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Evaluations

L’habitude d’évaluer tout et n’importe quoi est profondément installée dans la nature humaine, et ce depuis des temps immémoriaux. On évalue la beauté et l’élégance d’une femme, la compétence de la direction d’une entreprise, le confort d’un hôtel ou la qualité du repas dans tel ou tel restaurant.

Après vingt ans d’enseignement, cette procédure d’évaluation ne me dérange pas : on peut discuter du procédé consistant à noter arithmétiquement une prestation ou un niveau de compétences, mais à un moment ou l’autre il devient nécessaire de décider si ce niveau est considéré comme suffisant ou insuffisant. Internet et les applications pour smartphones ont rendu les procédés d’évaluation à la fois faciles et omniprésents : tout est matière à évaluation pour un outil comme Google Maps : un restaurant, un camping, un supermarché… Dès que l’algorithme est parvenu à vous géolocaliser de manière suffisamment voisine d’un point d’intérêt, il vous gratifie d’une notification du genre « Qu’avez-vous pensé de XXX ?« . Il vous propose de l’évaluer sur une échelle de 1 à 5 étoiles, et d’y associer un commentaire. Mais l’algorithme est loin d’être infaillible; il est même, par certains côtés, assez primitif. Ainsi, il ne tient pas compte de la durée pendant laquelle les géolocalisations correspondent, ni de la nature du point d’intérêt, ce qui ne lui permet pas de juger de la pertinence de la question qu’il vous pose. Ainsi, un restaurant devant lequel on passe 5 ou 6 secondes ne devrait pas entraîner une demande d’évaluation, car visiblement l’utilisateur ne s’est pas attardé suffisamment pour émettre une opinion pertinente pour le cas d’un restaurant. D’autres outils que Google Maps, plus dédiés, comme TheFork ou tripadvisor se consacrent à des thématiques particulières, et ont des comportements plus appropriés, mieux adaptés à l’environnement évalué.

Récemment, Google Maps m’a demandé ce que je pensais d’un restaurant que je connais, situé dans les Préalpes Vaudoises, mais que je n’ai jamais visité. Il se trouve que la route d’accès aux stations touristiques passe tout près du restaurant, ce qui a trompé le programme de géolocalisation. J’ai voulu faire comprendre à l’algorithme que je n’étais jamais allé en ce lieu, mais je n’y suis apparemment pas parvenu; pire, suite à une fausse manœuvre, une évaluation a été publiée accidentellement, avec une étoile et un commentaire « Jamais allé« . Quelques jours plus tard, je reçois (via mon site web, celui que vous consultez actuellement, accessible à chacun, et qui a finalement été retrouvé assez aisément par le responsable de l’établissement) un email d’un inconnu qui me demande de le rappeler d’urgence (en fait deux messages, car dans un premier message, il avait oublié de préciser à quel numéro le rappeler !). Un peu méfiant, je le contacte en dissimulant mon numéro d’appel, et c’est le patron du restaurant en question qui commence à me reprocher vertement l’évaluation scandaleuse (une seule étoile sur cinq) que j’ai osé commettre. Impossible de lui expliquer la situation, il est très énervé, et répète inlassablement sur un ton à la fois agressif et larmoyant que je lui fais un tort énorme, que je ruine ses efforts incessants et que je mets son existence en danger. Il cherche à me faire venir dans son bistrot à tout prix pour que je révise mon jugement à son égard. Un peu abasourdi par l’insistance, voire l’agressivité du propos, je parviens finalement à me défaire de cet interlocuteur vindicatif, et j’ai par la suite supprimé l’évaluation malencontreuse. Mais le fait est que pour ce patron de bistrot, les évaluations de Google Maps ont une importance considérable, comparable aux points du Gault et Millau ou aux étoiles du Michelin, pour lesquelles quelques grands chefs se sont suicidés. Je n’ose imaginer la réaction de ce monsieur si un jour Gault et Millau lui fait des misères !

Une telle réaction de la part d’un restaurateur interpelle : pourquoi accorder tant d’importance à une évaluation générique comme celle de Maps, qui se préoccupe aussi bien la supérette du coin que des hôtels de troisième catégorie ? Pourquoi s’en prendre aussi agressivement à l’auteur de l’évaluation qui de son propre aveu n’a jamais mis les pieds dans l’établissement incriminé ? Il semblerait plus logique, si réaction il doit y avoir, de s’adresser au responsable de l’évaluation de manière positive et pondérée, en l’invitant à venir réviser son jugement sur place. Une réaction courroucée et presque vindicative va plutôt inciter l’interlocuteur à laisser tomber et à ne surtout jamais mettre les pieds dans un établissement où sévit un patron aussi irritable. C’est d’ailleurs ce que je compte faire, après avoir effacé l’appréciation faisant l’objet du litige.

Cette réaction est sans doute significative de l’influence que peuvent avoir les sites Internet (et en particulier les réseaux sociaux) sur certaines personnes, peu à même de relativiser des opinions postées souvent de manière peu réfléchie sur Internet. Des gens qui prennent toute critique les concernant au premier degré, et qui sont susceptibles d’être profondément perturbés par un « post » même plutôt anodin. D’ailleurs, le restaurateur en question a prétendu avoir mal dormi, et son épouse également, suite à mon évaluation. Si c’est vrai, je crains qu’il ne souffre d’insomnies chroniques ! Et pas seulement par ma faute.

Accessoirement, ceci m’a valu en l’occurrence l’ennui d’une réaction disproportionnée (du moins à mon humble avis) et d’une discussion peu agréable. De quoi regretter de donner son avis en divulguant suffisamment d’informations pour qu’il devienne possible de retrouver sa propre identité !

Bien sûr, je pourrais évaluer de manière anonyme, en utilisant un pseudo improbable, ce qui m’eût évité ce genre d’incident fâcheux (et corollairement augmenté la frustration du patron du restaurant, je suppose), mais je considère que l’anonymat sur Internet n’est pas une bonne chose, bien que se fabriquer une fausse identité numérique constitue une démarche assez aisée à réaliser. Même si je peux comprendre que tel citoyen mécontent qui désire exprimer sa mauvaise humeur à l’égard d’un gouvernement autocratique et prompt à la répression préfère ne pas pouvoir être identifié trop aisément. Ceci dit, l’anonymat sur Internet n’est pas facile à garantir vis-à-vis de l’autorité, même en utilisant des réseaux privés virtuels (VPN). Les fournisseurs de service octroient des adresses IP traçables, et que l’autorité peut réclamer si nécessaire, même dans les pays les plus démocratiques qui soient. A partir des données en possession du fournisseur de service, il est le plus souvent facile de remonter à l’adresse de l’auteur de la connexion.

Il faut recourir à des moyens plus sophistiqués (et donc plus difficiles d’accès), comme TOR (The Onion Router), pour tenter de protéger sa propre identité vis-à-vis de l’autorité. Mais vis-à-vis de votre interlocuteur de chat, un simple anonymat basé sur une fausse identité peut s’avérer très nocif, car il permet des jugements peu flatteurs et du harcèlement en relative impunité.

A mon humble avis, toute critique effectuée en ligne devrait être signée; mais voilà : Internet ne dispose pas d’un protocole de base requérant une authentification, et il faudra sans doute encore pas mal d’années pour que chacun dispose d’une identité électronique réellement utilisable. Et sans doute faudra-t-il encore davantage de temps pour que cette identité électronique devienne une condition incontournable à l’accès à des services réseau (si tant est qu’un consensus puisse se dessiner autour d’une telle nécessité). De beaux jours en perspective pour les médisants de tout poil (et accessoirement pour les spammeurs et pirates informatiques). Mon interlocuteur courroucé a du souci à se faire…

En attendant, apprendre à tout un chacun à mieux se comporter vis-à-vis de services en ligne ne serait pas inutile. Cela permettrait peut-être à certains de prendre la distance nécessaire par rapport à ce qu’affiche leur smartphone bien-aimé, et à être plus prudents lorsqu’ils répondent à une sollicitation, même provenant d’une source apparemment sûre. Et ceci dès l’école primaire.

Autogoal

Ces dernières semaines, le gouvernement suisse a réussi le rare exploit de marquer par trois fois contre son propre camp (et on ne comptera pas ici l’autogoal de l’infortuné joueur de football suisse Zakaria en quarts de finales contre l’Espagne lors de l’Euro).

I. Rejet de l’accord-cadre avec l’UE

Tiraillé entre une extrême-droite xénophobe prompte à voir le diable de l’autre côté des frontières, et une gauche syndicaliste et dogmatique, le Conseil Fédéral a finalement laissé se déchirer l’accord-cadre qui devait servir de base aux futures relations avec l’Union Européenne. Les premiers effets négatifs de cette « réussite » se sont déjà manifestés : nos chercheurs universitaires sont relégués sur les strapontins des programmes de recherche européens, quand ils ne sont pas relégués tout court. Pour l’instant, il n’y a aucun plan B prévu; mais ça, ce n’est pas une surprise, cela fait déjà pas mal de temps que l’actuel gouvernement navigue à vue.

II. Choix d’un avion de combat américain

Alors que les relations avec l’UE sont déjà mises à mal par l’autogoal précédent, le département militaire fédéral et sa cheffe, madame Viola Amherd, ont choisi d’acheter un nouvel avion de combat américain, le F-35 du constructeur Lockheed Martin. Des critères « purement techniques » (sic) ont été retenus, et cet avion est le « meilleur au rapport Coût / Utilité ». On veut bien, mais comme un avion de combat en Suisse a une utilité proche de zéro, le rapport doit être vraiment déplorable pour tous les avions. Et quand des spécialistes (enfin, des personnes qui se présentent comme telles) parlent d’une stratégie pour les quarante prochaines années, il serait tout de même opportun de leur demander si dans cinq ans, ils pensent que les avions de combat seront encore pilotés par des êtres humains, alors que maintenant déjà, l’assistance au pilotage est omniprésente, ces avions étant inutilisables sans soutien informatique massif et permanent ! Il est vrai que je ne connais pas grand-chose aux avions de combat (comme j’ai eu l’occasion de le signaler précédemment) ; mais j’ai quelque connaissance en informatique et en télécommunications : dans cinq ans, la présence d’un pilote humain, incapable de supporter les accélérations dont est capable l’appareil, sera un handicap insurmontable pour un avion de combat. Tant qu’à jeter de l’argent par les fenêtres, il eût mieux valu le jeter par delà une frontière proche; un choix européen eût semblé aller de soi. Mais pas pour l’équipe de sélection de madame Amherd, qui semble plus soucieuse de la disponibilité de beaux joujoux technologiques pour survoler les Alpes. D’ailleurs, les personnes choisies pour soutenir la cheffe de département dans la campagne de promotion des avions de combat (Fanny Chollet et Claude Nicollier, deux pilotes) soulignent cet état de fait si nécessaire. Apparemment, on manque de stratèges ayant une vision quelque peu élargie de la politique mondiale…

III. Choix d’une solution de cloud sino-américaine

La confédération helvétique va utiliser des solutions de cloud fournies par des entreprises américaines et chinoises. C’est peut-être l’autogoal le plus spectaculaire des trois ! Il existe des dizaines de fournisseurs de renom européens ou même suisses en mesure de fournir ce genre de services à la Confédération, avec un niveau de sécurité excellent et des règles de fonctionnement transparentes (et qu’il est possible d’influencer le cas échéant, parce que les hébergeurs sont locaux); mais on préfère travailler avec des entreprises dont les serveurs sont localisés on ne sait où, alimentés par des centrales à charbon, avec des règles susceptibles de changer à bien plaire, et proposant un droit de regard sur la sécurité des données pour le moins minimaliste. Cela ressemble fortement à une solution inspirée par un service informatique constitué de fonctionnaires soucieux de leur petit confort : on choisit les plus grosses entreprises possibles en se disant qu’ainsi, on ne risque pas de se voir reprocher une éventuelle cessation d’activité. Et si cela arrive tout de même, on a quelque chance de se retrouver en bonne compagnie, donc moins sujet à des critiques pour prise de risques inconsidérés… Ceci dit, choisir le Chinois Alibaba enfonce tout de même à grand fracas les limites de l’invraisemblable. Désormais, les documents confidentiels de la Confédération (comme par exemple les tractations avec les partenaires (?) européens) passeront par la Chine, et éventuellement par les Etats-Unis.

Le commentaire de Christophe Grudler, secrétaire d’Etat français aux affaires européennes, est probablement le reflet du sentiment de plusieurs européens qui travaillent sur le dossier suisse depuis de nombreuses années : « Comme un bras d’honneur« … Petros Mavromichalis, ambassadeur de l’UE en Suisse, avertit de son côté que la suite des opérations ne sera peut-être pas simple : « La Suisse ne peut plus avoir le beurre et l’argent du beurre« .

Alors, qui va devoir faire l’effort pour remonter ce handicap de trois autogoals ? Le Conseil Fédéral actuel a démontré largement son incapacité en la matière. Peut-être devrait-on demander à quelques-uns des principaux instigateurs (souvent des politiciens de droite ou d’extrême-droite) de la situation actuelle de proposer des solutions. Mais bon, l’examen de la liste des personnes incriminées laisse une place très mesurée à l’optimisme : ce n’est pas gagné…

AI…E

« Artificial Intelligence« … Rarement un concept sera demeuré aussi flou et mal défini sur une période de temps aussi étendue (de fait, depuis la création du terme jusqu’à nos jours). Les mauvaises langues diront que c’est une caractéristique commune à la majorité des concepts informatiques; pour ma part, je pense plutôt que le problème provient d’une définition inadéquate et insuffisante du terme « intelligence », avant tout. La notion d’intelligence artificielle a existé bien avant l’avènement des ordinateurs, et les « lois » de la robotique ont été formulées en 1942 (par l’écrivain de science-fiction et biologiste Isaac Asimov), alors que l’intelligence artificielle n’était pas encore un sujet d’études universitaires.

Il est intéressant de constater qu’à l’époque où certains prédisent une future prééminence des machines intelligentes sur l’espèce humaine, voire une évolution symbiotique, les seules considérations éthiques concernant une forme de pseudo-vie artificielle datent de la première moitié du vingtième siècle. Depuis, on a beaucoup progressé du point de vue technologique, jusqu’à envisager une immortalité physique ou par procuration (voir par exemple le site iatranshumanisme.com qui rassemble beaucoup d’informations sur le sujet et sur des sujets liés à l’intelligence artificielle). En revanche, l’idée d’une intelligence artificielle susceptible de dépasser l’intelligence humaine n’a que très peu préoccupé la philosophie et encore moins la politique, traditionnellement peu impliquée par les concepts novateurs.

Les prédictions en matière d’intelligence artificielle de plusieurs scientifiques et leaders du domaine des technologies de l’information ne sont pas très rassurantes, même si elles sont enthousiasmantes par certains aspects. Elon Musk entrevoit la fin de l’humanité telle que nous la connaissons, et ceci à partir de 2025 (Rappelez-moi de vider ma cave d’ici là !), Or, même si le directeur de Tesla a parfois tendance à « fumer la moquette », on ne peut lui dénier ses qualités de visionnaire (encore que parfois, il soit en retard d’une guerre, comme avec le bitcoin dont il a récemment découvert les caractéristiques peu écologiques connues pourtant depuis l’invention de la blockchain). Bill Gates a un avis moins tranché, mais tout de même peu rassurant, puisqu’il compare cette technologie à l’énergie nucléaire. Il n’y a guère que Mark Zuckerberg qui nage dans l’euphorie la plus rassurante concernant un futur rempli de télépathie, intelligence artificielle et humanité augmentée.

La loi de Moore prédit que la complexité d’un ordinateur approchera celle du cerveau humain aux alentours de 2030. Mais les techniques d’apprentissage profond (qui font partie de l’intelligence artificielle) font que les performances des algorithmes croissent plus rapidement que la complexité des ordinateurs. Par ailleurs, la taille et la complexité à elles seules n’impliquent pas forcément une intelligence supérieure (il y a des exemples de cerveaux plus volumineux et probablement plus complexes que le nôtre dans la nature, comme certains cétacés, par exemple).

En informatique, le terme d’intelligence artificielle est déjà chargé d’histoire, mais aussi parsemé d’échecs retentissants. Dans les années 1980, on avait développé des langages informatiques pour l’intelligence artificielle, comme LISP ou PROLOG, par exemple. Encore utilisés de nos jours, ces langages n’ont guère fait progresser la thématique de l’intelligence artificielle, mais ont alimenté un nombre impressionnant de publications parfois scientifiques, et donné lieu à un nombre non moins remarquable de doctorats pour la plupart inutiles, voire abscons. Là où de réels progrès ont été réalisés, c’est essentiellement dans le domaine militaire et paramilitaire, et les jeux électroniques. Cherchez où est l’argent, et vous découvrirez rapidement des pistes menant à la solution !

Il y a plus de trente ans que l’on cherche à reconnaître automatiquement des tumeurs dans une image radiologique; j’ai moi-même participé à certains projets de recherche où on tentait péniblement d’optimiser tel ou tel algorithme pour qu’il reconnaisse pour suspect un petit point noir noyé dans une image elle-même composée de points gris plus ou moins foncés. Ce n’est que depuis relativement peu que l’on dispose d’algorithmes relativement fiables, encore qu’ils ne soient pas encore diffusés de manière systématique dans les centres de radiologie. Coïncidence ? C’est aussi relativement récemment que l’on a mis au point des algorithmes permettant de reconnaître des objets « suspects » sur des images de satellites de surveillance : un problème remarquablement similaire dans son énoncé algorithmique. Seules les données à analyser diffèrent.

C’est là le grand pas en avant réalisé par le domaine de l’AI ces deux dernières décennies, et il a été rendu possible par la disponibilité d’ordinateurs surpuissants en très grand nombre, interconnectés par des liens performants, et disposant de bases de données monstrueuses. Le « deep learning », (apprentissage profond) c’est cette combinaison et rien d’autre. L’intelligence artificielle est aussi performante que le volume et la qualité des données dont on la nourrit. Exécuter des algorithmes sophistiqués nécessite des ordinateurs puissants, mais pas tellement, et cela, on sait le faire : c’est les masses considérables de données qu’il faut traiter qui rendent la performance remarquable. Pour disposer de masses de données significatives, les entreprises et les gouvernements sont parfois prêts à des sacrifices énormes; ainsi l’état d’Israël a-t-il été jusqu’à fournir les données de patients de sa population à une grande multinationale pour obtenir des vaccins contre un certain virus qui nous empoisonne l’existence depuis trop longtemps. En conséquence de quoi, Israël a été fourni en vaccins de manière prioritaire et sa population est désormais proche de l’immunité au COVID-19. Les données de santé des habitants d’Israël vont alimenter la base de connaissances de cette entreprise de pharma en prévision des prochains développements et permettront d’orienter la stratégie des futurs produits.

Les quantités énormes de données à traiter ne sont pas maîtrisables par des humains; les ordinateurs sont donc déjà en mesure de résoudre des problèmes qui dépassent les capacités humaines en termes de quantité de données à traiter. Les programmes d’analyse d’images chers à Xi Jin Ping qui permettent de localiser, voire de tracer un « terroriste » parmi plus d’un milliard d’habitants chinois font partie de ce type de problématique. Mais ce genre de programmes nécessite encore un verdict humain pour « valider » les conclusions auxquelles est parvenu l’algorithme générique sur la base des données fournies. C’est un humain qui va décider en fin de compte de la justesse des analyses effectuées, et enrichir ainsi la base de connaissances de l’algorithme. Il en va de même pour les programmes d’aide au diagnostic qui se généralisent chez les médecins : l’algorithme donne des pistes extrêmement précises au praticien qui les valide ou les invalide selon le cas. Corollairement, à chaque validation / invalidation, l’algorithme devient plus performant grâce aux données additionnelles emmagasinées. A terme, il deviendra de plus en plus difficile d’alimenter l’algorithme d’éléments nouveaux; il ne pourra plus que s’alimenter de ses propres échecs, si tant est qu’il parvienne à les connaître. Dans ce modèle, on peut penser que, passé un certain seuil, l’intelligence artificielle ne peut plus croître, qu’elle « plafonne » après avoir assimilé une quantité donnée de connaissances.

Mais il y a des perspectives plus enthousiasmantes (et partant beaucoup plus inquiétantes aussi).

Le développement par DeepMind (rachetée par Google) d’Alpha Go, puis Alpha Go Zero est bien connu : c’est une adaptation littérale de l’apprentissage profond, l’ordinateur s’alimentant lui-même en données jusqu’à devenir imbattable. C’est la démonstration du fait que sur un problème particulier (assez élémentaire il est vrai), l’ordinateur peut créer lui-même les données nécessaires à son « intelligence ». Théoriquement, on pourrait donc, sur certains problèmes spécifiques, obtenir des solutions auxquelles l’humain aurait été incapable de penser, et en conséquence, la limitation due à l’absence de nouvelles données n’existerait plus. On peut penser qu’il s’agit d’un premier pas vers une « intelligence » qui pourrait devenir ainsi autonome.

Inquiétant ? Oui. Considérablement.

En même temps, les meilleurs robots actuels sont, globalement, beaucoup plus stupides qu’un chat domestique; en tous cas, plus stupides que le chat qui se frotte à mes jambes depuis un moment en ronronnant pour me faire comprendre que son assiette de croquettes est vide, et que le fait de tapoter sur un clavier ne résout pas son problème immédiat.

C’est rassurant. Du moins, dans l’immédiat.

Pollueur payeur…

De manière récurrente, on entend parler de mouvements de volontaires se chargeant de nettoyer les plages de la Méditerranée et de l’Océan Atlantique en collectant les déchets variés qui les encombrent et les souillent. Lorsque l’on jette un coup d’œil à leurs collectes, on trouve des vieux vélos, de la ferraille, mais surtout du plastique. Bouteilles de soda, emballages, sachets de supermarché, un échantillonnage exhaustif de la consommation humaine peut ainsi être identifié dans ces déchets.

Divers reportages ont récemment fait état de rivières de plastique, photos et films à l’appui; l’authenticité de ces images n’est pas toujours avérée de manière indiscutable, mais les diverses sources qui en font mention tendent à crédibiliser ces images par ailleurs invraisemblables.

Bidonville aux Philippines, rivière encombrée de déchets en plastique.

Indépendamment de ces images privilégiant des aspects spectaculaires, plusieurs reportages que l’on peut qualifier de raisonnablement sérieux (dont celui du National Geopraphic) dénoncent la pollution plastique par le biais des grands fleuves d’Afrique, du continent indien et d’extrême Orient. Ce serait donc dans ces régions qu’il faudrait intervenir pour récupérer le plastique avant qu’il ne finisse dans les océans. Ce qui d’ailleurs n’interdit pas de s’intéresser au problème dans nos pays occidentaux par la même occasion. Question récurrente : qui va se charger du nettoyage dans ces régions, alors que dans nos pays occidentaux, on doit faire appel à du volontariat ? En fait, pourquoi est-il impossible de financer le nettoyage, et en amont la collecte des déchets, même dans nos pays pourtant réputés riches ?

Le traitement des déchets est géré (lorsqu’il est soumis à une quelconque gestion, ce qui est loin d’être le cas de manière générale) selon le principe du pollueur payeur : celui qui veut se débarrasser d’un déchet est le pollueur, c’est à lui qu’il convient de payer pour l’élimination du déchet. Bien. Sauf que dans de nombreux cas, le pollueur n’est pas forcément celui qui doit se débarrasser des déchets, mais bien celui qui les a produits à l’origine. Si j’achète une barquette de framboises dans ma supérette favorite, je devrai me préoccuper de l’élimination de la barquette en plastique bien que je n’aie de fait consommé que le contenu, le contenant étant « gratuit ». Pourtant, ce contenant a une certaine valeur, en tant que produit manufacturé…

Il serait grand temps de rendre au plastique la valeur qu’il possède; on a déjà constaté un problème similaire avec l’information. L’information est considérée comme gratuite, du coup on est submergé de pourriels et de désinformation. De manière comparable, les emballages plastique sont considérés comme gratuits, et on les jette n’importe où, puisqu’ils n’ont aucune valeur.

On pourrait imaginer un système où l’emballage aurait une valeur affichée : si tu achètes une barquette en plastique contenant des framboises, tu paies les framboises plus la barquette. Le prix de la barquette pourrait être récupéré lors de la restitution, un peu à la manière des bouteilles consignées d’antan. Sauf que bien évidemment, pour le plastique, cela ne fonctionne pas ainsi: on imagine mal le centre de conditionnement des framboises récupérer des tonnes de barquettes rendues inutilisables par l’usage.

Imaginons une sorte de banque mondiale du plastique (une négociation intéressante pour Joe Biden, Xi Jinping et quelques autres qui pourraient ainsi parler d’autre chose que de luttes d’influence en mer de Chine et à Taïwan), qui définit la valeur du plastique à l’achat et à la vente, dans une monnaie virtuelle à inventer (appelons cette monnaie tralar, contraction de trash et dollar). Lorsque tu achètes ta barquette, le prix des framboises est, comme aujourd’hui, majoré des frais de conditionnement. Une petite partie de ces frais de conditionnement sont reversées par le service du conditionnement de la barquette à la banque du plastique (au prix de vente du plastique), en tralar.

Lorsque j’ai fini de consommer mes framboises, je peux jeter la barquette d’emballage (auquel cas je ne récupère rien), ou l’amener à un centre de récupération du plastique qui me rachètera cette barquette pour sa valeur de revente, en tralar. Plus je récupère du plastique, plus j’augmente mon compte à la banque du plastique. Quant à savoir quand, comment et pour combien je peux récupérer mes tralar en « vrais » euros ou francs suisses, c’est une question que la banque devra résoudre en temps utile, avec l’appui des technologies de l’information et des GAFAM, certainement.

Pour nous autres occidentaux consommateurs, l’existence de cette banque peut être ressentie comme une tracasserie supplémentaire, déjà que la gestion de nos déchets est devenue trop complexe pour certains. Mais pour les volontaires qui nettoient les plages. cela valoriserait, aussi peu que ce soit, leur travail. Mieux, dans les bidonvilles des Philippines, le fait de nettoyer leurs rivières souillées (et le reste) permettrait aux occupants de ces taudis de gagner de l’argent et d’améliorer quelque peu leur environnement et leur condition, et par corollaire, leur santé et leur éducation. Nettoyer leurs rivières permettrait idéalement d’amener un peu moins de déchets dans les océans et de rendre peut-être le fameux septième continent (le vortex de déchets du Pacifique Nord) plus facile à gérer. Apparemment, un bénéfice pour tout le monde.

On va me dire, à juste titre, que je simplifie excessivement, et que je n’ai plus vraiment l’âge de croire au Père Noël. Mettre sur pied une organisation d’ampleur mondiale semble totalement illusoire, à l’époque de Bolsonaro, Poutine, Xi Jinping, Erdogan et consorts. Et même si cela devait devenir une réalité, il se trouverait bien quelques requins à deux pattes (ceux qui ont des nageoires sont beaucoup moins dangereux, même s’ils dévorent un bipède à l’occasion) à même de détourner les revenus de cette banque à leur seul bénéfice.

D’un autre côté, les déchets plastique représentent un réel et considérable problème de santé publique. Nous (ainsi que tous les êtres vivants de cette planète) ingérons quotidiennement de grandes quantités de ces déchets dans les aliments que nous consommons, sous forme de microplastiques. Tôt ou tard, il faudra imaginer quelque chose pour ne pas connaître des problèmes qui pourraient ramener, par comparaison, COVID-19 à l’importance d’une simple grippette, pour reprendre les expressions de Jair Bolsonaro.

Néanmoins, je persiste à croire que le fait de payer un emballage à sa juste valeur permet de valoriser le conditionnement, et par là-même d’en réguler l’utilisation parfois aberrante. Pour reprendre l’exemple du courriel, taxer chaque email d’un demi-centime d’euro (au lieu de la gratuité actuelle) limiterait sévèrement l’envoi massif des pourriels qui envahissent nos boîtes aux lettres électroniques chaque jour, qui ralentissent nos ordinateurs en raison de la présence de programmes anti-spam et anti-virus, et qui imposent le surdimensionnement massif des infrastructures de messagerie mondiales (un gros facteur de pollution énergétique !). Taxer les emballages de plastique permettrait très probablement de réguler de manière similaire la production de déchets de conditionnement, et en limiter les coûts indirects consentis pour lutter contre les effets néfastes des déchets. Encore faut-il que l’économie mondiale et les gouvernements veuillent bien jouer le jeu… Pas gagné !

Ce qui est rare est cher; les produits gratuits sont rares. Donc, ce qui est gratuit est cher. Un sophisme que n’eût probablement pas renié Protagoras, s’il avait dû sévir à notre époque. Mais s’agit-il vraiment d’un sophisme ?

Histoires de vaccins

Voilà ! J’ai reçu mes deux doses de vaccins Pfizer/BioNTech pour me mettre à l’abri (enfin j’espère) de la COVID-19. J’ai voulu, dans la foulée, faire inscrire ce vaccin dans un carnet de vaccinations, d’autant que l’on m’a remis un dépliant de l’OFSP vantant les avantages du nouveau carnet de vaccination informatisé (mesvaccins.ch). Sitôt rendu devant mon écran d’ordinateur, j’ai entrepris d’ouvrir un compte sur ce site; une procédure rapide et habituelle à ce genre de pratique sur le web. A priori un peu surprenante tout de même, car le site ne semble pratiquement pas sécurisé. Par ailleurs, le design est un peu vieillot, et ne correspond pas vraiment à ce que l’on pourrait attendre d’un site moderne, par exemple compatible avec l’affichage sur smartphone. Mais bon…

J’ouvre ensuite un dossier à mon nom pour y inscrire mes vaccins, d’autant que j’ai égaré mon carnet de vaccinations traditionnel, probablement quelque part entre la Suisse et l’Afrique du Sud, au cours d’un examen de sécurité aéroportuaire qui m’a forcé à déposer tous mes papiers et mes valeurs sur un support improbable dans un aéroport. Je parviens à créer un dossier de vaccinations, et je commence à y inscrire le vaccin contre la grippe, mais cela se gâte. Il me faut sortir du site, puis refaire une authentification pour y parvenir. Le vaccin est enregistré, mais marqué comme non confirmé par un médecin agrée; cela paraît raisonnable, mais quel médecin est agrée ? J’essaie ensuite le vaccin COVID-19, mais s’il existe bel et bien une entrée COVID-19 dans la liste, elle est grisée, donc inaccessible. Je ne peux donc pas inscrire ce vaccin.

Me référant au dépliant reçu, je demande au personnel de vaccination du site où j’ai reçu les deux doses comment procéder, mais personne ne peut me renseigner. Je me fends d’un courriel à l’équipe de support du site mesvaccins.ch, mais j’attends toujours la réponse, dix jours plus tard.

En continuant mes investigations, je me rends compte que le dépliant fait mention d’une application mobile associée, mais on ne peut la télécharger nulle part. Elle fait aussi mention de la possibilité de téléverser son certificat de vaccinations ou son carnet de vaccinations sur le site mesvaccins.ch, où de gentils préposés se chargeront pour la modique somme de CHF 10.- par entrée d’introduire mes vaccins dans mon carnet de vaccination informatique. Mais je n’ai jamais trouvé le lien de téléchargement, et personne n’a su m’aider…

En réalité, je n’ai pas été trop surpris par la tournure des évènements. Les administrations cantonales et fédérales ont un retard abyssal en matière de technologies de l’information : un paradoxe majeur dans un pays qui se veut innovateur et à la pointe de la technologie. Il y a plein d’exemples que l’on pourrait citer :

Nous avions à l’époque (avec une collègue actuellement responsable de l’ingéniérie de la santé) conduit un projet à la HEIG-VD pour l’IUMSP (un institut lausannois dépendant du CHUV et de l’UNIL, maintenant appelé Unisanté) concernant la surveillance des ventes de médicaments dans un contexte d’addictions. Ce projet avait ensuite été repris par l’OFSP pour une implémentation supra-cantonale. J’avais assisté à certaines séances où les représentants de quinze à vingt cantons étaient présents, et qui tous exigeaient une interface de communication différente avec les systèmes (souvent propriétaires) qu’ils utilisaient. Plutôt que de développer et maintenir vingt interfaces différentes, on a finalement choisi le seul média vraiment commun : le fax, et un préposé qui retape laborieusement les contenus des messages dans le système informatique que nous avions développé. C’est ce que l’on appelle, dans l’administration suisse, la numérisation des services. Je crois que depuis, on est passé à des formules de tableur importables dans le système cible et transmissibles par courriel en pièce jointe : un progrès remarquable !

Je suppose que ce sont des problèmes similaires qui ont conduit à l’acquisition des données COVID par l’OFSP au moyen de ce même média : on raconte que les préposés de l’OFSP, au plus fort de la crise COVID, prenaient la pile de fax reçus au cours de la nuit, et pesaient le paquet à l’aide d’un pèse-lettres pour déterminer le nombre de nouveaux cas signalés dans les divers cantons.

Les autorités cantonales ne sont pas beaucoup plus avancées en la matière. Le canton dans lequel je réside a introduit une identité électronique pour permettre le vote informatisé, entre autres. Il y a peu, j’ai eu quelques soucis pour m’annoncer dans leur système, et j’ai écrit un courriel (non signé électroniquement) pour demander comment me procurer de nouveaux identifiants. J’ai reçu en retour un courriel en clair me communiquant de nouveaux identifiants, et me recommandant tout de même à ne pas trop tarder à modifier le mot de passe. Aucune vérification d’identité n’a été requise : je pourrais théoriquement demander une nouvelle carte d’identité par ce biais ! Affolant, non ? Quand madame Nuria Gorrite, lors de l’émission Infrarouge, proclame qu’elle ne fait pas confiance au privé pour l’implémentation d’une identité électronique, et que c’est à l’administration fédérale de le faire parce que cela sera plus sûr, je ne peux m’empêcher de laisser transparaître un léger scepticisme..,

En réalité, la création de mon carnet de vaccinations électronique (comme pour un dossier médical. ou une pièce d’identité, ou la validation d’un vote) passe par une étape préalable incontournable : la disposition à l’échelle nationale ou supra-nationale d’une identité électronique reconnue et technologiquement susceptible d’évoluer dans son implémentation. Tant que cette identité n’est pas opérationnelle, une véritable numérisation des services administratifs ne saurait être effectuée de manière efficiente. Les systèmes que pourront introduire les divers cantons ne résolvent que de petits problèmes locaux et coûtent horriblement cher au contribuable pour un bénéfice confidentiel. L’administration fédérale avait en son temps essayé d’introduire SuisseID, une faillite technologique à 25 millions de CHF. Et quand on parle de centraliser les données au niveau fédéral pour plus de sécurité et de confidentialité, on rappellera que cela a déjà été fait une fois et a débouché sur le scandale des fiches.

Alors pour ce qui concerne la loi sur l’identité électronique (e-id), je pense qu’elle n’est probablement pas idéale, mais elle va dans le bon sens et devrait permettre enfin d’avancer. Et l’administration a suffisamment de juristes pour rédiger des contrats de collaboration et pour traiter avec les responsables de l’implémentation en cas de litiges ou de problèmes de fuite. Alors je voterai pour approuver cette loi le 7 mars prochain. Et pas seulement pour me permettre la création de mon carnet de vaccinations.

(Super-) Marché

Les règles sanitaires imposées par le coronavirus ne laissent pas de surprendre le béotien, mais parfois aussi les spécialistes. Il y a bien sûr les interrogations sur les transports en commun : des trains parfois bondés sont tolérés (comment faire autrement ?) alors que d’autres modes de transport certes moins indispensables sont fermés pour des raisons sanitaires. Comprendre pourquoi tel magasin est classé « indispensable » et pas tel autre est parfois compliqué, mais les spécialistes ont certainement des réponses, sinon « la » réponse. Enfin, on leur fera confiance sur ce point.

La question qui me dérange depuis le début des phases de confinement en mars 2020 est la suivante : les supermarchés restent ouverts, mais les marchés de ville ou de village sont parfois supprimés ou soumis à des contraintes plus sévères que la grande distribution. Quiconque a acheté des fruits et légumes dans un supermarché (en milieu fermé) a pu s’étonner de la proximité des clients faisant leurs emplettes, touchant les fruits, les tâtant et les reposant (quand ils ne les reniflent pas pour en contrôler la maturité !). Par contraste, dans un marché de village, vous attendez sagement votre tour, c’est le marchand qui vous sert, ce qui semble limiter les interactions potentielles, d’autant plus que l’on est généralement en plein air. Alors pourquoi imposer des conditions contraignantes aux marchés et accepter les supermarchés pratiquement sans restrictions spéciales, hormis peut-être une limitation du nombre total de clients simultanés, avec l’hypothèse assez surréaliste que les clients vont se répartir de manière uniforme sur la surface du supermarché ? On n’ose pas supposer que les bénéfices des supermarchés sont une motivation pour ce genre de décision…

On peut bien sûr imaginer que la voie publique est considérée comme trop passante et favoriserait exagérément les échanges; par contre, on est en extérieur, en milieu en principe bien aéré. Les villes et les villages ont étendu les zones de marché pour limiter les risques d’attroupements; enfin,. les gens qui ne sont pas au marché vont par nécessité devoir se retrouver au supermarché ! Même si le nombre de clients du supermarché peut être limité, il faudra bien que ces gens attendent quelque part le moment d’entrer… Je ne désire pas polémiquer à tout prix : d’autres, certainement mieux documentés que moi, ont sans doute longuement réfléchi à la chose et ont décidé en conséquence. Mais en l’état de mes connaissances, je ne peux m’empêcher de déplorer le manque d’explications en la matière ainsi que les bénéfices juteux réalisés par les grands distributeurs au détriment probable des indépendants qui proposent des produits de qualité de préférence par le biais des marchés locaux.

Indépendamment des problèmes liés au coronavirus, le marché de village est un concept qui a très peu évolué depuis le Moyen Age, voire même avant; on expose sa marchandise au bord de la voie publique, et les passants s’y intéressent ou pas. C’est dans le principe du moins la relation producteur-consommateur la plus directe que l’on puisse trouver, ce qui est éminemment intéressant dans une optique d’économie durable : il n’est guère possible de réaliser des circuits de distribution plus courts. Dans un autre ordre d’idées, le marché constitue une opportunité de redynamiser le centre-ville longtemps délaissé au profit des supermarchés avec leurs parkings monumentaux situés en périphérie. Plutôt que de prendre son automobile pour aller faire ses courses, les emplettes en centre ville permettent de renouer le contact avec le cadre social de l’agglomération : à pied, à bicyclette ou en utilisant les transports publics. Restent les inconvénients du marché, les paniers à provision lourds qu’il faut traîner dans une foule parfois dense, les intempéries, le froid en hiver, et une certaine difficulté de trouver tel ou tel produit dans les marchés de grande importance.

Ces inconvénients ne sont pas inévitables; ils peuvent être atténués dans une très large mesure, voire dans certains cas mis à profit. En ce qui concerne les intempéries, nombre de villes ont par le passé prévu des marchés dits couverts; ces sites peuvent avoir d’autres usages, le cas échéant, et actuellement peuvent être recouverts de panneaux solaires. L’investissement consenti pour la mise en place d’un couvert de marché est ainsi relativement facile à amortir, et s’avère probablement rapidement rentable (en tous cas, certainement plus rapidement que certains stades de football construits en ville, utilisés pour des matchs de deuxième division, et phagocytant des terrains magnifiquement situés en bord de zones qui pourraient être idylliques). Les paniers à provision lourds peuvent être remplacés par des systèmes de caddies adéquats, de préférence aisément adaptables à une bicyclette qui est en passe de devenir LE moyen de transport urbain. La foule dense peut sans doute être gérée avec une configuration adéquate des stands : l’épidémie de Covid-19 a montré qu’une réflexion judicieuse pouvait aboutir à une situation parfaitement maîtrisée dans certaines villes.

Il devrait également être possible, à l’aide des technologies actuelles, de fédérer les offres des divers marchands de manière à ce que le client puisse découvrir aisément les propositions de chaque stand; un site web correctement conçu, géré par la ville abritant le marché (ou mieux par une société offrant ses services à plusieurs localités de la région), et alimenté en données par les exposants devrait permettre à chaque marchand de promouvoir son offre du moment : le pêcheur qui a réalisé le matin même une bonne prise devrait ainsi être à même de promouvoir cette offre du jour, de même qu’il lui devrait être aussi possible de signaler lorsque son stock a été complètement écoulé (un projet de bachelor dans ce sens sera entrepris à la HEIG-VD cet été 2021). Il est important d’éviter les sites web parfois très jolis, mais non mis à jour, et souvent non exploitables sur un smartphone pendant que l’on fait ses courses.

La désertion du centre-ville par le petit commerce n’est pas inévitable; même si les loyers sont devenus inaccessibles à des enseignes modestes, le marché constitue une alternative intéressante pour redynamiser les centre-ville et les villages d’une certaine importance, abandonnées au profit de supermarchés en périphérie, nécessitant une automobile pour faire ses courses. Et l’infrastructure mise sur pied pour le marché est réutilisable au besoin pour des expositions de street-art, des concerts de musique populaire ou des évènements culturels de plein air. Pour limiter les transhumances automobiles vers les supermarchés de grande banlieue, une redynamisation du centre ville est indispensable; encore faut-il que les autorités des agglomérations favorisent cette redynamisation de manière intelligente. Au vu des développements actuels dans les villes de Suisse Romande, ce n’est pas vraiment gagné.

Burqa Blues

La campagne pour l’initiative « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage » a été finalement lancée en vue d’une soumission au peuple au mois de mars de cette année 2021. Cette initiative vise essentiellement la burqa et le niqab, et construit sur une certaine peur de l’islamisme radical et du terrorisme y associé pour demander d’écrire explicitement dans la Constitution l’illégalité d’avoir le visage masqué dans les lieux publics. Nonobstant la qualité des auteurs de ce texte, il s’agit d’un texte essentiellement populiste. Le problème qu’il entend adresser est pratiquement dénué de toute importance, mais cache de grandes anxiétés et beaucoup d’émotions, ce qui lui donne quelques chances d’obtenir un certain succès.

Beaucoup d’entre nous se sont déjà trouvés nez à nez avec une femme portant le hidjab et en ont ressenti une certaine gêne. Bien que le hidjab n’ait pas grand-chose de commun avec la burqa ou même le niqab, ils participent d’une idéologie commune. Je me souviens avoir donné cours dans une classe où une étudiante arborait une robe grise ou brune ample et longue stricte ainsi qu’un hidjab, et le contact avec cette étudiante m’était particulièrement incommode : elle me paraissait plus indécente que certaines de ses camarades peut-être un peu trop légèrement vêtues. Une indécence du corps opposée à une indécence de l’esprit ? Peut-être bien; du moins était-ce ressenti ainsi par le modeste professeur que j’étais encore assez récemment. Mais ce sentiment qu’il m’est arrivé d’éprouver montre bien que cette initiative peut réveiller des émotions contradictoires chez beaucoup d’entre nous. Au point de nous faire accepter cette initiative ?

Les auteurs de l’initiative dénoncent l’occurrence de plus en plus fréquente dans les villes de Suisse de personnes arborant le niqab ou la burqa; à vrai dire, je n’en ai guère remarqué moi-même, en dehors de la rue du Mont-Blanc à Genève ou de la Kapellbrücke à Lucerne, voire de St. Moritz, Zermatt ou Crans-Montana. Mais on ne peut guère parler de résidents suisses dans ces endroits particuliers. A la place Centrale à Lausanne ou place de la Planta à Sion, quoi qu’en dise le Valaisan Jean-Luc Addor, la burqa est rare, et une loi gravée dans la Constitution pour en interdire le port ne se justifie que malaisément.

D’aucuns dénoncent une certaine exploitation des femmes au travers de l’obligation faite par leur mari ou leur famille du port d’un voile intégral. L’initiative serait dés lors une manière de libérer ces femmes du joug imposé par leurs proches. C’est oublier que certaines de ces femmes sont parfaitement en accord avec cet accoutrement grotesque; interdire le voile intégral ne changera pas fondamentalement la personne qui le porte ou les entités qui lui en imposent le port. Mais l’interdiction. elle, ne sanctionnera que les femmes, alors que les responsables du port de ce déguisement d’un autre âge sont généralement des hommes…

S’appuyant sur des raisons « culturelles », on ne parle guère de limiter le port d’autres vêtements à caractère religieux, comme la soutane de certains ecclésiastiques. Pourtant, cet accoutrement incongru a largement été utilisé par des générations de prêtres pédophiles frustrés par un vœu de chasteté contre nature. Bien sûr, la soutane n’implique en aucune façon la pédophilie; mais la burqa n’implique pas non plus le terrorisme… Alors, pourquoi interdire l’un ou l’autre ? Après tout, certaines modes vestimentaires ne sont guère en reste sur le plan du ridicule.

Il existe une dernière raison pour ne pas interdire niqab ou burqa : une créature accoutrée de cette manière (fût-ce contre son gré) est un indicateur infaillible d’une profonde stupidité, chez elle et dans son entourage immédiat. Supprimer cet indicateur est contre-productif, car ce genre de stupidité est dangereux, et à partir du moment où l’on dispose d’un signal aussi visible, on peut surveiller plus facilement ces énergumènes et anticiper une dérive plus radicale.

Il n’est pas toujours facile d’identifier les cons. Mais lorsqu’ils se déguisent eux-mêmes en cons, il faut les laisser faire et s’en féliciter.

Zone de non-droit

Suite aux incidents de janvier 2021 aux Etats-Unis (invasion du Capitole par une horde de supporters du président sortant Donald J. Trump), diverses actions ont été entreprises par les géants du web : Suspension du compte Twitter @realDonaldTrump, arrêt de tout support au réseau apprécié de l’extrême-droite Parler, retraits de publications parlant du « vol d’élection » (Stop the Steal), et d’autres mesures à l’encontre d’infrastructures susceptibles de servir de support à la propagande trumpiste. Indépendamment du bien-fondé (ou pas) de ces mesures, il s’agit de censure organisée unilatéralement par des acteurs privés, sans aucune justification légale de quelque sorte que ce soit. Les responsables de cette censure s’appuient pour ce faire, et avec une indéniable logique, sur leurs règlements internes d’une part, et sur l’absence de législation spécifique d’autre part.

J’ai déjà eu l’occasion, par le passé (Gogo Google), de m’interroger sur la pertinence des actions de censure pratiquées par certains géants du web. L’exclusion de Donald Trump par le réseau Twitter est un nouvel exemple de ce type d’action. Le fait qu’il soit ou non justifié n’est pas le problème en l’occurrence; comme l’ont fait remarquer certains dirigeants européens, c’est le fait que des règles internes à une société privée puissent se substituer à une procédure légale qui dérange. Réduire quelqu’un au silence n’est pas un acte innocent, et devrait au moins faire l’objet d’une procédure juridique, où l’accusé a un droit de défense, peut faire appel à des avocats pour l’assister et sera en fin de compte jugé par un jury que l’on espère impartial parce que choisi parmi des gens peu susceptibles d’être intéressés par le verdict du jugement. Aujourd’hui et aux Etats-Unis, c’est Trump et ses partisans d’extrême-droite qui sont visés; demain et ailleurs, qui sera la victime, et sur la base de quelle justification ? Pourriez-vous être inquiété et censuré par Apple (par exemple blocage du compte et perte de vos photos sur le cloud) parce que vous avez dit ou écrit que l’entreprise pratiquait l’obsolescence programmée de manière systématique ?

On n’en arrivera probablement pas à une telle extrémité; mais voici un souci qui vient s’ajouter aux problèmes de spam, de viol d’identité, de phishing, de fake news, de cyberharcèlement, de virus informatiques, d’escroqueries de toutes sortes et de tentatives diverses d’influences d’élections réputées démocratiques.

Comment Internet, qui avait pour vocation d’être un réseau fédérateur, a-t-il pu devenir une source de polémiques, un vecteur de harcèlements, un marché illégal, un outil de recrutement pour le terrorisme international et que sais-je encore ? Comment ce réseau par ailleurs éminemment utile et universellement utilisé peut-il abriter tant d’aspects néfastes et malveillants ? Pourquoi ce réseau est-il devenu, au fil du temps et des progrès technologiques dont il a bénéficié, une zone de non-droit (ou presque) ?

Les arnaques, les virus, le phishing, les ransomware et les escroqueries par courriel font partie des délits classiques sur Internet : les premiers virus identifiés comme tels datent des années 1970, les premières arnaques sont à peine plus tardives. Ils appartiennent à une catégorie de logiciels malveillants (malware) qui fonctionnent sur la base d’une relation 1 à 1. Ils sont le produit d’une époque où Internet était essentiellement une relation d’un client à un serveur, et où l’e-mail était l’outil de communication le plus utilisé, et l’un des rares qui permettait une véritable interaction. Même si des millions de courriels identiques sont émis vers des victimes potentielles, l’action du logiciel malveillant dissimulé dans ces courriels vise le seul destinataire, ou plus précisément, son portefeuille. Ces attaques composent actuellement encore l’immense majorité des actions frauduleuses sur Internet, en raison essentiellement de leur simplicité de mise en œuvre. Un exemple classique est la fraude 4-1-9 appelée aussi arnaque nigériane.

L’apparition des réseaux dits sociaux a permis des attaques plus sophistiquées. Le seul appât du gain n’est plus le principal objectif recherché, c’est plutôt une recherche de pouvoir qui va motiver l’action frauduleuse; en fait, le terme même d’action frauduleuse est sujet à caution, car il n’y a en réalité pas fraude au sens juridique du terme (si tant est qu’une juridiction quelconque puisse s’appliquer en la matière). Il s’agit d’une utilisation ciblée de la désinformation et de données qui n’avaient pas été prévues pour cet usage. C’est typiquement ce que l’on appelle, en algèbre relationnelle, une relation One-To-Many, ou 1 à N, par opposition à la relation 1 à 1 impliquée dans les arnaques classiques. Les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou Instagram rendent cette relation possible et même aisée, par comparaison à l’utilisation d’un site web dédié où les « victimes » (généralement, voire presque toujours, consentantes, ou ne se considérant pas comme des victimes) devraient activement visiter le site web pour s’abreuver de la bonne parole de Donald ou de l’imam Komyrespyhr. Mais au fait, pourquoi les victimes sont-elles consentantes ?

Les réseaux sociaux ont pris (ou sont en train de prendre) la place occupée traditionnellement par les vecteurs d’information historiques que sont la presse quotidienne et les émissions d’information de la radio et de la télévision; mais là où ces vecteurs traditionnels définissent un cadre relativement précis, limité par le nombre et la qualité des rédacteurs, la politique affichée et le format (temps ou volume de papier) du média, Facebook ou What’s App peuvent tabler sur un nombre de rédacteurs quasi infini, et un flux d’informations continu, 24 heures sur 24, 365 jours par an. Ce faisant, ils siphonnent les revenus publicitaires des media traditionnels appelés tôt ou tard à disparaître ou à tout le moins à perdre une partie significative de leurs lecteurs. La gratuité du média permet de créer facilement et à bon marché du contenu; les lecteurs, qui tendent à chercher les informations sur un média qui correspond plus ou moins bien à leurs convictions, vont eux aussi aller chercher les informations qu’ils souhaitent obtenir sur des sites ou des comptes qui leur correspondent. Mais alors que les média traditionnels, même très orientés politiquement se devaient de présenter un éventail de faits représentatif de l’actualité, les auteurs de contenus sur les réseaux sociaux n’ont pas cette contrainte, et peuvent présenter une information beaucoup plus polarisée, voire biaisée ou même déformée si cela correspond à leurs objectifs. A ce niveau, certains auteurs de contenus peu scrupuleux (dont j’ai déjà mentionné les méthodes par le passé) assistés par des algorithmes dédiés exploitant des données souvent extorquées à leurs possesseurs vont créer du contenu spécifiquement destiné à plaire à une catégorie déterminée d’individus (accessoirement intéressants pour l’auteur, comme des électeurs). Des informations taillées sur mesure pour un public déjà convaincu… Pourquoi chercher des informations ailleurs ?

Et c’est effectivement ainsi que cela fonctionne; les partisans de Donald ou de Matteo prennent toutes leurs informations de sources taillées sur mesure pour eux, et n’ont même plus conscience que la réalité puisse être différente. Bien conditionnés, ces individus croiront n’importe quoi, par exemple que Donald est un envoyé de Dieu, dont la mission est d’éradiquer le complot pédophile mondial incarné par les démocrates. D’une certaine manière, c’est le but de tout meeting électoral et de toute propagande, par exemple religieuse; mais les réseaux sociaux permettent de pérenniser le message et de démultiplier son effet jusqu’à occulter toute interprétation des évènements différente de celle mise en avant par la Bonne Parole. Ce qui tend à expliquer que les supporters de Trump persistent à croire dur comme fer qu’il a gagné les élections. Puisqu’il le dit ! Puisque tous les fils de discussion qu’ils suivent sur Internet le confirment ! Les fils de discussion qui affirment le contraire, ils ne les consultent jamais, alors…

La polarisation du discours politique constatée ces dernières années n’est sans doute pas à imputer aux seuls réseaux sociaux, mais il est hors de doute que ces derniers ont servi de puissant levier de propagande à certains. De même qu’ils ont pu dans un contexte différent servir à l’endoctrinement de jeunes européens séduits par le message de l’Etat Islamique. Internet devait promouvoir la démocratie : il est devenu un outil de propagande dans les mains des autoritaristes et des allumés de tout poil.

Les architectes de ARPAnet (nourris de culture hippie et abreuvés de guerre froide et de guerre du Vietnam), dans les années 1970, prônaient le droit à une information libre, non biaisée et gratuite pour tous. Le lointain descendant de leurs réalisations, Internet, est peut-être le réseau le plus performant, mais aussi le plus grand vecteur de désinformation et la plus considérable zone de non-droit jamais expérimentée par l’humanité. Quelle déception ! Quelle dérision !

D’un autre côté, Albert Einstein était pacifiste et a contribué à construire une bombe atomique qui a certes mis fin à la seconde guerre mondiale, mais au prix de centaines de milliers de victimes civiles à Hiroshima et Nagasaki. Au Moyen Age déjà (saint Bernard de Clairvaux et François de Sales, treizième siècle) , on disait en substance « l’Enfer est pavé de bonnes intentions ». La technologie la plus sophistiquée n’implique pas une utilisation pertinente.

Liberté ?

La liberté n’existe que si vous l’apprenez. (Johann Dizant)

Le président des Français Emmanuel Macron a affirmé de manière véhémente le droit de tout individu à l’expression libre, en particulier à l’occasion de l’hommage rendu au professeur Samuel Paty, décapité par un islamofasciste lobotomisé. On ne peut qu’applaudir à ce discours dépourvu de toute ambiguïté, même si cela a le don d’irriter tel apprenti dictateur moustachu (tiens, cela me rappelle confusément quelque chose…) des bords du Bosphore.

La liberté d’expression fait partie intégrante de notre culture, et c’est en grande partie à la France que nous devons ce privilège. Car il s’agit d’un privilège, il ne faut pas s’y tromper. Les êtres humains pouvant s’exprimer librement et sans entraves sont une minorité sur notre planète, et il n’est pas nécessaire de voyager bien loin pour trouver des contrées où il vaut souvent mieux taire ses convictions profondes. Mieux, nous avons l’opportunité de dire ce que nous pensons, et les moyens techniques de le faire ! En effet, nous disposons actuellement de vecteurs incroyablement performants pour véhiculer nos idées et nos opinions : les média numériques (Facebook, Instagram, Internet en général) permettent de diffuser quasi instantanément dans le monde entier des émotions, des avis, des opinions, pertinents ou non. La liberté d’expression la plus totale, non ?

Malheureusement, les choses sont généralement moins simples que cela. Une question récurrente est bien sûr de savoir jusqu’à quel point la liberté d’expression peut justifier le mensonge, la calomnie ou la désinformation. Donald Trump, encore président des Etats-Unis pour peu de temps, on l’espère, a abondamment utilisé les fausses informations tout au long de son mandat; avait-il le droit de le faire au nom de la liberté d’expression ? La liberté d’expression couvre-t-elle la malhonnêteté, la désinformation systématique et les allégations mensongères ?

Non. bien sûr; mais qui va décider de ce qui est licite ou non ? Toutes les évidences ne suffisent pas aux partisans du président Trump pour qualifier de mensonger une parole de leur idole; le mouvement QAnon, par exemple, élève Donald Trump à une fonction de combattant du Mal représenté par les démocrates. Comment cet Elu pourrait-il être soupçonné de mensonge ?

Le problème se pose de manière très péremptoire aux entreprises implémentant les réseaux sociaux. Au départ simples fournisseurs d’une infrastructure de stockage et de diffusion, ils ont dû dans un premier temps intervenir sur les contenus jugés choquants par une Amérique puritaine; ainsi des reproductions de grands peintres ou sculpteurs ont-elles été censurées parce qu’elles représentaient des corps dénudés. Plus récemment, des courriels ont été simplement supprimés parce qu’ils contenaient des termes jugés indécents. Comme il est bien sûr impossible de réaliser cette censure par l’examen humain de ces contenus, ce sont des algorithmes qui vont effectuer ce travail, à leur manière stupide et automatique (même si on vous affirme qu’ils se fondent sur de l' »intelligence » artificielle). La relative facilité avec laquelle il est possible de contourner ce genre de barrière en dit long sur le niveau d’intelligence de ces algorithmes.

Par la suite, ces géants du web se sont rendus compte que leurs plateformes pouvaient servir à une multitude d’objectifs, parfois beaucoup plus indécents que la représentation d’un entrejambe féminin par Gustave Courbet. A tel point que Mark Zuckerberg a finalement dû s’en expliquer devant le Sénat Américain après le scandale de Cambridge Analytica : cette explication a parfois mis en évidence quelques « lacunes » dans les façons de faire de Facebook, lacunes que le directeur multimilliardaire de la société a majoritairement mises sur le compte d’un souci de liberté d’expression.

Au nom de la liberté d’expression, il est donc possible d’influer sur les résultats d’une élection. Ce n’est pas nouveau, c’est ce qu’essaie de faire tout politicien lors d’une campagne électorale, souvent au mépris de la véracité de ses propos; ce qui est en revanche plus préoccupant, c’est que l’on puisse détourner des outils de communication comme Facebook à des fins de diffamation ou de désinformation, en se fondant sur des données personnelles piratées pour influer sur les opinions des lecteurs. Cambridge Analytica n’est pas le seul acteur à avoir exploité ce filon, d’autres, à commencer par Matteo Salvini en Italie ont allègrement usé, voire abusé de ces techniques pour fidéliser leur électorat. La prise de conscience du rôle douteux que peuvent jouer les réseaux sociaux a amené les principaux acteurs à contrôler davantage ce qui est publié sur leurs sites. Ainsi, Facebook, Twitter et d’autres ont invalidé de nombreux comptes d’utilisateurs pour incitation à la violence ou au terrorisme; l’incitation à la haine est également devenue un motif d’exclusion, en particulier suite à des affaires de harcèlement (cyberharcèlement) ayant conduit au suicide d’adolescents pris pour cible par leurs « camarades ». Suite à cette « censure » que commencent à pratiquer les réseaux sociaux, certains groupes ont décidé de créer leurs propres réseaux sociaux. Le financement de Parler.com, par exemple, est assuré par Robert Mercer et sa fille; coïncidence ? Ils figurent aussi parmi les fondateurs de l’antenne américaine de Cambridge Analytica, ce sont de fervents supporters de Donald Trump, et certaines mauvaises langues les soupçonnent de financer QAnon.

Récemment, Twitter a sanctionné le président des Etats-Unis, en particulier lors de l’élection chaotique d’octobre 2020, pour tenue de propos manifestement faux et susceptibles de causer des troubles parmi ses partisans. Que ces mesures de la part de Twitter soient ou non justifiées n’est pas la question : il s’agit d’une restriction de la liberté d’expression, ou à tout le moins d’un jugement sur l’opinion d’un utilisateur. Or. ce rôle que les médias traditionnels (comme la presse écrite) connaissent bien est nouveau pour les réseaux sociaux; leurs algorithmes ne sont de loin pas suffisamment intelligents pour déterminer si une information est litigieuse ou non, et si oui, selon quels critères il s’agit de la sanctionner. D’autre part, la quantité d’information à traiter est hors de portée d’un contrôle humain. Il faut recourir à des contrôles hybrides, où le premier tri est effectué par l’algorithme pour signaler les articles susceptibles d’être litigieux, puis un contrôle humain qui décidera de classer le texte suspect dans les articles douteux, voire de le censurer. Le procédé n’est pas nouveau : mais il est réalisé sur la base de règles internes au réseau social, pas toujours très transparentes, voire parfois proches de l’arbitraire : ces règles sont en effet susceptibles d’être « adaptées » si l’objet de la censure l’impose.

Le problème des algorithmes, c’est qu’ils ne sont pas très doués pour la nuance; faire la différence entre un discours malveillant, une calomnie caractérisée et une critique quelque peu acerbe n’est pas vraiment évident pour un amalgame de silicium, aussi complexe soit-il, et dopé à l’intelligence (ou la stupidité) artificielle de surcroît. Le résultat est que l’usage des algorithmes nécessaires pour restreindre l’accès aux média par des auteurs malhonnêtes ou faisant l’apologie de croyances subversives et dangereuses tend globalement à restreindre la liberté d’expression. A l’inverse, la critique et la satyre (honnies par ces mêmes auteurs malveillants et souvent filtrés par les algorithmes en question) sont constructifs dans la mesure où ils mettent en évidence des injustices ou des incohérences. Donald Trump (pour ne citer que lui) est néfaste pour la liberté d’expression parce qu’il l’utilise à mauvais escient; paradoxalement, Xi Jin Ping est plutôt bénéfique pour cette même liberté d’expression dans la mesure où il donne un exemple désastreux de l’absence de liberté d’expression. Sans une certaine liberté d’expression, l’Eglise aurait-elle entrepris de sanctionner ses prêtres pédophiles qui ont en toute impunité détruit de jeunes existences pendant tant d’années ? De fait, on pourrait dire que la liberté d’expression ne s’use que si l’on s’en sert mal.

La liberté d’expression est un bien précieux, mais il faut l’utiliser avec raison et discernement. Une instruction et une éducation adéquate sont nécessaires pour parvenir à retirer des bénéfices de ce bien : pour avoir voulu imposer une liberté d’expression à une société qui ne savait qu’en faire, les Etats-Unis et leurs alliés ont à de multiples reprises crée des situations explosives : au Moyen Orient par exemple. C’est justement ce genre d’éducation que des personnes comme Samuel Paty proposait à ses élèves. Jusqu’à en mourir sous les coups d’un obscurantisme qui a peur des mots, surtout s’ils décrivent la vérité.

Le rêve américain

En 1970, le regretté Joe Dassin chantait l’Amérique sur un texte de Pierre Delanoë et une musique de Jeffrey Christie qui avait composé l’original, Yellow River interprété par le groupe Christie cette même année 1970.

Le texte de Delanoë chante un rêve d’Amérique, tel qu’ont pu le ressentir nombre d’émigrants à l’époque où on assimilait l’Amérique à un Eldorado où tout était possible. La chanson peut être écoutée sur youtube. Voici ce texte in extenso; on remarquera la notion de rêve et de promesse qui constitue le fil rouge de la chanson.

Les amis, je dois m’en aller
Je n’ai plus qu’à jeter mes clés
Car elle m’attend depuis que je suis né
L’Amérique

J’abandonne sur mon chemin
Tant de choses que j’aimais bien
Cela commence par un peu de chagrin
L’Amérique

Mais L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai
Tous les sifflets de trains, toutes les sirènes de bateaux
M’ont chanté cent fois la chanson de l’Eldorado
De l’Amérique

Les amis, je vous dis adieu
Je devrais vous pleurer un peu
Pardonnez-moi si je n’ai dans les yeux
Que l’Amérique

Je reviendrai je ne sais pas quand
Cousu d’or et brodé d’argent
Ou sans un sou, mais plus riche qu’avant
De l’Amérique

L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai
Tous les sifflets de trains, toutes les sirènes de bateaux
M’ont chanté cent fois la chanson de l’Eldorado
De l’Amérique

L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je rêverai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je veux rêver

Source : Paroles.net

Que reste-t-il du rêve 50 ans plus tard ?

La mascarade de débat entre Trump et Biden fournit des éléments de réponse peu encourageants : deux vieillards cacochymes en quête d’un pouvoir dont la responsabilité les dépasse visiblement s’insultent copieusement devant un journaliste consterné par le niveau de débilité des deux protagonistes. Si des écoliers s’apostrophaient de manière similaire en classe de primaire, on les enverrait au coin, ou chez le proviseur. Mais ce sont des adultes, un peu diminués certes, mais ayant théoriquement la sagesse et la modération nécessaires pour contrôler l’une des nations les plus puissantes du monde. Quand un candidat dit en substance « Ferme ta gueule, mec » en public à un président en exercice, l’une des rares personnes au monde ayant le pouvoir de lancer l’arme nucléaire, il y a un souci. Même si en l’occurrence on peut comprendre et excuser le mouvement d’humeur de Joe Biden.

Des traumatismes raciaux récurrents qui ressortent avec une violence sans cesse renouvelée et exacerbée par des mouvements suprémacistes souvent proches du pouvoir pourrissent le climat social de plusieurs états de l’Union. Divers mouvements citoyens (comme Black Lives Matter pour la communauté afro-américaine, avec des mouvements correspondants dans les communautés amérindiennes, latino ou asiatiques) se sont constitués pour lutter contre le racisme encore très présent dans les milieux conservateurs; mais ces mouvements tendent à être considérés comme des fauteurs de trouble et de désordre plutôt que comme des interlocuteurs sociaux.

Les Etats-Unis d’Amérique sont l’un des principaux pollueurs de la planète, en tant que pays. Notons toutefois que les Américains, pris comme individus, ne sont pas les pires pollueurs; c’est les habitants du Qatar qui remportent ce trophée discutable. Quoi qu’il en soit, le dérèglement climatique génère des intempéries de plus en plus meurtrières, et les incendies atteignent des niveaux de gravité jamais constatés; néanmoins, les autorités nient toute relation de cause à effet, et persistent allègrement dans la voie des énergies fossiles.

A la pointe de la technologie, et comptant quelques-unes des universités les plus prestigieuses du monde, les Etats-Unis d’Amérique sont aussi une confédération d’Etats où l’enseignement obligatoire inclut les thèses créationnistes (en parallèle avec la théorie de l’évolution darwinienne), aussi bien dans sa version biblique que dans la variante « intelligent design« . C’est aussi aux Etats-Unis que le mythe de la Terre Plate rencontre la plus large audience (The Flat Earth Society est basée à Lancaster, Californie), si l’on omet les dictatures théocratiques obscurantistes (un pléonasme ?), le plus souvent d’obédience islamique. C’est aussi devenu l’un des pays où les diverses théories complotistes débiles (à l’exemple de QAnon) reçoivent l’audience la plus attentive.

Faire fortune aux Etats-Unis est également devenu plus compliqué; à l’époque de la chanson de Joe Dassin, il était possible, à partir d’une idée de collégien, de souder quelques composants sur un circuit imprimé et d’appeler le résultat un « Apple 1« . Actuellement, un nombre relativement restreint d’entreprises (les GAFAM, Tesla, Space X, etc…) détient un quasi monopole sur l’innovation technologique : il est devenu très compliqué de mener à bien un projet innovant, et ceux qui y parviennent se font le plus souvent racheter, ou se heurtent à un produit concurrent (mais soutenu par un marketing d’enfer) développé en quelques mois par l’un des géants du numérique.

Restent les parcs nationaux, les grands espaces… Grand Prismatic Spring dans le Yellowstone, Bryce Canyon, le Grand Canyon avec le Lake Powell et Antelope Canyon, Monument Valley, Arches, Glacier Bay et tant d’autres. Le rêve américain est devenu au mieux un rêve touristique; cela suffit peut-être à faire une chanson et un projet de vacances, mais guère plus…

Que Trump ou Biden gouverne les Etats-Unis d’Amérique durant les prochaines années, peu importe finalement : le rêve américain paraît de toutes façons bien faisandé…