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Burqa Blues

La campagne pour l’initiative « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage » a été finalement lancée en vue d’une soumission au peuple au mois de mars de cette année 2021. Cette initiative vise essentiellement la burqa et le niqab, et construit sur une certaine peur de l’islamisme radical et du terrorisme y associé pour demander d’écrire explicitement dans la Constitution l’illégalité d’avoir le visage masqué dans les lieux publics. Nonobstant la qualité des auteurs de ce texte, il s’agit d’un texte essentiellement populiste. Le problème qu’il entend adresser est pratiquement dénué de toute importance, mais cache de grandes anxiétés et beaucoup d’émotions, ce qui lui donne quelques chances d’obtenir un certain succès.

Beaucoup d’entre nous se sont déjà trouvés nez à nez avec une femme portant le hidjab et en ont ressenti une certaine gêne. Bien que le hidjab n’ait pas grand-chose de commun avec la burqa ou même le niqab, ils participent d’une idéologie commune. Je me souviens avoir donné cours dans une classe où une étudiante arborait une robe grise ou brune ample et longue stricte ainsi qu’un hidjab, et le contact avec cette étudiante m’était particulièrement incommode : elle me paraissait plus indécente que certaines de ses camarades peut-être un peu trop légèrement vêtues. Une indécence du corps opposée à une indécence de l’esprit ? Peut-être bien; du moins était-ce ressenti ainsi par le modeste professeur que j’étais encore assez récemment. Mais ce sentiment qu’il m’est arrivé d’éprouver montre bien que cette initiative peut réveiller des émotions contradictoires chez beaucoup d’entre nous. Au point de nous faire accepter cette initiative ?

Les auteurs de l’initiative dénoncent l’occurrence de plus en plus fréquente dans les villes de Suisse de personnes arborant le niqab ou la burqa; à vrai dire, je n’en ai guère remarqué moi-même, en dehors de la rue du Mont-Blanc à Genève ou de la Kapellbrücke à Lucerne, voire de St. Moritz, Zermatt ou Crans-Montana. Mais on ne peut guère parler de résidents suisses dans ces endroits particuliers. A la place Centrale à Lausanne ou place de la Planta à Sion, quoi qu’en dise le Valaisan Jean-Luc Addor, la burqa est rare, et une loi gravée dans la Constitution pour en interdire le port ne se justifie que malaisément.

D’aucuns dénoncent une certaine exploitation des femmes au travers de l’obligation faite par leur mari ou leur famille du port d’un voile intégral. L’initiative serait dés lors une manière de libérer ces femmes du joug imposé par leurs proches. C’est oublier que certaines de ces femmes sont parfaitement en accord avec cet accoutrement grotesque; interdire le voile intégral ne changera pas fondamentalement la personne qui le porte ou les entités qui lui en imposent le port. Mais l’interdiction. elle, ne sanctionnera que les femmes, alors que les responsables du port de ce déguisement d’un autre âge sont généralement des hommes…

S’appuyant sur des raisons « culturelles », on ne parle guère de limiter le port d’autres vêtements à caractère religieux, comme la soutane de certains ecclésiastiques. Pourtant, cet accoutrement incongru a largement été utilisé par des générations de prêtres pédophiles frustrés par un vœu de chasteté contre nature. Bien sûr, la soutane n’implique en aucune façon la pédophilie; mais la burqa n’implique pas non plus le terrorisme… Alors, pourquoi interdire l’un ou l’autre ? Après tout, certaines modes vestimentaires ne sont guère en reste sur le plan du ridicule.

Il existe une dernière raison pour ne pas interdire niqab ou burqa : une créature accoutrée de cette manière (fût-ce contre son gré) est un indicateur infaillible d’une profonde stupidité, chez elle et dans son entourage immédiat. Supprimer cet indicateur est contre-productif, car ce genre de stupidité est dangereux, et à partir du moment où l’on dispose d’un signal aussi visible, on peut surveiller plus facilement ces énergumènes et anticiper une dérive plus radicale.

Il n’est pas toujours facile d’identifier les cons. Mais lorsqu’ils se déguisent eux-mêmes en cons, il faut les laisser faire et s’en féliciter.

Zone de non-droit

Suite aux incidents de janvier 2021 aux Etats-Unis (invasion du Capitole par une horde de supporters du président sortant Donald J. Trump), diverses actions ont été entreprises par les géants du web : Suspension du compte Twitter @realDonaldTrump, arrêt de tout support au réseau apprécié de l’extrême-droite Parler, retraits de publications parlant du « vol d’élection » (Stop the Steal), et d’autres mesures à l’encontre d’infrastructures susceptibles de servir de support à la propagande trumpiste. Indépendamment du bien-fondé (ou pas) de ces mesures, il s’agit de censure organisée unilatéralement par des acteurs privés, sans aucune justification légale de quelque sorte que ce soit. Les responsables de cette censure s’appuient pour ce faire, et avec une indéniable logique, sur leurs règlements internes d’une part, et sur l’absence de législation spécifique d’autre part.

J’ai déjà eu l’occasion, par le passé (Gogo Google), de m’interroger sur la pertinence des actions de censure pratiquées par certains géants du web. L’exclusion de Donald Trump par le réseau Twitter est un nouvel exemple de ce type d’action. Le fait qu’il soit ou non justifié n’est pas le problème en l’occurrence; comme l’ont fait remarquer certains dirigeants européens, c’est le fait que des règles internes à une société privée puissent se substituer à une procédure légale qui dérange. Réduire quelqu’un au silence n’est pas un acte innocent, et devrait au moins faire l’objet d’une procédure juridique, où l’accusé a un droit de défense, peut faire appel à des avocats pour l’assister et sera en fin de compte jugé par un jury que l’on espère impartial parce que choisi parmi des gens peu susceptibles d’être intéressés par le verdict du jugement. Aujourd’hui et aux Etats-Unis, c’est Trump et ses partisans d’extrême-droite qui sont visés; demain et ailleurs, qui sera la victime, et sur la base de quelle justification ? Pourriez-vous être inquiété et censuré par Apple (par exemple blocage du compte et perte de vos photos sur le cloud) parce que vous avez dit ou écrit que l’entreprise pratiquait l’obsolescence programmée de manière systématique ?

On n’en arrivera probablement pas à une telle extrémité; mais voici un souci qui vient s’ajouter aux problèmes de spam, de viol d’identité, de phishing, de fake news, de cyberharcèlement, de virus informatiques, d’escroqueries de toutes sortes et de tentatives diverses d’influences d’élections réputées démocratiques.

Comment Internet, qui avait pour vocation d’être un réseau fédérateur, a-t-il pu devenir une source de polémiques, un vecteur de harcèlements, un marché illégal, un outil de recrutement pour le terrorisme international et que sais-je encore ? Comment ce réseau par ailleurs éminemment utile et universellement utilisé peut-il abriter tant d’aspects néfastes et malveillants ? Pourquoi ce réseau est-il devenu, au fil du temps et des progrès technologiques dont il a bénéficié, une zone de non-droit (ou presque) ?

Les arnaques, les virus, le phishing, les ransomware et les escroqueries par courriel font partie des délits classiques sur Internet : les premiers virus identifiés comme tels datent des années 1970, les premières arnaques sont à peine plus tardives. Ils appartiennent à une catégorie de logiciels malveillants (malware) qui fonctionnent sur la base d’une relation 1 à 1. Ils sont le produit d’une époque où Internet était essentiellement une relation d’un client à un serveur, et où l’e-mail était l’outil de communication le plus utilisé, et l’un des rares qui permettait une véritable interaction. Même si des millions de courriels identiques sont émis vers des victimes potentielles, l’action du logiciel malveillant dissimulé dans ces courriels vise le seul destinataire, ou plus précisément, son portefeuille. Ces attaques composent actuellement encore l’immense majorité des actions frauduleuses sur Internet, en raison essentiellement de leur simplicité de mise en œuvre. Un exemple classique est la fraude 4-1-9 appelée aussi arnaque nigériane.

L’apparition des réseaux dits sociaux a permis des attaques plus sophistiquées. Le seul appât du gain n’est plus le principal objectif recherché, c’est plutôt une recherche de pouvoir qui va motiver l’action frauduleuse; en fait, le terme même d’action frauduleuse est sujet à caution, car il n’y a en réalité pas fraude au sens juridique du terme (si tant est qu’une juridiction quelconque puisse s’appliquer en la matière). Il s’agit d’une utilisation ciblée de la désinformation et de données qui n’avaient pas été prévues pour cet usage. C’est typiquement ce que l’on appelle, en algèbre relationnelle, une relation One-To-Many, ou 1 à N, par opposition à la relation 1 à 1 impliquée dans les arnaques classiques. Les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou Instagram rendent cette relation possible et même aisée, par comparaison à l’utilisation d’un site web dédié où les « victimes » (généralement, voire presque toujours, consentantes, ou ne se considérant pas comme des victimes) devraient activement visiter le site web pour s’abreuver de la bonne parole de Donald ou de l’imam Komyrespyhr. Mais au fait, pourquoi les victimes sont-elles consentantes ?

Les réseaux sociaux ont pris (ou sont en train de prendre) la place occupée traditionnellement par les vecteurs d’information historiques que sont la presse quotidienne et les émissions d’information de la radio et de la télévision; mais là où ces vecteurs traditionnels définissent un cadre relativement précis, limité par le nombre et la qualité des rédacteurs, la politique affichée et le format (temps ou volume de papier) du média, Facebook ou What’s App peuvent tabler sur un nombre de rédacteurs quasi infini, et un flux d’informations continu, 24 heures sur 24, 365 jours par an. Ce faisant, ils siphonnent les revenus publicitaires des media traditionnels appelés tôt ou tard à disparaître ou à tout le moins à perdre une partie significative de leurs lecteurs. La gratuité du média permet de créer facilement et à bon marché du contenu; les lecteurs, qui tendent à chercher les informations sur un média qui correspond plus ou moins bien à leurs convictions, vont eux aussi aller chercher les informations qu’ils souhaitent obtenir sur des sites ou des comptes qui leur correspondent. Mais alors que les média traditionnels, même très orientés politiquement se devaient de présenter un éventail de faits représentatif de l’actualité, les auteurs de contenus sur les réseaux sociaux n’ont pas cette contrainte, et peuvent présenter une information beaucoup plus polarisée, voire biaisée ou même déformée si cela correspond à leurs objectifs. A ce niveau, certains auteurs de contenus peu scrupuleux (dont j’ai déjà mentionné les méthodes par le passé) assistés par des algorithmes dédiés exploitant des données souvent extorquées à leurs possesseurs vont créer du contenu spécifiquement destiné à plaire à une catégorie déterminée d’individus (accessoirement intéressants pour l’auteur, comme des électeurs). Des informations taillées sur mesure pour un public déjà convaincu… Pourquoi chercher des informations ailleurs ?

Et c’est effectivement ainsi que cela fonctionne; les partisans de Donald ou de Matteo prennent toutes leurs informations de sources taillées sur mesure pour eux, et n’ont même plus conscience que la réalité puisse être différente. Bien conditionnés, ces individus croiront n’importe quoi, par exemple que Donald est un envoyé de Dieu, dont la mission est d’éradiquer le complot pédophile mondial incarné par les démocrates. D’une certaine manière, c’est le but de tout meeting électoral et de toute propagande, par exemple religieuse; mais les réseaux sociaux permettent de pérenniser le message et de démultiplier son effet jusqu’à occulter toute interprétation des évènements différente de celle mise en avant par la Bonne Parole. Ce qui tend à expliquer que les supporters de Trump persistent à croire dur comme fer qu’il a gagné les élections. Puisqu’il le dit ! Puisque tous les fils de discussion qu’ils suivent sur Internet le confirment ! Les fils de discussion qui affirment le contraire, ils ne les consultent jamais, alors…

La polarisation du discours politique constatée ces dernières années n’est sans doute pas à imputer aux seuls réseaux sociaux, mais il est hors de doute que ces derniers ont servi de puissant levier de propagande à certains. De même qu’ils ont pu dans un contexte différent servir à l’endoctrinement de jeunes européens séduits par le message de l’Etat Islamique. Internet devait promouvoir la démocratie : il est devenu un outil de propagande dans les mains des autoritaristes et des allumés de tout poil.

Les architectes de ARPAnet (nourris de culture hippie et abreuvés de guerre froide et de guerre du Vietnam), dans les années 1970, prônaient le droit à une information libre, non biaisée et gratuite pour tous. Le lointain descendant de leurs réalisations, Internet, est peut-être le réseau le plus performant, mais aussi le plus grand vecteur de désinformation et la plus considérable zone de non-droit jamais expérimentée par l’humanité. Quelle déception ! Quelle dérision !

D’un autre côté, Albert Einstein était pacifiste et a contribué à construire une bombe atomique qui a certes mis fin à la seconde guerre mondiale, mais au prix de centaines de milliers de victimes civiles à Hiroshima et Nagasaki. Au Moyen Age déjà (saint Bernard de Clairvaux et François de Sales, treizième siècle) , on disait en substance « l’Enfer est pavé de bonnes intentions ». La technologie la plus sophistiquée n’implique pas une utilisation pertinente.

Liberté ?

La liberté n’existe que si vous l’apprenez. (Johann Dizant)

Le président des Français Emmanuel Macron a affirmé de manière véhémente le droit de tout individu à l’expression libre, en particulier à l’occasion de l’hommage rendu au professeur Samuel Paty, décapité par un islamofasciste lobotomisé. On ne peut qu’applaudir à ce discours dépourvu de toute ambiguïté, même si cela a le don d’irriter tel apprenti dictateur moustachu (tiens, cela me rappelle confusément quelque chose…) des bords du Bosphore.

La liberté d’expression fait partie intégrante de notre culture, et c’est en grande partie à la France que nous devons ce privilège. Car il s’agit d’un privilège, il ne faut pas s’y tromper. Les êtres humains pouvant s’exprimer librement et sans entraves sont une minorité sur notre planète, et il n’est pas nécessaire de voyager bien loin pour trouver des contrées où il vaut souvent mieux taire ses convictions profondes. Mieux, nous avons l’opportunité de dire ce que nous pensons, et les moyens techniques de le faire ! En effet, nous disposons actuellement de vecteurs incroyablement performants pour véhiculer nos idées et nos opinions : les média numériques (Facebook, Instagram, Internet en général) permettent de diffuser quasi instantanément dans le monde entier des émotions, des avis, des opinions, pertinents ou non. La liberté d’expression la plus totale, non ?

Malheureusement, les choses sont généralement moins simples que cela. Une question récurrente est bien sûr de savoir jusqu’à quel point la liberté d’expression peut justifier le mensonge, la calomnie ou la désinformation. Donald Trump, encore président des Etats-Unis pour peu de temps, on l’espère, a abondamment utilisé les fausses informations tout au long de son mandat; avait-il le droit de le faire au nom de la liberté d’expression ? La liberté d’expression couvre-t-elle la malhonnêteté, la désinformation systématique et les allégations mensongères ?

Non. bien sûr; mais qui va décider de ce qui est licite ou non ? Toutes les évidences ne suffisent pas aux partisans du président Trump pour qualifier de mensonger une parole de leur idole; le mouvement QAnon, par exemple, élève Donald Trump à une fonction de combattant du Mal représenté par les démocrates. Comment cet Elu pourrait-il être soupçonné de mensonge ?

Le problème se pose de manière très péremptoire aux entreprises implémentant les réseaux sociaux. Au départ simples fournisseurs d’une infrastructure de stockage et de diffusion, ils ont dû dans un premier temps intervenir sur les contenus jugés choquants par une Amérique puritaine; ainsi des reproductions de grands peintres ou sculpteurs ont-elles été censurées parce qu’elles représentaient des corps dénudés. Plus récemment, des courriels ont été simplement supprimés parce qu’ils contenaient des termes jugés indécents. Comme il est bien sûr impossible de réaliser cette censure par l’examen humain de ces contenus, ce sont des algorithmes qui vont effectuer ce travail, à leur manière stupide et automatique (même si on vous affirme qu’ils se fondent sur de l' »intelligence » artificielle). La relative facilité avec laquelle il est possible de contourner ce genre de barrière en dit long sur le niveau d’intelligence de ces algorithmes.

Par la suite, ces géants du web se sont rendus compte que leurs plateformes pouvaient servir à une multitude d’objectifs, parfois beaucoup plus indécents que la représentation d’un entrejambe féminin par Gustave Courbet. A tel point que Mark Zuckerberg a finalement dû s’en expliquer devant le Sénat Américain après le scandale de Cambridge Analytica : cette explication a parfois mis en évidence quelques « lacunes » dans les façons de faire de Facebook, lacunes que le directeur multimilliardaire de la société a majoritairement mises sur le compte d’un souci de liberté d’expression.

Au nom de la liberté d’expression, il est donc possible d’influer sur les résultats d’une élection. Ce n’est pas nouveau, c’est ce qu’essaie de faire tout politicien lors d’une campagne électorale, souvent au mépris de la véracité de ses propos; ce qui est en revanche plus préoccupant, c’est que l’on puisse détourner des outils de communication comme Facebook à des fins de diffamation ou de désinformation, en se fondant sur des données personnelles piratées pour influer sur les opinions des lecteurs. Cambridge Analytica n’est pas le seul acteur à avoir exploité ce filon, d’autres, à commencer par Matteo Salvini en Italie ont allègrement usé, voire abusé de ces techniques pour fidéliser leur électorat. La prise de conscience du rôle douteux que peuvent jouer les réseaux sociaux a amené les principaux acteurs à contrôler davantage ce qui est publié sur leurs sites. Ainsi, Facebook, Twitter et d’autres ont invalidé de nombreux comptes d’utilisateurs pour incitation à la violence ou au terrorisme; l’incitation à la haine est également devenue un motif d’exclusion, en particulier suite à des affaires de harcèlement (cyberharcèlement) ayant conduit au suicide d’adolescents pris pour cible par leurs « camarades ». Suite à cette « censure » que commencent à pratiquer les réseaux sociaux, certains groupes ont décidé de créer leurs propres réseaux sociaux. Le financement de Parler.com, par exemple, est assuré par Robert Mercer et sa fille; coïncidence ? Ils figurent aussi parmi les fondateurs de l’antenne américaine de Cambridge Analytica, ce sont de fervents supporters de Donald Trump, et certaines mauvaises langues les soupçonnent de financer QAnon.

Récemment, Twitter a sanctionné le président des Etats-Unis, en particulier lors de l’élection chaotique d’octobre 2020, pour tenue de propos manifestement faux et susceptibles de causer des troubles parmi ses partisans. Que ces mesures de la part de Twitter soient ou non justifiées n’est pas la question : il s’agit d’une restriction de la liberté d’expression, ou à tout le moins d’un jugement sur l’opinion d’un utilisateur. Or. ce rôle que les médias traditionnels (comme la presse écrite) connaissent bien est nouveau pour les réseaux sociaux; leurs algorithmes ne sont de loin pas suffisamment intelligents pour déterminer si une information est litigieuse ou non, et si oui, selon quels critères il s’agit de la sanctionner. D’autre part, la quantité d’information à traiter est hors de portée d’un contrôle humain. Il faut recourir à des contrôles hybrides, où le premier tri est effectué par l’algorithme pour signaler les articles susceptibles d’être litigieux, puis un contrôle humain qui décidera de classer le texte suspect dans les articles douteux, voire de le censurer. Le procédé n’est pas nouveau : mais il est réalisé sur la base de règles internes au réseau social, pas toujours très transparentes, voire parfois proches de l’arbitraire : ces règles sont en effet susceptibles d’être « adaptées » si l’objet de la censure l’impose.

Le problème des algorithmes, c’est qu’ils ne sont pas très doués pour la nuance; faire la différence entre un discours malveillant, une calomnie caractérisée et une critique quelque peu acerbe n’est pas vraiment évident pour un amalgame de silicium, aussi complexe soit-il, et dopé à l’intelligence (ou la stupidité) artificielle de surcroît. Le résultat est que l’usage des algorithmes nécessaires pour restreindre l’accès aux média par des auteurs malhonnêtes ou faisant l’apologie de croyances subversives et dangereuses tend globalement à restreindre la liberté d’expression. A l’inverse, la critique et la satyre (honnies par ces mêmes auteurs malveillants et souvent filtrés par les algorithmes en question) sont constructifs dans la mesure où ils mettent en évidence des injustices ou des incohérences. Donald Trump (pour ne citer que lui) est néfaste pour la liberté d’expression parce qu’il l’utilise à mauvais escient; paradoxalement, Xi Jin Ping est plutôt bénéfique pour cette même liberté d’expression dans la mesure où il donne un exemple désastreux de l’absence de liberté d’expression. Sans une certaine liberté d’expression, l’Eglise aurait-elle entrepris de sanctionner ses prêtres pédophiles qui ont en toute impunité détruit de jeunes existences pendant tant d’années ? De fait, on pourrait dire que la liberté d’expression ne s’use que si l’on s’en sert mal.

La liberté d’expression est un bien précieux, mais il faut l’utiliser avec raison et discernement. Une instruction et une éducation adéquate sont nécessaires pour parvenir à retirer des bénéfices de ce bien : pour avoir voulu imposer une liberté d’expression à une société qui ne savait qu’en faire, les Etats-Unis et leurs alliés ont à de multiples reprises crée des situations explosives : au Moyen Orient par exemple. C’est justement ce genre d’éducation que des personnes comme Samuel Paty proposait à ses élèves. Jusqu’à en mourir sous les coups d’un obscurantisme qui a peur des mots, surtout s’ils décrivent la vérité.

Le rêve américain

En 1970, le regretté Joe Dassin chantait l’Amérique sur un texte de Pierre Delanoë et une musique de Jeffrey Christie qui avait composé l’original, Yellow River interprété par le groupe Christie cette même année 1970.

Le texte de Delanoë chante un rêve d’Amérique, tel qu’ont pu le ressentir nombre d’émigrants à l’époque où on assimilait l’Amérique à un Eldorado où tout était possible. La chanson peut être écoutée sur youtube. Voici ce texte in extenso; on remarquera la notion de rêve et de promesse qui constitue le fil rouge de la chanson.

Les amis, je dois m’en aller
Je n’ai plus qu’à jeter mes clés
Car elle m’attend depuis que je suis né
L’Amérique

J’abandonne sur mon chemin
Tant de choses que j’aimais bien
Cela commence par un peu de chagrin
L’Amérique

Mais L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai
Tous les sifflets de trains, toutes les sirènes de bateaux
M’ont chanté cent fois la chanson de l’Eldorado
De l’Amérique

Les amis, je vous dis adieu
Je devrais vous pleurer un peu
Pardonnez-moi si je n’ai dans les yeux
Que l’Amérique

Je reviendrai je ne sais pas quand
Cousu d’or et brodé d’argent
Ou sans un sou, mais plus riche qu’avant
De l’Amérique

L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai
Tous les sifflets de trains, toutes les sirènes de bateaux
M’ont chanté cent fois la chanson de l’Eldorado
De l’Amérique

L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je rêverai
L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je veux rêver

Source : Paroles.net

Que reste-t-il du rêve 50 ans plus tard ?

La mascarade de débat entre Trump et Biden fournit des éléments de réponse peu encourageants : deux vieillards cacochymes en quête d’un pouvoir dont la responsabilité les dépasse visiblement s’insultent copieusement devant un journaliste consterné par le niveau de débilité des deux protagonistes. Si des écoliers s’apostrophaient de manière similaire en classe de primaire, on les enverrait au coin, ou chez le proviseur. Mais ce sont des adultes, un peu diminués certes, mais ayant théoriquement la sagesse et la modération nécessaires pour contrôler l’une des nations les plus puissantes du monde. Quand un candidat dit en substance « Ferme ta gueule, mec » en public à un président en exercice, l’une des rares personnes au monde ayant le pouvoir de lancer l’arme nucléaire, il y a un souci. Même si en l’occurrence on peut comprendre et excuser le mouvement d’humeur de Joe Biden.

Des traumatismes raciaux récurrents qui ressortent avec une violence sans cesse renouvelée et exacerbée par des mouvements suprémacistes souvent proches du pouvoir pourrissent le climat social de plusieurs états de l’Union. Divers mouvements citoyens (comme Black Lives Matter pour la communauté afro-américaine, avec des mouvements correspondants dans les communautés amérindiennes, latino ou asiatiques) se sont constitués pour lutter contre le racisme encore très présent dans les milieux conservateurs; mais ces mouvements tendent à être considérés comme des fauteurs de trouble et de désordre plutôt que comme des interlocuteurs sociaux.

Les Etats-Unis d’Amérique sont l’un des principaux pollueurs de la planète, en tant que pays. Notons toutefois que les Américains, pris comme individus, ne sont pas les pires pollueurs; c’est les habitants du Qatar qui remportent ce trophée discutable. Quoi qu’il en soit, le dérèglement climatique génère des intempéries de plus en plus meurtrières, et les incendies atteignent des niveaux de gravité jamais constatés; néanmoins, les autorités nient toute relation de cause à effet, et persistent allègrement dans la voie des énergies fossiles.

A la pointe de la technologie, et comptant quelques-unes des universités les plus prestigieuses du monde, les Etats-Unis d’Amérique sont aussi une confédération d’Etats où l’enseignement obligatoire inclut les thèses créationnistes (en parallèle avec la théorie de l’évolution darwinienne), aussi bien dans sa version biblique que dans la variante « intelligent design« . C’est aussi aux Etats-Unis que le mythe de la Terre Plate rencontre la plus large audience (The Flat Earth Society est basée à Lancaster, Californie), si l’on omet les dictatures théocratiques obscurantistes (un pléonasme ?), le plus souvent d’obédience islamique. C’est aussi devenu l’un des pays où les diverses théories complotistes débiles (à l’exemple de QAnon) reçoivent l’audience la plus attentive.

Faire fortune aux Etats-Unis est également devenu plus compliqué; à l’époque de la chanson de Joe Dassin, il était possible, à partir d’une idée de collégien, de souder quelques composants sur un circuit imprimé et d’appeler le résultat un « Apple 1« . Actuellement, un nombre relativement restreint d’entreprises (les GAFAM, Tesla, Space X, etc…) détient un quasi monopole sur l’innovation technologique : il est devenu très compliqué de mener à bien un projet innovant, et ceux qui y parviennent se font le plus souvent racheter, ou se heurtent à un produit concurrent (mais soutenu par un marketing d’enfer) développé en quelques mois par l’un des géants du numérique.

Restent les parcs nationaux, les grands espaces… Grand Prismatic Spring dans le Yellowstone, Bryce Canyon, le Grand Canyon avec le Lake Powell et Antelope Canyon, Monument Valley, Arches, Glacier Bay et tant d’autres. Le rêve américain est devenu au mieux un rêve touristique; cela suffit peut-être à faire une chanson et un projet de vacances, mais guère plus…

Que Trump ou Biden gouverne les Etats-Unis d’Amérique durant les prochaines années, peu importe finalement : le rêve américain paraît de toutes façons bien faisandé…

Pour une immigration modérée

L’initiative lancée par l’UDC sera proposée à la volonté populaire suisse le 27 septembre 2020. La radio-télévision suisse romande a diffusé une émission sur le sujet (Infrarouge) où figuraient quatre personnalités suisses :

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter, en charge du Département Fédéral de Justice et Police (DFJP). Elle représente l’avis du conseil fédéral, pas le sien propre (mais tout porte à croire que son avis concorde sur la plupart des points avec celui qu’elle doit véhiculer). Une politicienne extrêmement brillante, supérieurement intelligente, mais véhiculant une certaine image de froideur; les partis écologistes ont d’ailleurs envisagé de l’accueillir dans leurs rangs pour sauvegarder les glaciers et la banquise. S’ils ont finalement renoncé c’est qu’ils ont eu peur que cela marche, et que l’on n’aie plus besoin d’eux…

Le président de l’Union Syndicale Suisse Pierre-Yves Maillard, un remarquable négociateur qui a démontré à l’envi ses compétences dans le cadre de son ministère de la santé au gouvernement vaudois. Il se bat contre l’initiative, mais en fait il se soucie peu de l’immigration et des accords bilatéraux; il craint en revanche l’abandon des mesures compensatoires liées à la libre circulation, et c’est sur ce sujet qu’il argumente.

La conseillère nationale UDC Céline Amaudruz, un spécimen de la race linotte cacophonique (linaria convicia), passereau fringillidé parent de la linotte mélodieuse (linaria cannabina). Cette espèce a pour particularités de ne démontrer son éloquence que lorsqu’elle se tait, et son intelligence lorsqu’elle est absente. La linotte en question se fait l’écho d’un mentor (en l’occurrence, le bientôt cacochyme tribun zurichois Reblochon) et demande l’appui de tonton Guy (pourtant personnellement opposé à l’initiative de son parti) lorsqu’elle a quelques ennuis éventuellement liés à un goût moyennement modéré pour les boissons euphorisantes.

Le journaliste et essayiste François Schaller, un ancien de l’AGEFI, qui tend à confondre réflexion et feuille Excel. Chaque fois qu’il prend la parole, il a des chiffres à faire valoir, chiffres qui lui servent d’argument, peut-être parce qu’il en manque ? « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » a dit Nicolas Boileau. Dans le cas de M. Schaller, les explications de ses chiffres sont aussi claires qu’une bouillabaisse oubliée trop longtemps dans un placard, et probablement aussi digestes.

Le débat (il paraît que cela s’appelle ainsi) n’avait que peu d’importance. Toute personne sensée peut remarquer que le taux de chômage ne varie pratiquement pas entre un régime de libre circulation et « avant », si ce n’est de manière non corrélée ou sur des secteurs industriels bien précis (de manière aussi bien positive que négative d’ailleurs). Il est toutefois intéressant de constater que certains des principaux intéressés étaient exclus du débat. Ainsi, la Suisse possède essentiellement deux richesses : son savoir-faire (matière grise) et l’eau de ses montagnes. Pour l’eau des montagnes, cela semble compromis dans un futur qui se rapproche inexorablement : les glaciers fondent.

Dans le cas de la matière grise, on peut distinguer recherche et enseignement supérieur. Pour la recherche, la première initiative de limitation de l’immigration de masse (9 février 2014) avait déjà envoyé les chercheurs suisses sur les strapontins des grands projets européens; un renoncement aux accords bilatéraux verrait se clore tous les accès aux financements européens ainsi que la participation aux grands projets de recherche du continent. Je ne suis pas certain que l’on puisse obtenir une collaboration aussi étroite avec les Etats-Unis de Donald Trump ou de Joe Biden, même en achetant des F/A 18 Super Hornet. Quant à la collaboration avec la Chine de Xi ou la Russie de Vladimir, Reblochon ne serait probablement pas d’accord. Pour les étudiants, cela signifie la fin de la participation au programme Erasmus, ce programme qui a tant fait pour permettre à la jeunesse de ce pays d’ouvrir ses perspectives et diffuser le rayonnement de la Suisse en Europe. N’oublions pas que les crises écologiques qui sont déjà là vont demander une coopération de plus en plus accrue avec nos voisins. Se priver d’accords qui facilitent les collaborations semble suicidaire, en l’état.

Je considère donc cette initiative comme extrêmement néfaste, bien que je ne sois pas forcément le plus concerné. Les gens qui ont participé à ce débat ne sont pas non plus les principaux concernés, ayant tous atteint un âge dit mûr (Mais le terme de maturité peut prendre des sens différents selon la personne à laquelle on l’applique). Ce sont les jeunes d’aujourd’hui qui devront vivre avec les aberrations du vieux Reblochon, à une époque où il ne sera plus concerné depuis longtemps…

Malgré ces arguments, je crains que cette initiative, tout comme celle de 2014, ne finisse par passer; nombre de votants qui n’oseraient pas publiquement se déclarer hostiles aux étrangers déposeront un « oui » apeuré et un peu honteux dans l’urne le 27 septembre 2020. Le célèbre sketch de Fernand Raynaud (l’étranger) reste plus que jamais d’actualité ! L’inquiétude complaisamment orchestrée par l’UDC constitue un moteur dont le dindon hypertrophié Donald Trump sait se servir à merveille : les gens inquiets vont voter plus que les autres, donc, paniquons les gens ! Quand à la véracité ou la pertinence des arguments… On fait de la politique, pas de la science, bordel !

Bestiaire politique

On parle souvent de « bête politique » pour désigner une personne particulièrement active dans le milieu en question. Avec le concours précieux bien que posthume du regretté professeur Burp, nous avons cherché à identifier quelques-unes des espèces qui pourraient entrer dans cette catégorisation. Cette étude ne sera, selon toute attente, pas conclue de sitôt, car il appert que le terme de bête politique semble recouvrir de très nombreuses variantes et sous-espèces.

Premier sujet d’étude :

Le dindon hypertrophié (meleagris ingens)

Variété très provisoirement cantonnée en Amérique du Nord, meleagris ingens est une sous-espèce de dindon (famille des Phasianidae) de taille exceptionnelle apparue spontanément dès 1946, avec toutefois des observations antérieures d’individus qui pouvaient laisser envisager une évolution vers le résultat actuel. De caractère assez autonome, susceptible de comportements déraisonnables pour démontrer sa supériorité, meleagris ingens n’a toutefois pas les capacités nécessaires pour être auto-suffisant, et dépend dans une relativement grande mesure du soutien de ses proches, même si techniquement ces derniers ne sont pas (encore ?) de la même race.

Contrairement à nombre de gallinacés, meleagris ingens se caractérise par une tête proportionnellement plutôt volumineuse; malgré le nombre relativement restreint d’indications scientifiques confirmées, il semblerait que le cerveau lui-même n’a pas suivi la même croissance dans l’évolution de cette sous-espèce, ce qui laisserait un vide dans la boîte crânienne. Ce vide a apparemment été rempli par un « sous-cerveau » complémentaire et probablement indépendant dans une large mesure, adapté à la communication multi-destinataire. Cet organe très spécialisé est chargé de l’émission de « touits« , sorte de petits messages très nombreux, parfois complexes, sans contexte sémantique apparent, et de signification souvent nébuleuse qu’il produit en s’aidant d’une plaquette de verre et de matière plastique qu’il porte en permanence sur lui. On n’est pas persuadé que lui-même soit conscient du sens de ces « touits », car il semblerait que deux messages successifs soient fréquemment partiellement contradictoires, voire carrément antinomiques. Ceci laisse à penser que meleagris ingens n’a pas la faculté de mémoire à moyen terme, puisque apparemment il ne se souvient pas de ce qu’il vient de dire. Accessoirement, cela semble confirmer que l’organe « touiteur » (nos excuses pour le néologisme) est dans une assez large mesure indépendant du fonctionnement conscient du cerveau. Si tant est qu’un fonctionnement conscient puisse être avéré, ce qui est encore incertain à l’heure de publier ces lignes.

Ce dindon encombrant est aussi relativement agressif. Allergique aux couleurs sombres (surtout le noir, un peu moins le brun et le rouge), il a aussi des problèmes d’intolérance avec tout ce qui extérieur à sa sphère de confort. Lorsqu’il se sent menacé de l’extérieur, il réagit assez étonnamment en édifiant de très grands murs : enfin, il essaie, parce qu’à notre connaissance, il n’a (encore ?) jamais été capable de fabriquer quoi que ce soit.

Malgré la petitesse de son cerveau, meleagris ingens a la capacité de fabriquer pratiquement à volonté des endorphines, et ceci sans aucun effort physique : en effet, son organisme est ainsi constitué que le simple fait de s’écouter parler ou de se regarder dans un miroir, voire simplement de penser aux incomparables qualités que concentre sa propre personne suffit à générer des endorphines. L’endorphine constituant une récompense, cela aura pour conséquence de le satisfaire plus encore, donc de produire encore plus d’endorphines, etc… On peut dire que meleagris ingens est en général très satisfait de lui-même; il se qualifie lui-même de beau, séduisant même, remarquablement équilibré, et d’une intelligence hors normes. Par corollaire, tout ce qui pourrait ne pas le satisfaire est forcément à reléguer aux oubliettes : une femelle qui se refuserait est forcément une stupide houri indigne de l’attention qui lui est portée; un interlocuteur qui ne serait pas d’accord est totalement incompétent. Sachant cela, il est assez aisé de manipuler ce dindon par la flatterie et la flagornerie, ce que certains dresseurs ont pu démontrer à de nombreuses reprises.

Cette auto-satisfaction générée par une surproduction d’endorphine a des conséquences assez remarquables sur ce dindon : Il est dépourvu d’empathie pour tout ce qui ne concerne pas sa propre personne; il peut à l’occasion témoigner d’une certaine empathie pour ses admirateurs, surtout s’il a besoin de leur soutien à un instant donné, mais cette empathie est forcément temporaire parce que conditionnée par la nécessité qu’il a de ce soutien. Bref, on constate tous les symptômes du narcissisme le plus fondamental. Bien sûr, de nombreuses personnes présentent des caractéristiques narcissiques, mais cela ne pénalise pas forcément leur aptitude à coexister avec leurs contemporains; il n’en va hélas pas de même pour notre dindon.

L’absence d’empathie ajoutée à une autosatisfaction omniprésente a d’autres conséquences sur le comportement de notre dindon : il a forcément toujours raison ! Comment pourrait-il se commettre dans un compromis avec des interlocuteurs qui sont par définition stupides et incompétents parce que d’un avis différent du sien ? Ceci n’implique pas que la décision soit forcément inappropriée, mais le processus relèvera davantage de l’initiative du dindon que d’une quelconque concertation.

Meleagris ingens est incapable de véritable concertation : c’est un dictateur né, et qui ne peut concevoir de perdre son pouvoir de décision un jour. Dans un contexte politique plus ou moins démocratique, c’est sans doute une mauvaise idée d’élire un dindon hypertrophié à la tête de l’Etat, car il pourrait être compliqué de le virer…

Le professeur Burp a, par le passé, longuement étudié des mutations de gallinacés qui semblent s’apparenter à celle de la variété qui nous préoccupe, meleagris ingens. Ses conclusions très intéressantes sur une variété ayant connu brièvement la notoriété en Grande-Bretagne dans les années 1975-1990 ont malheureusement été classées d’intérêt stratégique par le gouvernement pour des raisons politiques; des fuites ont toutefois permis à un chanteur français de composer une chanson (Miss Maggie, 1985) ayant connu une belle réussite, mais aussi quelques polémiques. Un autre spécimen sur le continent nord-américain a été identifié par le professeur Burp, ce qui a conduit par la suite à des spéculations intéressantes sur un président français. Dans ses conclusions, le professeur Burp met toutefois en doute l’appartenance de ces divers spécimen à l’espèce meleagris, et penche plutôt pour une hypertrophie de Gallus gallus domesticus, de la famille des Phasianidae : une poule et un coq, pour dire simplement les choses.

Toute ressemblance de meleagris ingens avec un locataire de la Maison Blanche à Washington serait une pure calomnie. Mais pas forcément dépourvue de pertinence…

Gravé dans…

Valais. Gravé dans mon cœur est le maître-slogan de la communication touristique du canton du Valais (Suisse).

Août 2020, val d’Anniviers, hôtel Weisshorn, 2337 mètres d’altitude. Une journée radieuse après deux jours de pluies et de neiges au-dessus de 2200 mètres. Une fréquentation inhabituelle de cet endroit magique qu’est l’hôtel Weisshorn : si vous n’avez pas réservé, inutile de chercher une place sur la terrasse qui surplombe le val d’Anniviers. Tout au plus pourrez-vous essayer de trouver un siège sur le replat servant de coin pique-nique cent mètres plus loin. Nous avons la bonne fortune de trouver un siège à proximité d’une remorque servant de petit self-service pour ceux qui occupent le coin pique-nique.

Le self-service propose quelques boissons (vins, eaux minérales, sodas) et quelques en-cas (saucisses de veau, cervelas, sandwiches) ainsi que la célèbre tarte aux myrtilles de l’hôtel Weisshorn, une « carte » qui semble à priori assez raisonnable. J’ai eu la mauvaise idée de commander un verre de vin blanc, du Fendant plus précisément. Le verre en plastique est d’une propreté très douteuse, ce qui laisse songeur en ces périodes de Covid-19. La bouteille qui va remplir le verre est une bouteille capsulée d’un litre ouverte probablement la veille, et dont l’aspect laisse augurer défavorablement de la fraîcheur (et la dégustation confirme l’impression anticipée). Quant au contenu… Aucun goût, sinon une certaine acidité. A vue de nez, 51% de raisin déclassé, histoire de pouvoir légalement marquer « Fendant » sur l’étiquette, et 49% de je ne sais quoi (de l’antigel, peut-être) pour compléter le volume. Oui, ben à CHF 6.50 le verre, c’est bien vendu ! Que va penser le touriste de passage qui désire goûter à un verre de Fendant valaisan dans un cadre somptueux ? Il pensera logiquement que le vin valaisan est dégueulasse et hors de prix.

Comment les excellents vignerons-encaveurs valaisans parmi lesquels je compte quelques bons amis (et aussi fournisseurs !) peuvent-ils tolérer que certains hauts lieux touristiques du Valais leur fassent une pareille « publicité » ? Comment le canton peut-il tolérer de pareilles pratiques qui décrédibilisent la production viticole du Valais ?

Valais. Gravé dans ma déception…

Montana-Crans, Cry d’Er, 2258 mètres, juillet 2020

Une belle promenade estivale relie l’arrivée de la télécabine de Cry d’Er à la cabane des Violettes, elle aussi accessible en télécabine. On peut stationner son automobile au départ de Cry d’Er (CHF 8.- à 10.-), et prendre une montée simple en télécabine (CHF 15.-). Il n’est pas possible de prendre un billet aller-retour : il faudrait alors prendre une carte journalière, beaucoup plus chère, mais donnant droit à un rabais dans les restaurants d’altitude (ceux qui, incidemment, appartiennent à la société de remontées mécaniques CMA). Mais bien entendu,on ne décourage pas les pique-niqueurs ! Ben voyons !

Arrivés, après une magnifique promenade d’une grosse heure à la cabane des Violettes, l’accueil est excellent, bien que la terrasse soit pleine :on nous sert hors terrasse avec le sourire, et le vin est ici très correct. Après la collation, nous décidons de revenir sur nos pas plutôt que d’infliger à nos genoux une descente le long des pistes de ski. A Cry d’Er, nous demandons un billet pour descendre. Lorsque je dégaine ma carte bancaire, le préposé me déclare sans rire qu’il n’a pas de quoi lire une carte de crédit ! Il n’a guère de monnaie non plus, mais je parviens à réunir tant bien que mal les 2 fois CHF 15.- qu’il me demande. En échange, je reçois deux petits bouts de carton où la date et le prix sont écrits au crayon à papier !

Bon, vous me direz que ce n’est qu’une anecdote mineure, mais qui vient tout de même après le scandale de l’arrêt brutal des remontées mécaniques lors des vacances de Pâques 2018, et qui s’ajoute à une situation très délicate dans le cadre de deux méga-projets immobiliers (« Lodge de la Reine » et « Aminona Luxury Resort and Village« ) sur le site voisin de Aminona.

Montana-Crans, hôte d’un tournoi international de golf, candidate à l’organisation de Championnats du Monde de ski, après avoir été candidate (avec Sion) à l’organisation de Jeux Olympiques (au fait, j’espère qu’ils ont enlevé le tonneau de mazout au sommet du Cervin depuis), n’accepte pas les cartes bancaires lorsque l’on emprunte les remontées mécaniques à la descente depuis Cry d’Er. Et ceci en pleine pandémie Covid-19 où l’on encourage pourtant fortement le paiement sans espèces et sans contact.

Valais. Gravé dans ma consternation…

La Sage, Val d’Hérens, un 31 décembre…

Le 31 décembre, c’est le réveillon traditionnel de fin d’année. A cette occasion, on a parfois envie de « mettre les pieds sous la table », Surtout lorsque l’on ne dispose pas, dans un logement de vacances, de facilités permettant de se préparer une soirée confortable et gourmande. Après réservation préalable, nous commandons un apéritif, et la patronne nous propose de commander directement le repas, ce qui simplifiera le travail de la cuisine et limitera nos délais d’attente. Bien que pas pressés en l’occurrence, nous obtempérons. L’apéritif arrive quelques minutes plus tard, en même temps que l’entrée ! Nous en faisons la remarque à la patronne, qui rétorque que nous n’avons qu’à boire l’apéro tranquillement, et ensuite nous attaquerons l’entrée. Bon, on veut bien. Sauf que nous n’avons pas encore fini l’apéro que déjà arrive le plat principal ! Et cela va continuer de la sorte puisque l’addition arrive sur la table en même temps que le café. Résultat des courses, nous quittons le restaurant à 21h30. Visiblement, les patrons ont envie de fermer boutique au plus tôt. Comme soirée de réveillon, on a vu mieux !

J’ai renoncé à donner des références précises dans ce cas, car les propriétaires ont changé depuis, et on espère très fort que l’accueil est dorénavant à la hauteur de la vue réellement exceptionnelle que l’on a depuis la terrasse de ce restaurant.

Valais. Gravé dans ma frustration…

Saas Grund, Hohsaas, juillet 2020…

Comme de nombreux Chablaisiens, je suis détenteur d’un « Magic Pass« , Un forfait vraiment sympathique, qui donne envie de fréquenter les magnifiques sites couverts par cet abonnement saisonnier. En 2019, Saas Fee rejoint les stations associées à ce forfait régional : excellente nouvelle ! Sauf que la station de Saas Grund, à 2 km de Saas Fee, décide de faire cavalier seul et n’adhère pas au Magic Pass. Que pensera le touriste muni de ce forfait quand il s’aperçoit, au plus tard dans le tourniquet d’accès de la télécabine, que son forfait valable à Saas Fee ne l’est pas à 2 kilomètres de là, dans la même vallée ? Surtout s’il vient d’Autriche ou des Dolomites italiennes, où les forfaits ont une portée quelque peu différente…

Quel message veut donc véhiculer l’Office de Tourisme de la vallée de Saas en tolérant ce genre de pratique ? Quels magouillages peuvent rendre possible une situation aussi clairement négative pour l’image de marque de cette belle région ?

Valais. Gravé dans mon incompréhension…

J’arrête ici les anecdotes, de peur de lasser le lecteur. Je crains malheureusement, que d’autres touristes que moi pourraient en rajouter de nombreuses. L’accueil est hélas le plus souvent à mettre en cause, peut-être en raison d’une recherche pour le moins maladroite d’un profit à très court terme…

Ceci dit, cela fait des dizaines d’années que je parcours le Valais, et cela reste une région merveilleuse par ses sites et ses paysages, lorsqu’ils ne sont pas trop dégradés par des constructions inappropriées. Les déceptions accumulées en Valais se retrouvent aussi dans nombre de stations des Alpes Bernoises : le Valais n’a pas l’apanage d’un accueil des touristes parfois déplorable. Il faut avoir fréquenté les Alpes dans les pays voisins, Val d’Aoste, Dolomites et Vorarlberg pour ne citer que les plus proches, pour se rendre compte de la différence que représente un véritable accueil pour le plaisir d’un séjour de vacances.

Alors, Valais, gravé dans mon cœur ? Euh… oui, quoique…

Swiss Covid

L’application pour téléphones mobiles « Swiss Covid« , censée permettre un suivi de la pandémie en détectant la proximité de personnes ayant installé l’application pendant un laps de temps significatif ne rencontre pas l’unanimité. Elle est même nettement en perte de vitesse en cette première moitié du mois d’août 2020. Pourtant, sur le papier, elle rend un service réel et ceci de manière aussi discrète que l’on puisse le souhaiter. Pourquoi donc ce manque d’enthousiasme ?

Dés le départ, cette application a suscité une certaine méfiance de la part de divers milieux politiques comme l’UDC et d’autres partis en Suisse. On a beaucoup tergiversé et raconté nombre d’âneries sur cette application, qui ont contribué à retarder sa diffusion, et à entretenir les doutes parmi les utilisateurs les moins avertis. Ainsi, certains (comme Kevin Grangier sur l’antenne de la Radio Romande) n’ont pas hésité à qualifier l’application d’outil de traçage intrusif qu’ils n’allait en aucun cas installer. Soit dit entre parenthèses, cet élu UDC a une page Facebook et un compte Twitter, il utilise probablement What’s App et peut-être Instagram ou que sais-je encore… Du coup, il peut installer n’importe quoi en restant assuré de ne pas publier plus d’informations qu’il ne le fait déjà ! On a même entendu un conseiller fédéral dire qu’il ne « savait pas à quoi cela sert » (Ueli Maurer). Pour ce dernier, il faut espérer tout de même que son collègue Berset a pu éclairer sa lanterne.

D’autres ont pris le relais, comme le rédacteur en chef adjoint du journal dominical « Le Matin Dimanche », en sous-entendant que le seul effet visible de cette application était de vider la batterie plus vite en activant Bluetooth : sur la grande majorité des smartphones, Bluetooth LE est déjà activé par d’autres services (oreillettes, stockage, applications de paiement comme Apple Pay ou Twint) et la surconsommation est donc nulle. Et pour économiser la batterie, il vaut beaucoup mieux désactiver What’s App ou Facebook, par exemple, dont le protocole de communication est nettement plus énergivore.

Nombre de ceux qui auraient souhaité installer l’application en ont été empêchés par l’obsolescence programmée chère à Apple et complaisamment imitée par la majorité de ses concurrents : leur smartphone était trop vieux. Ils en ont conclu que l’application était mal conçue et inutilisable, alors que c’est les concepteurs de smartphones qu’il faudrait pénaliser une fois pour toutes : mais là, c’est plus difficile… Parmi les mesures prises pour garantir l’obsolescence des smartphones, il y a les changements des interfaces de programmation, qui permettent de rendre les nouvelles applications incompatibles avec les anciens systèmes d’exploitation, qui eux ne sont plus mis à jour après trois ou quatre ans…

Actuellement, certains se plaignent de ce que cette application ne permette pas de savoir combien de personnes ont été effectivement signalées comme ayant été en contact avec une personne infectée. Ben oui, c’était justement une des conditions mises à l’application pour un respect de la vie privée : pas de stockage de données centralisé.

En réalité, la méfiance à l’égard de cette application est largement injustifiée : rarement une application pour smartphones a été aussi peu intrusive. C’est – pour une fois, et une fois n’est pas coutume – une application qui fait exactement ce qu’elle prétend faire, ni plus, ni moins. Sans doute souffre-t-elle peut-être de l’un ou l’autre défaut de jeunesse, ou probablement est-elle pénalisée par l’utilisation de Bluetooth qui n’a jamais été conçu pour ce genre d’applications, et qui de plus souffre de nombreux défauts conceptuels; mais pour l’essentiel, l’application Swiss Covid est une application fonctionnelle, gratuite, non intrusive et de surcroît non polluée par des publicités inadéquates, voire débiles.

Le plus gros défaut de cette application provient, à mon sens, de ses origines. L’application a été conçue par des académiciens, et cela se voit immédiatement dés l’activation. Un académicien sait résoudre des problèmes, et ici, le problème posé semble correctement résolu. Mais un académicien ne sait pas vendre son produit; or, ceci aussi est un métier. L’utilisateur qui installe une application (s’il y parvient, car son iPhone est peut-être obsolète) qui ne fait apparemment rien aura tendance à se sentir frustré : si on fait quelque chose (télécharger et installer du code, en l’occurrence), on attend un retour, et un retour qui soit de préférence valorisant pour soi-même, pyramide des valeurs de Maslow oblige ! Telle quelle, Swiss Covid ne peut qu’occasionner frustration et doute chez l’utilisateur non averti qui ne peut même pas être assuré qu’elle fonctionne tant elle est discrète. D’autant que des personnalités politiques proclament ouvertement leurs doutes et leurs méfiances le plus souvent injustifiés (mais bon, en politique, il paraît que l’utilisation d’informations non vérifiées est légitime…)

Un vendeur eût sans doute demandé au développeur d’ajouter quelques fonctionnalités, sans doute non pertinentes eu égard au problème posé, mais qui offrent une valorisation (un sucre !) à celui qui prend la peine d’installer le produit. N’étant pas vendeur moi-même, je serais bien embarrassé pour émettre des propositions sensées, mais il me semble qu’une indication géographique des risques, par exemple, pourrait être utile.

Dans un autre ordre d’idées, il est devenu nécessaire dans de nombreux établissements publics de laisser ses coordonnées. Cela se fait au pire sur présentation de la carte d’identité avec report des coordonnées sur un morceau de papier qui finira à la poubelle. A la rigueur, on peut développer une application qui permet le traçage plus aisé; ainsi, certaines régions ont fait développer une application générant un code QR que les établissements requérant le traçage de l’identité peuvent lire. Bien sûr, cette application n’est utilisable que localement, et les critères de confidentialité et de stockage sécurisé restent souvent très opaques, si toutefois ils existent ! Un créneau potentiellement intéressant pour une meilleure valorisation de Swiss Covid ?

Je suppose qu’un bon vendeur ou un entrepreneur imaginatif aurait parfaitement su exploiter l’opportunité offerte par une application appelée à être installée sur 3 à 4 millions de smartphones. Mais cet aspect du problème n’intéresse guère l’académicien qui se concentre sur un problème précis sans prendre le recul nécessaire qui lui permettrait d’anticiper les attentes de l’utilisateur. Malgré une résolution excellente du problème, le produit réalisé n’a que peu de succès, et s’attire des critiques injustifiées parce que les utilisateurs ne comprennent pas vraiment les finalités du produit. C’est une des leçons essentielles du marketing : un excellent produit, aussi novateur soit-il, que l’on ne parvient pas à vendre n’a aucune utilité pratique. Ce qui explique au passage pourquoi tant d’entreprises à succès délèguent le développement de nouveaux produits à d’autres.

On peut aussi se demander pourquoi l’OFSP n’a pas jugé bon de contribuer à ce développement qui donnait pourtant une chance unique de doter une portion significative de citoyens d’une application permettent de se renseigner sur le coronavirus et les diverses spécificités cantonales. Mais il est vrai que dans le cadre de cette administration, on travaille encore avec le fax et les courriers écrits pour correspondre avec le personnel médical, et on a parfois quelque peine à interpréter correctement les données acquises; on peut supposer que les smartphones constituent un outil un peu trop avant-gardiste pour les fonctionnaires de l’OFSP…

A l’inverse, certains produits peu innovants et bourrés d’erreurs ont pu profiter de la période de confinement pour se positionner comme des blockbusters technologiques. Un seul exemple : ZOOM est une application qui a connu peu de développements majeurs (sinon quelques gadgets cosmétiques) depuis son introduction en 2011. En 2020, le nombre d’utilisateurs de cet utilitaire de vidéoconférences croît de 67% à la faveur du confinement, en dépit du fait que cette application est décriée un peu partout pour ses problèmes récurrents de sécurité et de non-respect de la confidentialité (Il semble que dans les versions distribuées jusqu’en mai 2020, il était relativement aisé de s’immiscer de manière anonyme dans une conférence, en toute discrétion. Ceux qui ont discuté de secrets d’entreprise ont pu avoir quelques surprises !).

Il existe de nombreuses alternatives gratuites ou modiques qui ne présentent pas ces problèmes, mais leur succès n’a pas suivi un accroissement comparable. Dans le même ordre d’idées, Skype ne vaut guère mieux, et de surcroît constitue un écosystème propre très opaque : personne ne sait exactement ce que fait réellement skype au cours d’une conversation téléphonique. La qualité technique, la confidentialité, la sécurité informatique ne constituent pas des arguments de vente, ni d’utilisation… Dans une pyramide de Maslow adaptée aux technologies de l’information, ce sont des besoins qui se trouvent tout en bas de la pyramide. Ils tendent donc à être considérés comme implicites, et l’utilisateur considère un peu facilement qu’il n’a pas à s’en soucier.

En l’état, Swiss Covid est un échec. Dommage, parce qu’en dépit de nombreux défauts non directement liés au développement de l’application, les buts poursuivis étaient louables. Mais il ne suffit pas qu’un produit soit de bonne facture : il faut qu’il plaise aux gens. Et ceci n’est pas un problème technique…

Chassez l’avion

Madame Viola Amherd a entamé sa campagne de promotion en vue de l’achat de nouveaux avions de combat pour l’armée suisse. Une initiative visant à renoncer à cet achat, ou à tout le moins à diminuer le montant budgété avait préalablement été déposée, et a abouti : le peuple suisse se prononcera sur cette initiative au début de l’automne 2020. Le sujet de la votation fédérale, lui, ne porte pas sur le type ou le nombre d’avions de combat, mais sur un montant global de CHF 6 milliards, auquel il convient d’ajouter par la suite les coûts d’exploitation actuellement passés sous silence, mais estimés par certaines sources à un montant largement équivalent au prix d’achat.

Cette dépense arrive à un moment assez peu judicieux, après des dépenses massives pour soutenir l’économie durement impactée par la crise liée à la pandémie COVID-19. La décision d’achat est néanmoins soutenue par le conseil fédéral, département militaire en tête bien sûr. Cette dépense est également soutenue par les partis de droite, mais combattue par les partis de gauche et les partis écologistes. Le motif invoqué pour le crédit de 6 milliards est l’usure de la flotte actuelle composée de FA-18 et de Tiger, arrivant doucement en fin de vie.

Il y a bien sûr pas mal de questions à se poser sur ce type d’achat pour un pays comme la Suisse dans le contexte géopolitique mondial actuel. En particulier, on se demande à quoi peut bien servir un avion supersonique dans un territoire de moins de 42000 kilomètres carrés (pour comparaison, la France métropolitaine, c’est 552000 km2). Je suppose que les pilotes au moins ont du plaisir à manipuler ces jouets, à ce prix-là, c’est la moindre des choses… Des machines moins performantes ne pourraient-elles pas convenir, voire être plus adéquates ? Bien sûr, je n’y connais rien, mais comme nombre de mes congénères, j’aimerais qu’on m’explique, et les arguments que l’on me présente sont le plus souvent du genre « C’est ainsi… ».

Pour les rôles de police aérienne, on a tout de même l’impression (malgré les dénégations de Mme Amherd) que des avions moins prestigieux devraient suffire; en revanche, pour défendre l’espace aérien suisse, on peut se demander si même ces avions ultra-sophistiqués sont suffisants. On peut aussi se demander contre qui il conviendrait de défendre cet espace aérien : il paraît assez peu probable que nos voisins immédiats nous agressent prochainement, encore que l’instabilité politique actuelle dans le monde, avec la montée rapide du souverainisme (Bolsonaro, Trump, Erdogan) et de l’extrême-droite puisse inquiéter. Mais si une agression a lieu de ce côté, il paraît plus que probable qu’elle ne sera pas simplement militaire : il existe actuellement des méthodes plus sophistiquées et moins coûteuses pour déstabiliser un pays que l’usage de la force brute. Le mensonge, la désinformation ou le sabotage logiciel ne coûtent pratiquement rien et ont démontré leur efficacité à maintes reprises. Mais c’est vrai que c’est moins spectaculaire qu’un jet au décollage…

Un argument qui a aussi été mis sur le tapis est que des avions moins sophistiqués ne voleraient pas assez haut. On ne sait pas ce que signifie « pas assez« ; mais on n’est pas persuadé de l’intérêt d’une intervention au-dessus de 5 à 6000 mètres d’altitude. On n’est pas non plus persuadé de l’intérêt d’une intrusion à cette altitude sur un pays comme la Suisse…

Les considérations écologiques mériteraient également d’être prises en compte; quel est l’impact sur la santé des émanations toxiques d’une flotte d’avions de chasse militaire ? La sécurité apportée par quelques avions de chasse en cas de conflit armé hypothétique contrebalance-t-elle les dommages écologiques et sanitaires (hélas certains, ceux-ci) causés par cette même flotte ?

Par ailleurs, les logiciels contrôlant ces avions ne sont pas vraiment « Open Source« , et sont de ce fait difficilement vérifiables par des experts internationaux. Il y a fort à parier (en réalité, il s’agit d’une certitude !) que la plupart de ces avions ultra-sophistiqués disposent de portes dérobées (backdoors) dans leurs logiciels de gestion, activables à distance et permettant de prendre le contrôle de tout ou partie de l’appareil en cas d’intérêts divergents entre fabricant et utilisateur; je ne parierais de ce fait pas exagérément sur l’apport de sécurité inconditionnel d’un appareil fourni par un pays tiers, fût-il un « ami » de longue date. Comme le dit justement Mme Amherd, la situation géopolitique peut changer rapidement, et l’ami d’hier peut ne plus le rester demain.

Le peuple suisse n’aura pas la possibilité de se prononcer sur le type d’avions. Raisonnable. Mais les modèles envisagés incluent le Rafale , l’Eurofighter, le F/A 18, et le F-35A. Est-il vraiment raisonnable d’envisager d’acquérir des avions américains, alors que nos voisins européens (qui assurent aussi notre défense, soit dit en passant) en fabriquent d’excellents, et que nous avons tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec nos voisins immédiats, plutôt que de flatter l’ego surdimensionné d’un Donald Trump qui n’a rien à fiche de tout ce qui ne s’appelle pas « United States of America » (ou plus exactement, ses électeurs) ? Ou alors, pourquoi n’avoir pas aussi envisagé, neutralité oblige, un jet comme le Soukhoï SU-57 ou similaire : après tout, on peut aussi faire un petit plaisir au tsar Vladimir Poutine, n’est-ce pas ?

Finalement, la question la plus brûlante d’actualité a peut-être été initiée par la cheffe du département militaire, madame Amherd elle-même, lorsqu’elle a affirmé (en substance) qu’il n’y avait pas de plan B, et qu’en cas de refus de ce crédit par les votants, il faudrait repenser le rôle de l’armée en Suisse. Cela fait plus de trente ans que l’on se pose régulièrement la question de savoir quel rôle l’armée doit jouer en Suisse. Refuser le crédit serait l’occasion rêvée de forcer nos politiciens, fervents adeptes de la procrastination en la matière, à se poser sérieusement la question et à redéfinir ce rôle. Bon, c’est vrai que c’est du boulot, mais nous les payons pour ce faire, après tout. Peut-être y a-t-il mieux à faire avec la jeunesse de ce pays que d’apprendre à tirer au fusil et à marcher au pas. Peut-être que les cyberattaques et le terrorisme peuvent être combattus autrement qu’avec un avion de combat supersonique (lui-même susceptible d’être rendu inopérant par une cyberattaque) ? Peut-être que la notion même de sécurité a un peu changé depuis la deuxième guerre mondiale ? L’émergence des unités de combat robotisées et dopées à l' »intelligence » artificielle rend peut-être à terme certains types d’armements lourds inefficients ?

Je voterai contre ce crédit de CHF 6 milliards, pour de nombreuses raisons; pour ceux qui me connaissent un peu, ce n’est pas un scoop. Je remercie néanmoins Mme Amherd de m’avoir fourni une raison supplémentaire de refuser ce crédit, afin d’essayer d’initier une réflexion plus fondamentale sur le rôle de l’armée dans ce pays qui se proclame neutre qu’est la Suisse.

Télécom…

Le 14 février 1876 était inventé le téléphone, par Alexander Graham Bell et Elisha Gray. Le second déposa le brevet deux heures après, et perdit donc le bénéfice de ses recherches; il se consola avec l’invention du télégraphe musical, sorte d’ancêtre du synthétiseur. Le téléphone constitua l’un des plus importants développements techniques du dix-neuvième siècle, et fut l’un des grands moteurs de la révolution industrielle au vingtième siècle. Il eut également une influence très significative dans les grands conflits de la première moitié du vingtième siècle.

Très tôt, on se rendit compte qu’il n’était guère envisageable de relier tous les utilisateurs entre eux par des connexions filaires permanentes, et en conséquence on développa la notion de réseau avec des nœuds de commutation d’abord manuels, puis automatiques à partir de 1891 et l’invention de l’autocommutateur par Almon Strowger, un entrepreneur de pompes funèbres (!).

Au cours du vingtième siècle, on développa le réseau téléphonique qui devint petit à petit automatique, au niveau mondial; on lui ajouta, de manière indépendante, un réseau télex pour la transmission de textes écrits et plusieurs réseaux semi-privés de transmission de données. Le terminal téléphonique était alimenté à distance de sorte que la fonction téléphonie reste utilisable en cas de panne du secteur : une fonctionnalité jugée de première nécessité en ces périodes de guerre froide et de menaces nucléaires, ainsi que dans des régions pas toujours alimentées en énergie de manière fiable.

Dans les années 1990, on se trouve dans une configuration assez hétéroclite en Suisse, ainsi d’ailleurs qu’en Europe Occidentale. Le réseau téléphonique est largement numérique (Réseau Numérique à Intégration de Services RNIS, réseau à commutation de circuits) mais il reste encore beaucoup de raccordements analogiques conventionnels. Le trafic de données est assuré par un réseau indépendant (Telepac, commutation de paquets) basé sur le protocole X.25, et compatible avec les réseaux de données des pays voisins (en particulier le français TRANSPAC, support du célèbre MINITEL). Le réseau mobile numérique nouvellement introduit (NATEL-D, correspond à ce que l’on appellerait 2G aujourd’hui) remplace progressivement le réseau mobile analogique (NATEL-C). Le réseau télex est en voie d’abandon, remplacé par l’application téléfax sur le réseau téléphonique. Il y a encore très peu d’utilisateurs raccordés directement à Internet; la majorité utilise des modems de connexion pour accéder, via le réseau téléphonique analogique ou numérique, à une passerelle de raccordement. La vitesse de connexion à Internet est limitée à 14.4 kbit/s sur raccordement analogique (56.6 kbit/s en mode compression) et 64 ou 128 kbit/s sur raccordement RNIS. Certains privilégiés expérimentent des raccordements à plus haut débit (2 Mbit/s) par ADSL, mais le réseau en arrière-plan (backbone) n’est pas toujours à la hauteur.

Il faut insister sur le fait que ces divers réseaux sont indépendants; les éventuelles interactions (par exemple un utilisateur RNIS téléphonant à un utilisateur avec un ancien téléphone analogique) nécessite une passerelle de conversion. La loi sur les télécommunications garantit à l’opérateur national l’exclusivité des infrastructures de télécommunications. Le coût de connexion est prohibitif, les performances peu brillantes. La maintenance du réseau fait l’objet d’un réseau indépendant, de manière à garantir la possibilité d’intervention en cas de défaillance de l’un ou l’autre des réseaux d’exploitation.

En 2020, il ne reste pratiquement plus qu’un réseau semi-public, basé sur le protocole fondateur d’Internet, IP, et qui intègre les services de voix (fixe et mobile, à partir de la 4G) et de données sur un réseau à commutation de paquets. Les services liés à la téléphonie ne constituent plus qu’un type de données parmi d’autres. D’un opérateur national, on est passé à une multitude d’opérateurs disposant (ou pas) d’une infrastructure matérielle de connexion pour les utilisateurs. Le matériel est largement homogène, partagé grosso modo entre quelques opérateurs majeurs qui privilégient chacun leurs fournisseurs préférés (à l’exemple de la 5G qui s’appuie sur Ericsson pour Swisscom et sur Huawei pour Sunrise).

L’intégration de tous les services sur un seul et même réseau a des avantages économiques évidents; en particulier au niveau organisationnel et pour la maintenance. Un opérateur peut s’appuyer sur un seul fournisseur, il a moins d’interlocuteurs, le matériel largement composé d’éléments identiques lui permet d’entretenir des équipes de maintenance plus restreintes et de négocier des prix plus avantageux. Les incompatibilités dans le réseau qu’il doit gérer sont inexistantes ou à tout le moins rares.

L’intégration massive des services alliée au développement de câbles à fibre optique de très grande capacité permet aussi de faire évoluer la structure du réseau. De largement maillé, il évolue vers une structure étoilée, plus facile à mettre en oeuvre, moins gourmande en travaux de génie civil pour enterrer les câbles, et aussi plus en adéquation avec la philosophie d’adressage et de routage du protocole Internet. Corollairement, le réseau est devenu moins coûteux et plus facile à gérer.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, avec une maximisation des bénéfices et un service de qualité (offre de débits très élevés à la clé) pour l’opérateur.

Sauf que… l’informatique moderne a pris l’habitude de livrer des produits pas toujours très bien finis. Les possesseurs de matériel informatique sont accoutumés aux « mises à jour » généralement intempestives; il n’en va pas différemment des divers équipements de télécommunications modernes, comme les routeurs IP, par exemple. Les routeurs ne sont d’ailleurs que des ordinateurs dédiés avec des systèmes d’exploitation similaires à celui de votre PC ou smartphone favori. Que ce soit pour améliorer les fonctionnalités ou mettre à jour les piles de protocole, ces éléments sont fréquemment soumis à des correctifs logiciels. Dans un réseau homogène, pratiquement tous les éléments reçoivent le même correctif au même moment. Si la mise à jour présente un problème, il sera répercuté dans tout le réseau, conduisant dans certains cas, heureusement rares il est vrai, à la panne totale de tous les services. Comme pour certaines pannes récentes de Swisscom (tout de même à trois reprises entre janvier et juin 2020), où même le 144 (urgences médicales), le 117 et le 118 (police et pompiers, respectivement) sont parfois devenus inatteignables: une panne gravissime.

Ce genre de panne affectant un réseau homogène est de fait très complexe à gérer : les outils de télémaintenance ne peuvent plus être utilisés sur un réseau inopérant; et puis, comment communiquer avec les équipes de maintenance alors que ni le téléphone (fixe ou mobile), ni Internet (email, What’s App, etc…) ne fonctionnent ? A l’ère de la 2G (GSM) le réseau mobile était indépendant du réseau fixe ou du réseau IP, mais actuellement, tous les services de communication transitent sur le réseau IP… Même les canaux qui devraient servir à la maintenance du réseau !

Dans un autre ordre d’idées, un pirate informatique a plus de possibilités de nuire dans un réseau homogène. Attaquer un réseau implique l’attaque de composants vulnérables du réseau, or, il est difficile de mettre au point un virus informatique capable de perturber le fonctionnement de composants différents : un virus pour Macintosh est généralement inopérant sur des machines Windows et vice-versa. Mais un réseau largement homogène offre des perspectives à l’informaticien malveillant. Un virus informatique pourrait potentiellement infecter un très grand nombre d’éléments d’un réseau composé d’une grande proportion de dispositifs identiques. Mettre à genoux un réseau de télécommunications (ou du moins sérieusement le perturber) est devenu envisageable pour une équipe de hackers désireux de déstabiliser un état ou une région. Paradoxalement, un tel exploit est devenu plus facile à réaliser que trente ans plus tôt.

La structure étoilée du réseau a aussi montré ses lacunes lors de la panne ayant affecté la région de Bulle en avril 2020 : une maladresse d’un opérateur de pelleteuse mécanique a privé de communications une région entière pendant plus de 24 heures. Une structure maillée -donc possédant des liens redondants entre les nœuds du réseau- aurait sans doute permis un service certes réduit, mais utilisable au moins pour les communications urgentes…

Moins efficace, un réseau hétérogène est généralement moins vulnérable aux pannes totales; la diversité des composants fait qu’il y en a toujours quelques-uns qui restent fonctionnels. Cette constatation ne se limite pas aux seuls systèmes de traitement ou de transmission de l’information : de manière tout à fait générale, les grands systèmes composés de nombreux éléments hétérogènes font preuve de davantage de résilience que des systèmes de dimensions comparables mais plus simples (et éventuellement plus performants). Ainsi, un grand domaine agricole qui ne concentrerait sa production que sur une culture unique se verrait à la merci d’une période de mauvais temps lors de la germination, ou de l’attaque d’un parasite spécifique. Dans cette optique, la baisse drastique de la biodiversité constitue un risque probablement inacceptable pour la vie sur notre planète.

Les systèmes que nous avons mis sur pied ne sont pas libérés de ces « contraintes » Nous avons crée un réseau de télécommunications incroyablement performant, mais qui se révèle aussi plus fragile que ce dont nous disposions jusqu’ici. L’un des grands principes directeurs ayant présidé à la création de nos systèmes d’information (KISS, Keep It Simple and Stupid) est-il finalement inapproprié, ou l’avons-nous mal interprété ? La privatisation des services de télécommunications a-t-elle entraîné une négligence de critères sécuritaires jugés – peut-être à tort – un peu excessifs ?

La réponse à ces questions dépasse le cadre de cet article, ainsi que les compétences de l’auteur. Mais les questions restent, et sont quelque peu préoccupantes. Surtout en ces temps difficiles où le coronavirus à l’origine de Covid-19 (Coronavirus Disease 2019) confère une nouvelle portée aux systèmes de télécommunications : téléconférences au cours desquelles des secrets d’entreprises ou des options politiques peuvent être discutés, télétravail imposant le partage et la mise à jour de documents potentiellement confidentiels, utilisation intensive de structures de cloud dont la sécurité peut parfois poser problème, et tout ceci sur des infrastructures dont la fiabilité laisse à désirer…

On a longtemps espéré pouvoir développer le télétravail pour de multiples raisons : économie pour les entreprises, moins de pollution dues aux transports, amélioration de la qualité de vie des usagers… Mais une panne générale du réseau dans une entreprise fonctionnant en télétravail peut représenter des pertes considérables. Cette société de télétravailleurs vers laquelle un virus au doux nom de SARS Cov 2 tend à nous faire basculer ne pourra se faire sans une infrastructure de télécommunications certes très performante, mais également fiable et sûre. En l’état, ce n’est pas encore gagné…