés pour les trois prochaines années. Natalya avait tout réussi jusqu’ici, sans que sa vie n’eût été facile pour autant : le travail abattu était en proportion des résultats obtenus.

Il y a quelque mois, elle avait décroché deux mandats très intéressants, aussi bien financièrement que techniquement.

Le premier mandant était l’Union Européenne (en tous cas, le chef de projet se réclamait de cette autorité avec toutes les identifications nécessaires) qui voulait faire vérifier un programme pour smartphone à l’aide de la suite logicielle Dark Sun. Il s’agissait rien moins que de la nouvelle version du certificat COVID, qui avait dû être profondément modifié suite à l’apparition du variant mu contre lequel les vaccins les plus efficaces, basés sur la technologie ARN-messager, éprouvaient de sérieuses difficultés. Divers pays hors UE (le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse) allaient également adopter ce logiciel, ce qui faisait pas mal d’argent lorsque l’on tarifie ses services en proportion du nombre de licences installées ! Le genre de mandat que l’on ne peut pas refuser, en ayant de plus l’impression de faire une bonne action en permettant d’améliorer la qualité d’un logiciel appelé à une large distribution.

Le deuxième mandant se réclamait d’un gouvernement d’un pays du Moyen-Orient, qui désirait trouver un moyen d’inoculer un virus informatique (un spyware) dans des smartphones. L’objectif annoncé était de lutter contre la grande criminalité et contre le terrorisme en contrôlant les communications des suspects. L’équipe de Natalya était un peu dubitative vis-à-vis de ce mandat, mais il était très bien payé, et le mandant semblait tout à fait « clean », après les réserves que l’on peut mettre ou non sur les mandats d’états…

Natalya et son équipe avaient parfaitement exécuté les deux mandats, et délivré des résultats très positifs en un temps record. Le rapport de Natalya concernant le mandat de l’Union Européenne mettait en évidence l’existence de plus de cent failles logicielles, pour la plupart bénignes, sauf deux d’entre elles qualifiées de graves, et assorties de la mention « A corriger impérativement avant toute publication ». C’est trois semaines après la remise de ce rapport que le nouveau certificat COVID fut distribué dans les pays de l’UE et les pays associés. Natalya n’eut pas connaissance de la nature des correctifs apportés, si tant est qu’il y en eût (et la suite de l’affaire montra que l’objectif poursuivi par le mandant était de découvrir les failles en vue de les exploiter, non de les corriger).

Deux semaines plus tard, ce fut le chaos dans ces pays, bien que d’autres pussent être marginalement concernés. De fait, en raison de l’interconnexion des moyens de communication, on ressentit les effets de la catastrophe même à Saint-Petersbourg, mais les effets les plus délétères purent être maîtrisés à temps. En Europe, des hôpitaux et des administrations virent toutes leurs données anéanties; les moyens de communication (physiques et médias) furent dans une très large mesure rendus inopérants, l’approvisionnement en énergie fut coupé dans de très larges secteurs, le trafic de paiement devint inopérant, les soutiens logistiques, privés de toute référence, ne parvinrent plus à livrer aux détaillants des marchandises qui n’arrivaient même plus chez le grossiste. Ces difficultés allèrent en augmentant dans les jours qui suivirent, les difficultés de communiquer rendant les actions concertées difficiles. Cette action d’envergure continentale fut revendiquée par un groupe terroriste jusqu’alors inconnu, qui se baptisait « Jannah » (le paradis des croyants) et qui semblait disposer de moyens financiers quasi illimités. Les ressources de communication détruites ne permettaient pas aux enquêteurs de fonctionner normalement, et pour l’instant, il fallait se borner à essayer de venir en aide aux plus nécessiteux, lorsqu’on parvenait à les identifier et à les localiser.

Après coup, Natalya et son team avaient analysé le modus operandi du virus informatique; un virus du type « rançongiciel ou ransomware » (rendant les données de l’utilisateur inexploitables, mais sans demande de rançon associée) avait été inoculé aux smartphones via une faille du certificat COVID de l’UE. Le virus était à action différée : il exploitait une faille de type zero-day (découverte par l’équipe de Natalya, justement, et catégorisée comme grave) pour s’installer et s’activer ; ensuite, dans un premier temps, il se comportait comme un spyware qui « apprenait » les ressources disponibles, les mots de passe et les identifications biométriques de l’utilisateur. A l’heure H, au jour J, il encryptait, renommait ou détruisait les ressources ainsi découvertes. L’action différée lui permettait de ne pas être détecté avant d’être diffusé très largement, vu l’installation quasi obligatoire du logiciel en Europe. De fait, de nombreux responsables de services informatiques (du moins, ceux qui utilisaient le même smartphone pour leur activité professionnelle que dans le privé), avec des responsabilités très conséquentes et des droits d’accès étendus à des ressources vitales avaient été infectés, ce qui avait rendu les effets du rançongiciel extrêmement délétères en anéantissant des ressources informatiques à très haut niveau, dans des bases de données d’importance capitale, accessibles sur les clouds. Et c’était indubitablement Natalya et son équipe qui avaient rendu l’exploit possible en découvrant la faille, alors que leur travail était en principe consacré à l’amélioration de la sécurité informatique ! L’injection du virus dans le smartphone avait également été accomplie grâce aux indications de son équipe. Le fait qu’elle eût été trompée à chaque fois par le mandant (sur son identité, certainement, et sur ses motivations) n’était qu’une faible consolation pour Natalya. Elle se sentait responsable de nombreux morts, d’un dramatique effondrement économique qui allait dans le proche futur entraîner plus de morts encore, et d’une mobilisation armée qui allait elle aussi faire de nombreuses victimes.

Il était à prévoir qu’elle recevrait bientôt la visite du FSB (Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, successeur du KGB); elle avait à cet effet devancé les enquêteurs en signalant une possible responsabilité de sa société dans cette affaire, tout en assurant l’autorité de sa pleine collaboration dans la recherche des vrais coupables. Elle s’attendait à se retrouver devant des auditoires peu agréables ces prochains jours, et son futur emploi du temps paraissait rien moins que compromis. Mais c’est surtout la ruine de son œuvre et des illusions qu’elle avait entretenues sur le rôle qu’elle pensait jouer dans la société qui la désespérait, pour ne rien dire des remords qu’elle ressentait à la lecture des bilans encore très incomplets qui fuitaient d’une région économiquement dévastée.

C’est pourquoi ce soir-là, la beauté de la Neva au soleil couchant ne parvenait guère à dérider Natalya.

Natalya n’existe pas vraiment; ou plutôt, il doit exister nombre de spécialistes en Russie ou dans les pays baltes (ces nouveaux paradis de l’informatique) qui pourraient se reconnaître dans le parcours de Natalya. Et on n’a pas encore, à ma connaissance, inventé d’algorithme capable de déterminer des failles de sécurité dans un programme informatique (et si on en inventait un, je ne pense pas que je serais le premier averti !). Et a fortiori, de catégoriser et de qualifier ces failles. Mais certaines sociétés (comme l’israélienne NSO Group, éditeur du logiciel espion Pegasus ) se sont fait une spécialité de l’exploitation de vulnérabilités zero-day (des failles pas encore documentées). S’ils n’ont pas développé un logiciel permettant la découverte de ces failles, ils ont à tout le moins développé une certaine expertise dans ce domaine, ainsi que dans celui d’exploiter les failles découvertes dans le but de lancer des logiciels espion. Et à l’heure de rédiger ces lignes, je n’ai pas connaissance de variant mu de SARS-Cov-2. Mais je ne suis pas pressé d’acquérir cette connaissance, encore que la réticence de certains à se faire vacciner puisse avoir une telle conséquence.

Une telle attaque, avec des effets aussi délétères que ceux décrits ici, est actuellement techniquement possible, encore qu’il semble difficile de réunir les compétences techniques, l’argent et les opportunités pour réaliser une action d’une telle envergure et d’une portée aussi vaste. Mais un état suffisamment puissant pourrait sans doute envisager la chose; je ne suis d’ailleurs pas persuadé d’être le premier à y songer. Ou plutôt, pour m’exprimer autrement, je me demande quel département de la sécurité de quel état n’y a pas encore songé. On m’a bien parlé d’un pays où le/la ministre de la défense continue à utiliser son smartphone privé pour communiquer à son état-major le choix du prochain avion de chasse américain qu’ils vont acheter pour répondre à toutes les menaces étrangères. Mais c’est probablement de la science-fiction.

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Evaluations

L’habitude d’évaluer tout et n’importe quoi est profondément installée dans la nature humaine, et ce depuis des temps immémoriaux. On évalue la beauté et l’élégance d’une femme, la compétence de la direction d’une entreprise, le confort d’un hôtel ou la qualité du repas dans tel ou tel restaurant.

Après vingt ans d’enseignement, cette procédure d’évaluation ne me dérange pas : on peut discuter du procédé consistant à noter arithmétiquement une prestation ou un niveau de compétences, mais à un moment ou l’autre il devient nécessaire de décider si ce niveau est considéré comme suffisant ou insuffisant. Internet et les applications pour smartphones ont rendu les procédés d’évaluation à la fois faciles et omniprésents : tout est matière à évaluation pour un outil comme Google Maps : un restaurant, un camping, un supermarché… Dès que l’algorithme est parvenu à vous géolocaliser de manière suffisamment voisine d’un point d’intérêt, il vous gratifie d’une notification du genre « Qu’avez-vous pensé de XXX ?« . Il vous propose de l’évaluer sur une échelle de 1 à 5 étoiles, et d’y associer un commentaire. Mais l’algorithme est loin d’être infaillible; il est même, par certains côtés, assez primitif. Ainsi, il ne tient pas compte de la durée pendant laquelle les géolocalisations correspondent, ni de la nature du point d’intérêt, ce qui ne lui permet pas de juger de la pertinence de la question qu’il vous pose. Ainsi, un restaurant devant lequel on passe 5 ou 6 secondes ne devrait pas entraîner une demande d’évaluation, car visiblement l’utilisateur ne s’est pas attardé suffisamment pour émettre une opinion pertinente pour le cas d’un restaurant. D’autres outils que Google Maps, plus dédiés, comme TheFork ou tripadvisor se consacrent à des thématiques particulières, et ont des comportements plus appropriés, mieux adaptés à l’environnement évalué.

Récemment, Google Maps m’a demandé ce que je pensais d’un restaurant que je connais, situé dans les Préalpes Vaudoises, mais que je n’ai jamais visité. Il se trouve que la route d’accès aux stations touristiques passe tout près du restaurant, ce qui a trompé le programme de géolocalisation. J’ai voulu faire comprendre à l’algorithme que je n’étais jamais allé en ce lieu, mais je n’y suis apparemment pas parvenu; pire, suite à une fausse manœuvre, une évaluation a été publiée accidentellement, avec une étoile et un commentaire « Jamais allé« . Quelques jours plus tard, je reçois (via mon site web, celui que vous consultez actuellement, accessible à chacun, et qui a finalement été retrouvé assez aisément par le responsable de l’établissement) un email d’un inconnu qui me demande de le rappeler d’urgence (en fait deux messages, car dans un premier message, il avait oublié de préciser à quel numéro le rappeler !). Un peu méfiant, je le contacte en dissimulant mon numéro d’appel, et c’est le patron du restaurant en question qui commence à me reprocher vertement l’évaluation scandaleuse (une seule étoile sur cinq) que j’ai osé commettre. Impossible de lui expliquer la situation, il est très énervé, et répète inlassablement sur un ton à la fois agressif et larmoyant que je lui fais un tort énorme, que je ruine ses efforts incessants et que je mets son existence en danger. Il cherche à me faire venir dans son bistrot à tout prix pour que je révise mon jugement à son égard. Un peu abasourdi par l’insistance, voire l’agressivité du propos, je parviens finalement à me défaire de cet interlocuteur vindicatif, et j’ai par la suite supprimé l’évaluation malencontreuse. Mais le fait est que pour ce patron de bistrot, les évaluations de Google Maps ont une importance considérable, comparable aux points du Gault et Millau ou aux étoiles du Michelin, pour lesquelles quelques grands chefs se sont suicidés. Je n’ose imaginer la réaction de ce monsieur si un jour Gault et Millau lui fait des misères !

Une telle réaction de la part d’un restaurateur interpelle : pourquoi accorder tant d’importance à une évaluation générique comme celle de Maps, qui se préoccupe aussi bien la supérette du coin que des hôtels de troisième catégorie ? Pourquoi s’en prendre aussi agressivement à l’auteur de l’évaluation qui de son propre aveu n’a jamais mis les pieds dans l’établissement incriminé ? Il semblerait plus logique, si réaction il doit y avoir, de s’adresser au responsable de l’évaluation de manière positive et pondérée, en l’invitant à venir réviser son jugement sur place. Une réaction courroucée et presque vindicative va plutôt inciter l’interlocuteur à laisser tomber et à ne surtout jamais mettre les pieds dans un établissement où sévit un patron aussi irritable. C’est d’ailleurs ce que je compte faire, après avoir effacé l’appréciation faisant l’objet du litige.

Cette réaction est sans doute significative de l’influence que peuvent avoir les sites Internet (et en particulier les réseaux sociaux) sur certaines personnes, peu à même de relativiser des opinions postées souvent de manière peu réfléchie sur Internet. Des gens qui prennent toute critique les concernant au premier degré, et qui sont susceptibles d’être profondément perturbés par un « post » même plutôt anodin. D’ailleurs, le restaurateur en question a prétendu avoir mal dormi, et son épouse également, suite à mon évaluation. Si c’est vrai, je crains qu’il ne souffre d’insomnies chroniques ! Et pas seulement par ma faute.

Accessoirement, ceci m’a valu en l’occurrence l’ennui d’une réaction disproportionnée (du moins à mon humble avis) et d’une discussion peu agréable. De quoi regretter de donner son avis en divulguant suffisamment d’informations pour qu’il devienne possible de retrouver sa propre identité !

Bien sûr, je pourrais évaluer de manière anonyme, en utilisant un pseudo improbable, ce qui m’eût évité ce genre d’incident fâcheux (et corollairement augmenté la frustration du patron du restaurant, je suppose), mais je considère que l’anonymat sur Internet n’est pas une bonne chose, bien que se fabriquer une fausse identité numérique constitue une démarche assez aisée à réaliser. Même si je peux comprendre que tel citoyen mécontent qui désire exprimer sa mauvaise humeur à l’égard d’un gouvernement autocratique et prompt à la répression préfère ne pas pouvoir être identifié trop aisément. Ceci dit, l’anonymat sur Internet n’est pas facile à garantir vis-à-vis de l’autorité, même en utilisant des réseaux privés virtuels (VPN). Les fournisseurs de service octroient des adresses IP traçables, et que l’autorité peut réclamer si nécessaire, même dans les pays les plus démocratiques qui soient. A partir des données en possession du fournisseur de service, il est le plus souvent facile de remonter à l’adresse de l’auteur de la connexion.

Il faut recourir à des moyens plus sophistiqués (et donc plus difficiles d’accès), comme TOR (The Onion Router), pour tenter de protéger sa propre identité vis-à-vis de l’autorité. Mais vis-à-vis de votre interlocuteur de chat, un simple anonymat basé sur une fausse identité peut s’avérer très nocif, car il permet des jugements peu flatteurs et du harcèlement en relative impunité.

A mon humble avis, toute critique effectuée en ligne devrait être signée; mais voilà : Internet ne dispose pas d’un protocole de base requérant une authentification, et il faudra sans doute encore pas mal d’années pour que chacun dispose d’une identité électronique réellement utilisable. Et sans doute faudra-t-il encore davantage de temps pour que cette identité électronique devienne une condition incontournable à l’accès à des services réseau (si tant est qu’un consensus puisse se dessiner autour d’une telle nécessité). De beaux jours en perspective pour les médisants de tout poil (et accessoirement pour les spammeurs et pirates informatiques). Mon interlocuteur courroucé a du souci à se faire…

En attendant, apprendre à tout un chacun à mieux se comporter vis-à-vis de services en ligne ne serait pas inutile. Cela permettrait peut-être à certains de prendre la distance nécessaire par rapport à ce qu’affiche leur smartphone bien-aimé, et à être plus prudents lorsqu’ils répondent à une sollicitation, même provenant d’une source apparemment sûre. Et ceci dès l’école primaire.

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Autogoal

Ces dernières semaines, le gouvernement suisse a réussi le rare exploit de marquer par trois fois contre son propre camp (et on ne comptera pas ici l’autogoal de l’infortuné joueur de football suisse Zakaria en quarts de finales contre l’Espagne lors de l’Euro).

I. Rejet de l’accord-cadre avec l’UE

Tiraillé entre une extrême-droite xénophobe prompte à voir le diable de l’autre côté des frontières, et une gauche syndicaliste et dogmatique, le Conseil Fédéral a finalement laissé se déchirer l’accord-cadre qui devait servir de base aux futures relations avec l’Union Européenne. Les premiers effets négatifs de cette « réussite » se sont déjà manifestés : nos chercheurs universitaires sont relégués sur les strapontins des programmes de recherche européens, quand ils ne sont pas relégués tout court. Pour l’instant, il n’y a aucun plan B prévu; mais ça, ce n’est pas une surprise, cela fait déjà pas mal de temps que l’actuel gouvernement navigue à vue.

II. Choix d’un avion de combat américain

Alors que les relations avec l’UE sont déjà mises à mal par l’autogoal précédent, le département militaire fédéral et sa cheffe, madame Viola Amherd, ont choisi d’acheter un nouvel avion de combat américain, le F-35 du constructeur Lockheed Martin. Des critères « purement techniques » (sic) ont été retenus, et cet avion est le « meilleur au rapport Coût / Utilité ». On veut bien, mais comme un avion de combat en Suisse a une utilité proche de zéro, le rapport doit être vraiment déplorable pour tous les avions. Et quand des spécialistes (enfin, des personnes qui se présentent comme telles) parlent d’une stratégie pour les quarante prochaines années, il serait tout de même opportun de leur demander si dans cinq ans, ils pensent que les avions de combat seront encore pilotés par des êtres humains, alors que maintenant déjà, l’assistance au pilotage est omniprésente, ces avions étant inutilisables sans soutien informatique massif et permanent ! Il est vrai que je ne connais pas grand-chose aux avions de combat (comme j’ai eu l’occasion de le signaler précédemment) ; mais j’ai quelque connaissance en informatique et en télécommunications : dans cinq ans, la présence d’un pilote humain, incapable de supporter les accélérations dont est capable l’appareil, sera un handicap insurmontable pour un avion de combat. Tant qu’à jeter de l’argent par les fenêtres, il eût mieux valu le jeter par delà une frontière proche; un choix européen eût semblé aller de soi. Mais pas pour l’équipe de sélection de madame Amherd, qui semble plus soucieuse de la disponibilité de beaux joujoux technologiques pour survoler les Alpes. D’ailleurs, les personnes choisies pour soutenir la cheffe de département dans la campagne de promotion des avions de combat (Fanny Chollet et Claude Nicollier, deux pilotes) soulignent cet état de fait si nécessaire. Apparemment, on manque de stratèges ayant une vision quelque peu élargie de la politique mondiale…

III. Choix d’une solution de cloud sino-américaine

La confédération helvétique va utiliser des solutions de cloud fournies par des entreprises américaines et chinoises. C’est peut-être l’autogoal le plus spectaculaire des trois ! Il existe des dizaines de fournisseurs de renom européens ou même suisses en mesure de fournir ce genre de services à la Confédération, avec un niveau de sécurité excellent et des règles de fonctionnement transparentes (et qu’il est possible d’influencer le cas échéant, parce que les hébergeurs sont locaux); mais on préfère travailler avec des entreprises dont les serveurs sont localisés on ne sait où, alimentés par des centrales à charbon, avec des règles susceptibles de changer à bien plaire, et proposant un droit de regard sur la sécurité des données pour le moins minimaliste. Cela ressemble fortement à une solution inspirée par un service informatique constitué de fonctionnaires soucieux de leur petit confort : on choisit les plus grosses entreprises possibles en se disant qu’ainsi, on ne risque pas de se voir reprocher une éventuelle cessation d’activité. Et si cela arrive tout de même, on a quelque chance de se retrouver en bonne compagnie, donc moins sujet à des critiques pour prise de risques inconsidérés… Ceci dit, choisir le Chinois Alibaba enfonce tout de même à grand fracas les limites de l’invraisemblable. Désormais, les documents confidentiels de la Confédération (comme par exemple les tractations avec les partenaires (?) européens) passeront par la Chine, et éventuellement par les Etats-Unis.

Le commentaire de Christophe Grudler, secrétaire d’Etat français aux affaires européennes, est probablement le reflet du sentiment de plusieurs européens qui travaillent sur le dossier suisse depuis de nombreuses années : « Comme un bras d’honneur« … Petros Mavromichalis, ambassadeur de l’UE en Suisse, avertit de son côté que la suite des opérations ne sera peut-être pas simple : « La Suisse ne peut plus avoir le beurre et l’argent du beurre« .

Alors, qui va devoir faire l’effort pour remonter ce handicap de trois autogoals ? Le Conseil Fédéral actuel a démontré largement son incapacité en la matière. Peut-être devrait-on demander à quelques-uns des principaux instigateurs (souvent des politiciens de droite ou d’extrême-droite) de la situation actuelle de proposer des solutions. Mais bon, l’examen de la liste des personnes incriminées laisse une place très mesurée à l’optimisme : ce n’est pas gagné…

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AI…E

« Artificial Intelligence« … Rarement un concept sera demeuré aussi flou et mal défini sur une période de temps aussi étendue (de fait, depuis la création du terme jusqu’à nos jours). Les mauvaises langues diront que c’est une caractéristique commune à la majorité des concepts informatiques; pour ma part, je pense plutôt que le problème provient d’une définition inadéquate et insuffisante du terme « intelligence », avant tout. La notion d’intelligence artificielle a existé bien avant l’avènement des ordinateurs, et les « lois » de la robotique ont été formulées en 1942 (par l’écrivain de science-fiction et biologiste Isaac Asimov), alors que l’intelligence artificielle n’était pas encore un sujet d’études universitaires.

Il est intéressant de constater qu’à l’époque où certains prédisent une future prééminence des machines intelligentes sur l’espèce humaine, voire une évolution symbiotique, les seules considérations éthiques concernant une forme de pseudo-vie artificielle datent de la première moitié du vingtième siècle. Depuis, on a beaucoup progressé du point de vue technologique, jusqu’à envisager une immortalité physique ou par procuration (voir par exemple le site iatranshumanisme.com qui rassemble beaucoup d’informations sur le sujet et sur des sujets liés à l’intelligence artificielle). En revanche, l’idée d’une intelligence artificielle susceptible de dépasser l’intelligence humaine n’a que très peu préoccupé la philosophie et encore moins la politique, traditionnellement peu impliquée par les concepts novateurs.

Les prédictions en matière d’intelligence artificielle de plusieurs scientifiques et leaders du domaine des technologies de l’information ne sont pas très rassurantes, même si elles sont enthousiasmantes par certains aspects. Elon Musk entrevoit la fin de l’humanité telle que nous la connaissons, et ceci à partir de 2025 (Rappelez-moi de vider ma cave d’ici là !), Or, même si le directeur de Tesla a parfois tendance à « fumer la moquette », on ne peut lui dénier ses qualités de visionnaire (encore que parfois, il soit en retard d’une guerre, comme avec le bitcoin dont il a récemment découvert les caractéristiques peu écologiques connues pourtant depuis l’invention de la blockchain). Bill Gates a un avis moins tranché, mais tout de même peu rassurant, puisqu’il compare cette technologie à l’énergie nucléaire. Il n’y a guère que Mark Zuckerberg qui nage dans l’euphorie la plus rassurante concernant un futur rempli de télépathie, intelligence artificielle et humanité augmentée.

La loi de Moore prédit que la complexité d’un ordinateur approchera celle du cerveau humain aux alentours de 2030. Mais les techniques d’apprentissage profond (qui font partie de l’intelligence artificielle) font que les performances des algorithmes croissent plus rapidement que la complexité des ordinateurs. Par ailleurs, la taille et la complexité à elles seules n’impliquent pas forcément une intelligence supérieure (il y a des exemples de cerveaux plus volumineux et probablement plus complexes que le nôtre dans la nature, comme certains cétacés, par exemple).

En informatique, le terme d’intelligence artificielle est déjà chargé d’histoire, mais aussi parsemé d’échecs retentissants. Dans les années 1980, on avait développé des langages informatiques pour l’intelligence artificielle, comme LISP ou PROLOG, par exemple. Encore utilisés de nos jours, ces langages n’ont guère fait progresser la thématique de l’intelligence artificielle, mais ont alimenté un nombre impressionnant de publications parfois scientifiques, et donné lieu à un nombre non moins remarquable de doctorats pour la plupart inutiles, voire abscons. Là où de réels progrès ont été réalisés, c’est essentiellement dans le domaine militaire et paramilitaire, et les jeux électroniques. Cherchez où est l’argent, et vous découvrirez rapidement des pistes menant à la solution !

Il y a plus de trente ans que l’on cherche à reconnaître automatiquement des tumeurs dans une image radiologique; j’ai moi-même participé à certains projets de recherche où on tentait péniblement d’optimiser tel ou tel algorithme pour qu’il reconnaisse pour suspect un petit point noir noyé dans une image elle-même composée de points gris plus ou moins foncés. Ce n’est que depuis relativement peu que l’on dispose d’algorithmes relativement fiables, encore qu’ils ne soient pas encore diffusés de manière systématique dans les centres de radiologie. Coïncidence ? C’est aussi relativement récemment que l’on a mis au point des algorithmes permettant de reconnaître des objets « suspects » sur des images de satellites de surveillance : un problème remarquablement similaire dans son énoncé algorithmique. Seules les données à analyser diffèrent.

C’est là le grand pas en avant réalisé par le domaine de l’AI ces deux dernières décennies, et il a été rendu possible par la disponibilité d’ordinateurs surpuissants en très grand nombre, interconnectés par des liens performants, et disposant de bases de données monstrueuses. Le « deep learning », (apprentissage profond) c’est cette combinaison et rien d’autre. L’intelligence artificielle est aussi performante que le volume et la qualité des données dont on la nourrit. Exécuter des algorithmes sophistiqués nécessite des ordinateurs puissants, mais pas tellement, et cela, on sait le faire : c’est les masses considérables de données qu’il faut traiter qui rendent la performance remarquable. Pour disposer de masses de données significatives, les entreprises et les gouvernements sont parfois prêts à des sacrifices énormes; ainsi l’état d’Israël a-t-il été jusqu’à fournir les données de patients de sa population à une grande multinationale pour obtenir des vaccins contre un certain virus qui nous empoisonne l’existence depuis trop longtemps. En conséquence de quoi, Israël a été fourni en vaccins de manière prioritaire et sa population est désormais proche de l’immunité au COVID-19. Les données de santé des habitants d’Israël vont alimenter la base de connaissances de cette entreprise de pharma en prévision des prochains développements et permettront d’orienter la stratégie des futurs produits.

Les quantités énormes de données à traiter ne sont pas maîtrisables par des humains; les ordinateurs sont donc déjà en mesure de résoudre des problèmes qui dépassent les capacités humaines en termes de quantité de données à traiter. Les programmes d’analyse d’images chers à Xi Jin Ping qui permettent de localiser, voire de tracer un « terroriste » parmi plus d’un milliard d’habitants chinois font partie de ce type de problématique. Mais ce genre de programmes nécessite encore un verdict humain pour « valider » les conclusions auxquelles est parvenu l’algorithme générique sur la base des données fournies. C’est un humain qui va décider en fin de compte de la justesse des analyses effectuées, et enrichir ainsi la base de connaissances de l’algorithme. Il en va de même pour les programmes d’aide au diagnostic qui se généralisent chez les médecins : l’algorithme donne des pistes extrêmement précises au praticien qui les valide ou les invalide selon le cas. Corollairement, à chaque validation / invalidation, l’algorithme devient plus performant grâce aux données additionnelles emmagasinées. A terme, il deviendra de plus en plus difficile d’alimenter l’algorithme d’éléments nouveaux; il ne pourra plus que s’alimenter de ses propres échecs, si tant est qu’il parvienne à les connaître. Dans ce modèle, on peut penser que, passé un certain seuil, l’intelligence artificielle ne peut plus croître, qu’elle « plafonne » après avoir assimilé une quantité donnée de connaissances.

Mais il y a des perspectives plus enthousiasmantes (et partant beaucoup plus inquiétantes aussi).

Le développement par DeepMind (rachetée par Google) d’Alpha Go, puis Alpha Go Zero est bien connu : c’est une adaptation littérale de l’apprentissage profond, l’ordinateur s’alimentant lui-même en données jusqu’à devenir imbattable. C’est la démonstration du fait que sur un problème particulier (assez élémentaire il est vrai), l’ordinateur peut créer lui-même les données nécessaires à son « intelligence ». Théoriquement, on pourrait donc, sur certains problèmes spécifiques, obtenir des solutions auxquelles l’humain aurait été incapable de penser, et en conséquence, la limitation due à l’absence de nouvelles données n’existerait plus. On peut penser qu’il s’agit d’un premier pas vers une « intelligence » qui pourrait devenir ainsi autonome.

Inquiétant ? Oui. Considérablement.

En même temps, les meilleurs robots actuels sont, globalement, beaucoup plus stupides qu’un chat domestique; en tous cas, plus stupides que le chat qui se frotte à mes jambes depuis un moment en ronronnant pour me faire comprendre que son assiette de croquettes est vide, et que le fait de tapoter sur un clavier ne résout pas son problème immédiat.

C’est rassurant. Du moins, dans l’immédiat.

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Pollueur payeur…

De manière récurrente, on entend parler de mouvements de volontaires se chargeant de nettoyer les plages de la Méditerranée et de l’Océan Atlantique en collectant les déchets variés qui les encombrent et les souillent. Lorsque l’on jette un coup d’œil à leurs collectes, on trouve des vieux vélos, de la ferraille, mais surtout du plastique. Bouteilles de soda, emballages, sachets de supermarché, un échantillonnage exhaustif de la consommation humaine peut ainsi être identifié dans ces déchets.

Divers reportages ont récemment fait état de rivières de plastique, photos et films à l’appui; l’authenticité de ces images n’est pas toujours avérée de manière indiscutable, mais les diverses sources qui en font mention tendent à crédibiliser ces images par ailleurs invraisemblables.

Bidonville aux Philippines, rivière encombrée de déchets en plastique.

Indépendamment de ces images privilégiant des aspects spectaculaires, plusieurs reportages que l’on peut qualifier de raisonnablement sérieux (dont celui du National Geopraphic) dénoncent la pollution plastique par le biais des grands fleuves d’Afrique, du continent indien et d’extrême Orient. Ce serait donc dans ces régions qu’il faudrait intervenir pour récupérer le plastique avant qu’il ne finisse dans les océans. Ce qui d’ailleurs n’interdit pas de s’intéresser au problème dans nos pays occidentaux par la même occasion. Question récurrente : qui va se charger du nettoyage dans ces régions, alors que dans nos pays occidentaux, on doit faire appel à du volontariat ? En fait, pourquoi est-il impossible de financer le nettoyage, et en amont la collecte des déchets, même dans nos pays pourtant réputés riches ?

Le traitement des déchets est géré (lorsqu’il est soumis à une quelconque gestion, ce qui est loin d’être le cas de manière générale) selon le principe du pollueur payeur : celui qui veut se débarrasser d’un déchet est le pollueur, c’est à lui qu’il convient de payer pour l’élimination du déchet. Bien. Sauf que dans de nombreux cas, le pollueur n’est pas forcément celui qui doit se débarrasser des déchets, mais bien celui qui les a produits à l’origine. Si j’achète une barquette de framboises dans ma supérette favorite, je devrai me préoccuper de l’élimination de la barquette en plastique bien que je n’aie de fait consommé que le contenu, le contenant étant « gratuit ». Pourtant, ce contenant a une certaine valeur, en tant que produit manufacturé…

Il serait grand temps de rendre au plastique la valeur qu’il possède; on a déjà constaté un problème similaire avec l’information. L’information est considérée comme gratuite, du coup on est submergé de pourriels et de désinformation. De manière comparable, les emballages plastique sont considérés comme gratuits, et on les jette n’importe où, puisqu’ils n’ont aucune valeur.

On pourrait imaginer un système où l’emballage aurait une valeur affichée : si tu achètes une barquette en plastique contenant des framboises, tu paies les framboises plus la barquette. Le prix de la barquette pourrait être récupéré lors de la restitution, un peu à la manière des bouteilles consignées d’antan. Sauf que bien évidemment, pour le plastique, cela ne fonctionne pas ainsi: on imagine mal le centre de conditionnement des framboises récupérer des tonnes de barquettes rendues inutilisables par l’usage.

Imaginons une sorte de banque mondiale du plastique (une négociation intéressante pour Joe Biden, Xi Jinping et quelques autres qui pourraient ainsi parler d’autre chose que de luttes d’influence en mer de Chine et à Taïwan), qui définit la valeur du plastique à l’achat et à la vente, dans une monnaie virtuelle à inventer (appelons cette monnaie tralar, contraction de trash et dollar). Lorsque tu achètes ta barquette, le prix des framboises est, comme aujourd’hui, majoré des frais de conditionnement. Une petite partie de ces frais de conditionnement sont reversées par le service du conditionnement de la barquette à la banque du plastique (au prix de vente du plastique), en tralar.

Lorsque j’ai fini de consommer mes framboises, je peux jeter la barquette d’emballage (auquel cas je ne récupère rien), ou l’amener à un centre de récupération du plastique qui me rachètera cette barquette pour sa valeur de revente, en tralar. Plus je récupère du plastique, plus j’augmente mon compte à la banque du plastique. Quant à savoir quand, comment et pour combien je peux récupérer mes tralar en « vrais » euros ou francs suisses, c’est une question que la banque devra résoudre en temps utile, avec l’appui des technologies de l’information et des GAFAM, certainement.

Pour nous autres occidentaux consommateurs, l’existence de cette banque peut être ressentie comme une tracasserie supplémentaire, déjà que la gestion de nos déchets est devenue trop complexe pour certains. Mais pour les volontaires qui nettoient les plages. cela valoriserait, aussi peu que ce soit, leur travail. Mieux, dans les bidonvilles des Philippines, le fait de nettoyer leurs rivières souillées (et le reste) permettrait aux occupants de ces taudis de gagner de l’argent et d’améliorer quelque peu leur environnement et leur condition, et par corollaire, leur santé et leur éducation. Nettoyer leurs rivières permettrait idéalement d’amener un peu moins de déchets dans les océans et de rendre peut-être le fameux septième continent (le vortex de déchets du Pacifique Nord) plus facile à gérer. Apparemment, un bénéfice pour tout le monde.

On va me dire, à juste titre, que je simplifie excessivement, et que je n’ai plus vraiment l’âge de croire au Père Noël. Mettre sur pied une organisation d’ampleur mondiale semble totalement illusoire, à l’époque de Bolsonaro, Poutine, Xi Jinping, Erdogan et consorts. Et même si cela devait devenir une réalité, il se trouverait bien quelques requins à deux pattes (ceux qui ont des nageoires sont beaucoup moins dangereux, même s’ils dévorent un bipède à l’occasion) à même de détourner les revenus de cette banque à leur seul bénéfice.

D’un autre côté, les déchets plastique représentent un réel et considérable problème de santé publique. Nous (ainsi que tous les êtres vivants de cette planète) ingérons quotidiennement de grandes quantités de ces déchets dans les aliments que nous consommons, sous forme de microplastiques. Tôt ou tard, il faudra imaginer quelque chose pour ne pas connaître des problèmes qui pourraient ramener, par comparaison, COVID-19 à l’importance d’une simple grippette, pour reprendre les expressions de Jair Bolsonaro.

Néanmoins, je persiste à croire que le fait de payer un emballage à sa juste valeur permet de valoriser le conditionnement, et par là-même d’en réguler l’utilisation parfois aberrante. Pour reprendre l’exemple du courriel, taxer chaque email d’un demi-centime d’euro (au lieu de la gratuité actuelle) limiterait sévèrement l’envoi massif des pourriels qui envahissent nos boîtes aux lettres électroniques chaque jour, qui ralentissent nos ordinateurs en raison de la présence de programmes anti-spam et anti-virus, et qui imposent le surdimensionnement massif des infrastructures de messagerie mondiales (un gros facteur de pollution énergétique !). Taxer les emballages de plastique permettrait très probablement de réguler de manière similaire la production de déchets de conditionnement, et en limiter les coûts indirects consentis pour lutter contre les effets néfastes des déchets. Encore faut-il que l’économie mondiale et les gouvernements veuillent bien jouer le jeu… Pas gagné !

Ce qui est rare est cher; les produits gratuits sont rares. Donc, ce qui est gratuit est cher. Un sophisme que n’eût probablement pas renié Protagoras, s’il avait dû sévir à notre époque. Mais s’agit-il vraiment d’un sophisme ?

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