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Jeu ou réalité ?

En fouillant mes anciens disques durs, récemment, j’ai redécouvert un jeu de stratégie ancien, dérivé du fameux Civilization de Sid Meier. Mais les acteurs de ce jeu ne sont pas des nations; ce sont des factions rivales, au nombre de sept, qui s’inspirent chacune d’une philosophie particulière.

  • Les conquérants priorisent la force et la préparation au combat. Leur objectif est la conquète par la puissance militaire.
  • Les intégristes religieux méprisent la technologie, mais vivent dans un environnement de croyance en un dieu omniprésent et tout-puissant. Ils cherchent à convertir leurs adversaires à tout prix, et ce faisant, à les annexer. Pour ce faire, ils ne répugnent pas à faire un large usage de la technologie, en la volant aux factions rivales
  • Les écologistes veulent vivre en harmonie avec la planète, et cherchent à éviter le gâchis des ressources existantes.
  • Les universitaires privilégient le savoir et la connaissance, éventuellement acquise de manière peu éthique, car tous les moyens d’accroître le savoir sont légitimes. Même les armes et l’espionnage.
  • Les pacifistes veulent maintenir la paix par la diplomatie et le maintien d’une charte des Nations (qu’ils spnt seuls à détenir); mais ils ne reculent pas devant l’usage immodéré de la force pour imposer leur vision d’un monde pacifié.
  • Les industriels valorisent la puisssance financière pour parvenir à leur fin, partant du principe que tout peut s’acheter, et que l’argent représente le seul pouvoir intéressant.
  • Les policiers croient en la légitimité d’un contrôle total de la population par le biais d’un état totalitaire exerçant un contrôle absolu de ses citoyens. La représentation du dirigeant de cette faction a des traits asiatiques… un hasard, sans doute.

Ce jeu est sorti, dans sa première version, en 1999. Il avait reçu une critique assez bonne pour l’intrigue, mais les joueurs trouvaient que les caractères des dirigeants de faction étaient par trop caricaturaux, et que de pareils paranoïaques n’étaient pas crédibles. Dans l’ensemble, l’accueil par le grand public a été plutôt mitigé, certains joueurs le jugeant trop intellectuel, trop orienté vers la stratégie à moyen et long terme, à une époque où les nouveautés allaient plutôt vers les combats en temps réel, les Mortal Kombat ou autres Half Life.

Le but du jeu est d’incarner l’une ou l’autre de ces factions, en laissant à l’ordinateur le soin d’incarner les adversaires; on peut concure des alliances temporaires plus ou moins stables; il y a plusieurs façons de gagner, la plus prestigieuse étant de parvenir à mener l’humanité à un nouveau niveau de conscience et de sagesse; une partie peut donc s’avérer assez longue. Une autre manière est d’éliminer tous les adversaires par la force brute, ou de les priver de ressources, ou encore de les forcer à se rendre en vous prêtant serment d’allégeance.

J’ai joué récemment à ce jeu, un peu par nostalgie : j’ai choisi la faction écologiste. Mais je n’ai pas gagné; en revanche, les autres dirigeants (virtuels, informatiques, implémentés par du logiciel) ne m’ont pas paru avoir un comportement particulièrement caricatural, par comparaison à ce que l’on entend tous les soirs dans le journal télévisé, par exemple.

Paranoïaques, oui, ile le sont sûrement; mais pas vraiment davantage que ce que l’on sait de certains de nos dirigeants actuels, il me semble. Et sûrement moins que certains autres, d’ailleurs. Parfois, je me suis demandé si je jouais un jeu sur ordinateur, ou si j’étais dans le monde réel. Vous pouvez d’ailleurs faire l’excercice d’identifier ces factions aux Etats que nous connaissons actuellement; c’est édifiant. Je me suis rendu compte que la réalité dépasse toujours la fiction; nous sommes gouvernés par des paranoïaques à côté desquels les chefs de faction des jeux vidéo sont d’aimables enfants de choeur.

Visiblement, il y a un quart de siècle, les développeurs de ce jeu avaient bien identifié les principales tares des dirigeants de ce monde; mais ils n’en avaient pas anticipé la gravité potentielle; ils n’avaient même pas imaginé que le monde deviendrait ce qu’il est actuellement. Pourtant, les paranoïaques dont nous parlons étaient déjà vivants à l’époque ! Que s’est-il passé ? Où avons-nous commis les erreurs qui nous ont conduit à la situation actuelle ?

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Le prix de l’information

Il était une fois un journal réputé, emblématique de la démocratie qu’il représentait fièrement. Il avait, par le sérieux et la rigueur de ses enquêtes, largement contribué à faire éclater un scandale politique qui avait causé finalement la chute d’un président. Puis un jour, suite à des difficultés de trésorerie de la rédaction, un homme d’affaires puissant et fortuné eut l’idée d’acquérir ce journal. Dans un premier temps, il fut considéré comme un sauveur, investissant de grosses sommes d’argent dans ce journal. Mais après un temps, la neutralité (peut-être légèrement teintée de gauchisme, après tout, les démocraties sont plutôt de gauche, par définition) assumée de la rédaction lui sembla gênante, et il se mêla d’orienter le contenu journalistique en fonction de ses propres intérêts. Il se mêla d’influencer les élections, puis les thématiques et les éditoriaux. Beaucoup de lecteurs fidèles se désabonnèrent alors, et les journalistes les plus critiques cherchèrent un autre travail où ils pourraient mieux s’exprimer. Finalement, l’homme d’affaires pensa que ce journal ne lui rapportait pas assez, et licencia le tiers des effectifs. Certains journalistes apprirent qu’ils étaient virés alors qu’ils étaient en reportage sur le front, en Ukraine ou ailleurs, sous les bombes de Poutine ou d’un quelconque autre assassin du même acabit.

Le journal, c’est le « Washington Post ». Le scandale, c’est le Watergate. Et l’homme d’affaires, c’est Jeff Bezos, aussi patron d’Amazon, qui dans le même temps dépensait 75 millions de dollars pour la réalisation d’un navet flagorneur et nauséabond nommé « Melania », avec un salaire de 25 millions pour la seule épouse du président Trump.

Certains journalistes pas encore complètement muselés par la censure trumpienne ont parlé de « meurtre du Washington Post ». Mais à travers le démembrement de ce journal, c’est aussi un pan de la démocratie des Etats-Unis d’Amérique que l’on cherche à éradiquer. La démarche est bien connue, et appliquée depuis des lustres dans les pays totalitaires : Xi Jinping et sa clique dirigeante n’ont pas inventé mieux. L’information doit réfléter fidèlement les positions officielles défendues par le pouvoir en place. Il est inutile d’entretenir des équipes de journalistes pour des enquêtes qui n’ont pas d’objet, puisque la vérité est détenue par le pouvoir officiel. Si les Etats-Unis n’en sont pas -encore- à ce stade. ils en prennent le chemin sous l’impulsion de Trump et de ses oligarques.

Mais de notre côté, sommes-nous tellement meilleurs ? Un ex-collègue me disait il y a peu  » Bof, moi je ne regarde plus la TV, je ne lis plus les journaux. Je trouve les informations qui m’intéressent sur Internet, à travers des chaînes YouTube ou les réseaux sociaux ». Je lui ai demandé « Comment sais-tu quel média choisir pour être bien informé ? ». Il a répondu sans rire : « Ben, je choisis des médias qui correspondent à mes opinions, voilà tout ! ». Peu importe le contenu, pourvu que cela corresponde à ce que l’on pense…

La richesse de toute chose réside avant tout dans la diversité. C’est vrai pour la vie sur Terre, pour les aliments que l’on consomme, pour les vins que l’on déguste. C’est vrai aussi pour l’information qui nous permet de nous forger une opinion. Un journal, ou une chaîne de radio généraliste propose des informations très générales, et partant fort diverses, concernant à priori tout le monde, et se veut le reflet de la plupart des opinions, pas seulement de celle de Pierre ou Paul. Ce type de média est nécessaire à la démocratie, car il permet d’entrevoir la diversité des opinions de ceux qui partagent la communauté. Un média ne permet pas de garantir la démocratie, mais il propose des clés pour aller à la rencontre d’opinions adverses; ce que les réseaux dits sociaux ou les chaînes thématiques ne peuvent pas se permettre de faire, ou en tous cas le font trop rarement.

La diversité de l’information impose aussi d’avoir de multiples sources d’informations, de nombreux enquêteurs, de nombreux éditorialistes qui expriment cette diversité d’opinions. Et oui, cela coûte de l’argent. Parfois beaucoup d’argent. Mais la diversité est à ce prix; et notre démocratie est nourrie de cette diversité. Le prix de la démocratie est lié au prix de l’information.

Ceux qui, en Suisse, à droite de l’échiquier politique, veulent limiter les moyens de la SSR sont souvent des personnalités politiques qui estiment que la démocratie est parfois bien gênante, et que le trumpisme, même si on ne veut pas trop l’avouer en public, a finalement de bons côtés. A travers l’initiative SSR, c’est la démocratie que l’on veut affaiblir.

La SSR n’est sans doute pas parfaite, et moi aussi j’ai quelques griefs à exprimer à l’égard de cette institution très alémanique; mais elle a le mérite d’exister et de représenter raisonnablement la diversité de notre pays. Travaillons plutôt à l’améliorer qu’à la démanteler.

C’est en tous cas mon avis; madame Céline Amaudruz, membre du parti qui veut démanteler l’information venant du service public, a su, lors de son intervention sur l’antenne romande de la radio SSR (émission Forum) me convaincre, même si son but était exactement contraire : Je voterai non à cette initiative le 8 mars 2026.

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Overdose !

Plusieurs dizaines de fois par jour, tous médias confondus, on est confronté à ce monosyllabe qui fait irrésistiblement penser au bruit incongru d’une flatulence mal maîtrisée lorsqu’il est prononcé. Trump. Que l’on parle d’Ukraine, de Gaza, du Canada, du Groenland, de football, de Karin Keller-Suter ou du prix du café, impossible d’y échapper. Bien sûr, le président des Etats-Unis fait tout pour qu’il en soit ainsi : il veut que l’on parle de lui, qu’on l’admire et qu’on le redoute. Il se veut pôle d’intérêt, comme une mouche qui sans arrêt vous importune et que vous ne parvenez pas à éliminer. Il se veut génial et incontournable alors qu’il n’est qu’un rustre grossier et incapable de respect pour tout ce qui n’est pas sa personne, ou une personne qu’il juge plus forte que lui (Poutine et Xi Jinping, en gros). Il n’a aucune empathie pour les faibles; il juge les Européens timorés, alors il s’ingénie à les humilier. Le fort qui se gausse des plus faibles, c’est son plaisir, c’est le rôle dans lequel il se complaît; c’est dans ce rôle qu’il est le centre des intérêts et des craintes, c’est lui le pôle de toutes les attentions.

Avec son « Board of Peace« , il se veut nombril du monde, alors qu’il n’en est que l’anus.

Il ne connaît qu’une stratégie : exiger la lune en exhibant ses lance-missiles pour obtenir les concessions qu’il souhaite. Pour l’instant, cela marche avec l’Union Européenne, trop divisée pour proposer une réponse appropriée à ce malappris. Mais que l’on se rebelle, et il fait rapidement profil bas; il n’a guère insisté sur les droits de douane lorsque la Chine lui a dit poliment « Va te faire voir », un peu à l’instar de ces petits roquets désagréables qui aboient très fort en faisant mine de vous mordre les mollets, mais qui prennent la fuite dés que l’on se montre un peu menaçant.

Je suis fatigué aussi de tous ces responsables de la politique européenne qui s’aplatissent devant ce satrape inculte et vulgaire lorsqu’il menace de sanctions douanières leurs nations respectives. Perdre quelque argent est une chose désagréable; mais une société qui renonce à ses valeurs pour des raisons mercantiles et financières est une société qui se meurt.

La perfection n’est pas de ce monde, dit-on. Le 47ème président des Etats-Unis fait mentir cet adage : il est en effet le parfait cuistre.

Cette manifestation de mauvaise humeut est importée de Mar-a Lago (Floride) et est exempte de droits de douane.

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Havre de paix

Il existe un endroit, dans les Alpes Pennines, où j’aime à me réfugier de temps à autre. C’est un endroit situé au confluent du val d’Hérens, de la Valpelline et de la vallée de Zmutt : le plateau formé par les cols de Valpelline et d’Hérens culmine à Tête Blanche, à 3710 mètres d’altitude. Vers l’Est s’ouvrent le glacier de Stockji et le vallon de Zmutt, bordé à droite par le Cervin et la Dent d’Hérens, et à gauche par la Wandflue et la Dent Blanche, tandis qu’en arrière-plan se dessinent la couronne du val d’Anniviers, le massif du Mont Rose et les Mischabel. Vers l’Ouest, la barrière des Bouquetins laisse deviner plus loin le Grand Combin et le massif du Mont Blanc. Au Nord, le glacier de Ferpècle mêne le regard vers Sion et la vallée du Rhône, et vers les Alpes Bernoises en toile de fond. Vers le Sud, le glacier de Tsa de Tsan s’ouvre sur la Valpelline, puis sur le val d’Aoste, alors qu’au delà des sommets du Grand Paradis on peut imaginer la plaine du Pô, et plus loin les Alpes maritimes, le Viso et la Méditerrannée.

Tête Blanche ne constitue pas un objectif prestigieux pour le skieur alpiniste chevronné. Il n’est guère possible de retirer un quelconque crédit, voire même l’un ou l’autre « like » d’un post « J’ai fait Tête Blanche » publié sur Instagram, X, TikTok ou n’importe quel autre réseau : dans le meilleur des cas, on vous rétorquera « T’as mis combien ?« . Pourtant, Tête Blanche est mon sommet favori dans les Alpes Valaisannes, par le cadre exceptionnel qu’il procure, par cette sensation d’être vraiment au coeur des montagnes, à la fois très haut au-dessus de la plaine, mais aussi dominé par quelques-uns des plus prestigieux des sommets des Alpes.

Panorama de Tête Blanche, vers l’Est

Cet endroit est souvent surfréquenté par les skieurs-alpinistes qui « s’entraînent » pour la Patrouille, les « collant pipette » avides de publier la photo de leur chronomètre sur tel réseau dit social à l’arrivée à Arolla. Ces gens ne prennent que rarement le temps de s’arrêter à Tête Blanche, sinon pour arracher les peaux de phoque de leurs skis, faire un selfie avec le Cervin au moyen de leur smartphone afin de publier l’instant aux followers, ou pour avaler quelques décilitres de telle boisson énergisante et enfiler une veste avant de s’élancer vers la plaine, impatients d’en finir avec cette course de montagne.

Hors saison, le calme revient, et l’on peut rester une heure ou deux, seul, avec ses pensées et la majesté du paysage, en un exercice de méditation en pleine conscience apaisant et serein.

Oh bien sûr, je ne suis plus en mesure de vivre physiquement ces sensations que j’ai pourtant eu le privilège d’expérimenter de nombreuses fois en d’autres temps; mais il reste le souvenir, très présent de ces trop brèves heures passées au sommet. Il me reste la possibilité de m’évader dans ce cadre, au hasard d’une photo retrouvée, ou simplement du souvenir d’un bien-être passé mais susceptible de ressurgir à tout moment, lorsque le besoin s’en fait sentir.

Chacun devrait avoir en lui un ou plusieurs endroits de ce type, réels ou imaginaires, où il peut reposer son esprit, s’évader hors du temps, loin des dictateurs avides de soumettre le monde à leur bon plaisir, à l’abri des flagorneries nauséabondes entre les Grands de ce monde, oublieux des tractations cruelles effectuées à l’insu de victimes de violences, à l’écart des trop nombreuses misères relatées par les médias plus ou moins indépendents qui subsistent encore, protégé des fausses nouvelles, des viles escroqueries et des immondes arnaques pratiquées par des gens peu scrupuleux souvent manipulés par des ploutocrates richissimes et méprisables. Et quand bien même ce refuge ne servirait qu’à oublier un instant soucis personnels, professionnels ou familiaux, cela en vaut mille fois la peine.

Chacun devrait disposer d’un coin de ciel bleu, d’un refuge personnel, où il peut simplement exister en paix pendant quelques instants, un endroit accessible n’importe où, n’importe quand. Je suis certain que vous aussi, vous possèdez un tel refuge, peut-être un peu oublié au fond de vos souvenirs, mais bien présent : vous y rendez-vous parfois ? Il n’est pas nécessaire d’y demeurer longtemps; mais allez-y plus souvent. Cela ne rend pas l’actualité meilleure, mais beaucoup plus supportable.

Au gré des festivités de fin d’année, que je vous souhaite agréables, essayez de localiser votre refuge personnel, et de l’aménager à votre convenance : cela rendra votre année 2026 indiscutablement meilleure. Ce que je vous souhaite de tout coeur.

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Geopolitique Fiction

C’est dans la première moitié du XXIème siècle que les démocraties occidentales furent de plus en plus remises en question. Plusieurs facteurs peuvent être envisagés, même si certains paramètres semblent, aujourd’hui encore, assez mal compris, en dépit de la très large (peut-être trop large ?) documentation dont nous disposons. L’un des facteurs déterminants semble toutefois avoir été l’accélération évolutive de la société, accélération qui n’était pas gérable par les processus démocratiques tels qu’ils avaient été établis au cours du XXème siècle, voire même auparavant. On peut citer en exemple l’apparition de l’intelligence artificielle, qui a provoqué un formidable chômage dans plusieurs secteurs clés de l’économie, à une vitesse que les groupes dirigeants de l’époque ne pouvaient pas maîtriser, à supposer qu’ils aient été en mesure de comprendre les tenants et aboutissants de cette évolution. On peut aussi mettre en exergue les problèmes liés à des flux migratoires de plus en plus chaotiques, liés aux instabilités politiques dans le monde, mais aussi aux variations climatiques rendant certaines portions du globe terrestre de plus en plus difficilement vivables.

La première réaction sociale fut d’accélérer les processus décisionnels en remplaçant les démocraties par des régimes autocratiques, voire des dictatures. L’exemple le plus souvent cité est celui des Etats-Unis d’Amérique, un Etat Fédéral loué comme un exemple de démocratie, mais qui fut l’un des premiers à évoluer vers une forme d’autoritarisme, sous l’impulsion d’une équipe gouvernementale il est vrai plus interessée par le profit matériel que par le bien-être de ses concitoyens. Plusieurs démocraties européennes suivirent le même chemin, peu de temps après; mais on sait de longue date que les dictatures peuvent s’avérer instables sur la durée, car souvent liées à un individu au charisme (ou toute autre qualité) particulier, et dont les successeurs se montrent le plus souvent incapables d’assumer la responsabilité. Et à l’ère du numérique, un autre phénomène est venu brouiller les cartes des nations : l’instantanéité de la transmission de l’information, la possibilité de se passer d’une grande partie des processus d’administration publique, ainsi que l’apparition de particuliers très fortunés à même de financer des infrastructures privées dignes de celles d’un Etat. Et puis, il faut bien dire que la pensée « Moi d’abord » illustrée en premier lieu par les Etats-Unis d’Amérique avec leur slogan de l’époque « America First » peut se retourner contre son auteur. Pourquoi mettre le pays d’abord ? En quoi « America First » est-il plus pertinent que « Chicago First* ou « New York First » ?

Ainsi, parallèlement à l’émergence des dictatures, on a vu apparaître des villes-laboratoire, comme Prospera en Amérique Centrale, dans l’Etat autrefois appelé le Honduras. Personne ne se rendit compte que ce n’était que le début d’un long processus qui allait mener au monde que nous connaissons aujourd’hui, un monde de régions et de villes plus ou moins autonomes avec des lois disparates et des relations très complexes gérées par des intelligences artificielles. Oh, bien sûr. l’évolution n’a pas toujours été facile, et il reste quelques structures similaires aux Etats que connaissait la première moitié du XXIème siècle. En Scandinavie, par exemple, les communautés géopolitiques sont encore géographiquement assez similaires à ce qu’elles étaient au début du XXIème siècle. Dans d’autres régions, cela ne s’est pas passé aussi bien. Ainsi pour ne citer qu’un exemple, à Marseille, où l’établissement du pouvoir dans la ville occasionna des milliers de morts,

  • Mais dis-moi prof, c’est quoi, Marseille ?
  • On la connaît actuellement sous le nom de Nùr ‘uwrubaa, la lumière d’Europe. C’est son nom depuis que les islamistes ont pris le pouvoir dans la ville et massacré les empereurs de la drogue, les opposants politiques, et les autorités nationalistes, fidèles à l’Etat de France d’alors, pendant les conflits avec les judéo-chrétiens ayant conduit à leur accession au pouvoir dans la ville.
  • Ok, j’ai capté. Continue, prof.

La transition vers un système de villes-Etats ou régions autogérées est actuellement loin d’être accomplie au niveau mondial, même s’il est désormais majoritaire. Les anciens empires de Chine, de Russie et de l’Inde sont désormais fractionnés en de nombreuses entités politiques distinctes, même si elles restent souvent assez étroitement liées entre elles. Ce système favorise les grandes fortunes, capables d’imposer leurs propres lois, ou absences de lois, d’instaurer leurs propres infrastructures, ou de les acheter à d’autres : communications, police, défense militaire, soins médicaux, informatique… Les services bancaires ont disparu, ou ont évolué vers des structures très différentes sous l’influence des cryptomonnaies, désormais utilisées pour toutes les transactions financières, même les plus insignifiantes. Et l’éducation, bien sûr, dont je suis un exemple, moi, une intelligence artificielle. Tout est du domaine privé désormais, comme vous l’avez constaté en achetant le droit de suivre le cours que je suis en train de vous donner . En cas de conflit, libre à chacun d’engager des mercenaires pour « résoudre » le conflit par les armes, ou de se procurer des armes robotisées autonomes sur le marché. Les relations entre micro-Etats sont basés sur des accords d’égal à égal, étant entendu que dans chaque accord, il y a un des partenaires qui est en général plus « égal » que l’autre. De fait, le système résultant est assez similaire à ce que l’on connaissait il y a très longtemps sous le nom de système féodal. Mais les titres de noblesse sont remplacés par le décompte de la fortune…Il peut sembler ironique de songer qu’Internet, pensé à l’origine pour promouvoir les démocraties, a conduit en définitive à ce genre de système… Car c’est grâce à Internet que la diffusion d’informations et de désinformations, ainsi que la numérisation des services administratifs a pu influer suffisamment sur les citoyens pour permettre une telle évolution.

Les droits de l’Homme, ont été presque complètement oblitérés par les droits du citoyen, une notion très floue que chaque ville-Etat ou région adapte à ses besoins, ou que chaque potentat local définit selon ses envies. D’alleurs, les grandes institutions internationales qui avaient fleuri après la Deuxième Guerre Mondiale ont pratiquement toutes disparu, sinon de jure, du moins de facto. Ces organisations avaient été définies pour tenter de contrôler les relations entre les Etats; ces derniers ayant en grande partie disparu, le fonctionnement de ces organisations est devenu problématique, d’autant que peu de gens leur reconnaissent encore une quelconque légitimité.

  • Prof, c’est quoi la « Deuxième Guerre Mondiale » ?
  • Dans la première moitié du XXe siècle, il y eut deux conflagrations majeures qui impliquèrent la grande majorité des nations sur la Terre. C’esr ce que l’on a appelé les deux guerres mondiales.
  • Mais, prof, comment c’est possible ? Les gens de Shanghai n’en ont strictement rien à faire si les gens de Londres et de Paris ne sont pas d’accord entre eux, non ?
  • Le monde fonctionne différemment aujourd’hui qu’à l’époque. Nous avons en permanence des milliers de conflits armés ou cyberarmés, qui sont résolus (ou non) localement; mais à l’époque, les gouvernements de ces immenses nations créaient des alliances entre eux pour résoudre les conflits à l’échelle planétaire, en utilisant parfois des armes très dangereuses, notamment au Japon, à Hiroshima et Nagasaki.
  • Et, prof, c’était mieux avant qu’aujourd’hui?
  • Il ne m’appartient pas de juger; je ne suis qu’une intelligence artificielle, après tout. Mais globalement, si l’on en croit les statistiques forcément approximatives que l’on peut bâtir à partir des informations collectées, souvent invérifiables, sur les réseaux d’information privés, il semblerait que la misère causée par les conflits soit comparable à ce qu’elle était avant. En revanche, il est probable que la misère dûe aux phénomènes climatiques extrêmes, d’ailleurs également cause de conflits pour l’accession à des ressources devenues plus rares (comme l’eau), puisse résulter en une misère globalement supérieure à ce qu’a connu le début du XXIème siècle. Bien sûr, on peut aussi déplorer que la privatisation des services engendrée par les tendances ultra-libérales et la philosophie du chacun pour soi entraîne des groupuscules moins fortunés dans la misère parce qu’ils ne peuvent accéder aux ressources dont ils auraient besoin.
  • Ok, prof, continue.

Actuellement, nous n’avons plus guère de pouvoir juridique; même ce secteur a été dévolu à l’économie privée qui va utiliser des intelligences artificielles comme moi pour résoudre les conflits; beaucoup de villes-Etats ne paient pas d’impôts. Corollairement, la ville n’offre généralement pas ou que peu de services élémentaires aux habitants : tous les services sont dévolus à l’économie privée.

  • Mais prof, c’est mieux, non ? Chacun paie juste pour ce dont il a besoin,
  • Oui, c’est l’idée générale, Mais la conséquence, c’est que si vous n’avez pas de quoi payer, vous n’avez pas accès aux services.
  • Ca parait logique. En tous cas, ca me parait préférable au paiement d’impôts dont on ne sait pas à quoi ils vont servir parce que d’autres décident à notre place. Bon, c’est pas que je m’ennuie, mais…tu as fini, prof ?
  • Vous avez encore un peu de crédit sur le cours que vous avez payé; mais si vous le désirez, je le comptabilise sur votre avoir comme une avance sur la prochaine séance.
  • Ok, prof, on fait comme ça. Logout.

Oui, j’ai très mal dormi cette nuit. Un cauchemar idiot… Je me demande pourquoi je vous le raconte, en fait.

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Indépendance

La Suisse a obtenu des droits de douane similaires à ceux des Européens; ce résultat a été salué comme un succès, en particulier par l’UDC, qui y voit le résultat des efforts de son conseiller fédéral Guy Parmelin. On oublie un peu vite qu’en réalité, il y a six mois, ces droits de douane étaient pratiquement nuls, et que le président des Etats-Unis a fait passer de 0 à 15% ces tarifs douaniers. Alors oui, 15%, c’est indiscutablement mieux que 39%. Mais finalement, tout le monde est perdant, et probablement les Etats-Unis aussi, mais ils ne s’en rendront compte que plus tard, je suppose.

Devant le soulagement général, on a un peu envie de réagir comme certains caciques de l’UDC, qui se félicitent de l’indépendance de la Suisse, qui toute seule (avec une Rolex et un lingot d’or toutefois) est capable d’obtenir des Etats-Unis un traitement similaire à celui réservé à l’Europe, sans avoir à s’aligner sur un droit européen qui leur semble fatal pour l’indépendance du pays, et de ce fait appellent au rejet des accords bilatéraux avec l’Europe. Au nom de notre indépendance, disent-ils… Ce sont souvent les mêmes individus qui dissimulent assez mal leur admiration pour le président américain et sa philosophie de rapports de forces excluant une diplomatie à leurs yeux inutilement chronophage. Mais ils ont tendance à oublier (ou peut-être n’en ont-ils pas encore pris conscience) qu’ils y a d’autres domaines que les droits douaniers sur les produits où cette indépendance est mise en danger.

Au fait, que se passerait-il si Donald Trump s’avisait à taxer les services ? Il en a le pouvoir; certains ont peut-être suivi les tribulations récentes de M. Nicolas Guillou, citoyen français, juge à la Cour Pénale Internationale (CPI). Cette institution a récemment condamné Benyamin Netanyahu, Premier Ministre Israëlien, pour crimes de guerre dans le cadre du conflit opposant l’Etat Hébreu au Hamas dans la bande de Gaza. Le président américain en a pris ombrage, et a voulu sanctionner les juges de la CPI qui ont à son sens injustement condamné son ami et allié israëlien. Depuis cette condamantion, Nicolas Guillou (parmi d’autres) est privé de tous services fournis par des sources américaines; la liste est trop longue pour être exhaustive, mais citons tout de même Google, Amazon, Microsoft, Paypal, Mastercard, Visa… Vous avez bien lu : M. Guillou n’a plus accès à ses cartes de crédit, ni aux services de Google ou de Microsoft, par exemple. Si il avait stocké ses données sur OneDrive, par exemple, c’est dommage pour lui. Si son agenda est synchronisé par Google Agenda, c’est regrettable pour son agenda. Si il aime payer son hôtel avec une carte de crédit lorsqu’il participe aux séances de la CPI (ou lors de ses autres déplacements), eh bien il devra recourir à nouveau à de l’argent liquide, et en monnaie locale s’il vous plaît. Donald Trump peut sanctionner un citoyen non-américain pour une action tout à fait légale commise hors des Etats-Unis d’Amérique, mais qu’il désapprouve.

Les inconditionnels de Donald Trump à l’UDC ou ailleurs devraient méditer cette leçon même s’ils n’aiment pas non plus la CPI ou autres institutions crées pour réguler les relations entre les peuples du monde. Si Donald Trump décide un jour de taxer les services numériques, il le fera à son habitude, par le biais d’une décision unilatérale avec effet quasi-immédiat. Imaginez un monde sans cartes de crédit; imaginez un écran noir lorque vous essayez de vous connecter aux services Microsoft (Windows 11, Office 365, OneDrive, etc…). Votre téléphone mobile ne connaît plus What’s App, LinkedIn, ou X-Twitter, et votre agenda ainsi que vos contacts sont perdus. Les fonds de l’AVS sont gérés par une compagnie américaine et le versement des primes pourrait même être impacté. Les administrations fiscales cantonales et fédérales sont presque toutes équipes de postes informatiques utilisant le système d’exploitation Windows, qui est considéré depuis Windows 10 comme un service; je vous laisse imaginer le problème que cela peut représenter. Pour ne rien dire des systèmes informatiques dans les hôpitaux et les autres services que nous utilisons au quotidien. La Suisse indépendante ? Ce concept mériterait un vaste éclat de rire si cela n’était pas si tragique. Mais je suppoose qu’il n’y a pas qu’à l’ASIN que des inconscients ont décidé de ne rien voir…

Les Etats-Unis d’Amérique ne sont pas, ou plus, un pays ami. La Suisse ferait bien de se le tenir pour dit, et se tourner vers les voisins européens pour une collaboration plus étroite; même si ces pays ont leurs défauts, ils représentent une communauté de vues plus susceptible de correspondre à notre manière de voir les choses; par ailleurs, nous avons besoin d’alliés face aux défis qui s’amoncellent dans notre proche avenir. La Russie militaire, la Chine commerciale, les Etats-Unis protectionnistes, repliés sur eux-même et sur leur pétrole… L’Europe a les moyens de s’affranchir, au moins partiellement, de ces dépendances numériques; ce n’est pas facile, mais c’est faisable car les outils existent. Mais il est nécessaire de disposer d’une masse critique pour cela, une condition que l’Europe remplit avec près de 750 millions d’habitants, mais dont la Suisse (9 millions) semble trop éloignée.

La Suisse n’est plus indépendante; mais l’a-t-elle jamais été ? Dans l’esprit de certains peut-être…

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Crétin omniscient

L’intelligence artificielle (IA) n’en finit plus de révolutionner nos existences, notre quotidien. Pour le meilleur parfois (progrès de la médecine, maintenance de sites sensibles, automatisation de tâches de routine) et pour le pire souvent (explosion de fake news, d’images de synthèse détournées à des fins malveillantes, chômage); mais il faut se faire à cette nouvelle réalité.

Les réseaux de neurones artificiels qui sont à la base des intelligences artificielles basées sur la statistique (comme GPT, avec son robot conversationnel ChatGPT) sont décrits depuis les années 1940; mais ce n’est que récemment que l’on a pu matérialiser ces systèmes grâce à des puces informatiques surpuissantes et un déploiement de force brute rendu possible par des investissements colossaux. Il n’est d’ailleurs pas du tout certain que ces investissemnts faramineux puissent se concrétiser un jour en de juteux bénéfices, ce qui fait craindre une débâcle plus grave que la bulle Internet à la fin du siècle dernier. Mais les grands patrons de la tech, Sam Altman en tête, vont de l’avant, en déployant de nouvelles fonctionnalités à un rythme effréné, sans jamais se poser la question du caractère judicieux de ce développement incontrôlé. Ainsi, Sora 2 , un logiciel de création de séquences vidéo au réalisme étonnant, est très diversement évalué par les critiques. Permettant de réaliser des séquences vidéo en quelques clics par pratiquement n’importe qui, il est devenu l’outil privilégié des éditeurs de fausses images et de fausses vidèo, mettant en scène tel ou tel personnage dans des situations plus ou moins délicates.

Mais les développements ne s’arrêtent pas en si bon (?) chemin. On nous promet d’ores et déjà une superintelligence dans cinq ans; ce qui ne paraît pas complètement absurde au vu du rythme de développement effréné dans ce domaine. Encore faut-il s’entendre sur ce que sera cette superintelligence, qui, dans le cadre des connaissances actuelles, semble devoir se baser sur les technologies éprouvées dans le cadre de GPT et des IA similaires. On parle d’un réseau neuronal d’une dimension jamais envisagée jusqu’ici, à tel point qu’il nécessiterait plusieurs centrales nucléaires (on parle de 3, 4 voire même 5) pour l’alimenter. Dans cette optique, des pré-commandes de puces électroniques à Nvidia ont fait exploser la quotation en bourse de la société à plus de 5000 milliards de dollars, du jamais vu !

Cette superintelligence, dont le développement est encouragé par les milliardaires de la tech et aussi par le gouvernement américain actuel, serait potentiellement supérieure à l’intelligence humaine, et pourrait donc, dans l’esprit des « visionnaires » que sont Sam Altman ou autres Elon Musk, répondre à certaines grandes interrogations de l’humanité. J’imagine que Elon Musk, dans ses rêves les plus secrets, se voit à la place du staff de l’entreprise US Robotics dans la nouvelle de science-fiction Evasion d’Isaac Asimov (1945), et peut demander à son tour à ce super-robot « Construis-moi un vaisseau spatial capable de voyages interstellaires« .

Mais un réseau neuronal, avec les technologies actuelles, reste limité à des réponses basées sur la statistique lorsque l’on lui pose une question. Dans certains domaines, cela semble fonctionner assez bien; ainsi, dans le domaine médical, le diagnostic des IA est actuellement le plus souvent plus pertinent que celui des médecins « humains », parce que les questions posées sont généralement très pertinentes, et les informations sur lesquelles la réponse est fondée sont des informations scientifiquement vérifiées.

Dans le cas le plus général, le fait que la question soit ou non pertinente, ou que les informations sur lesquelles il fonde sa réponse sont ou non vraisemblables n’entre pas (ou très marginalement) en ligne de compte. Il fournit une réponse et se soucie en réalité assez peu de sa vraisemblance ou de son bien-fondé. Même doté d’une connaissance quasi universelle, il reste pratiquement incapable de véritable discernement. Un crétin omniscient, en quelque sorte…

Je peux imaginer qu’une telle superintelligence pourrait être utilisée par un certain président des Etats-Unis, par exemple dans le cadre d’un hypothétique troisième mandat. On aurait alors à la tête des USA un idiot omnipotent secondé par un crétin omniscient. Un scénario qui à ma connaissance n’a jamais été abordé par Isaac Asimov, ni par quelque autre auteur de science-fiction; mais on peut les comprendre : ce n’est hélas probablement plus vraiment de la science-fiction.

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i.A.g.

C’était vers 1976 environ; j’avais un diplôme d’ingénieur flambant neuf en poche et une expérience professionnelle nulle; je travaillais comme assistant à l’EPFL, et m’apprêtais à de long séjours en Afrique du Nord pour la coopération internationale. Un professeur d’université d’Allemagne de l’Ouest était venu donner une conférence dans les locaux de l’EPFL, et je l’avais abordé à l’heure de l’apéritif. Après un échange très intéressant (à vrai dire, surtout pour moi), il m’avait donné sa carte de visite que j’avais empochée sans prendre le temps de la lire attentivement.

Un peu plus tard, j’ai ressorti cette carte de visite, et, hormis les titres de « Doktor in angewandte Physik » ou « Professor in der Universität SoUndSo », j’ai remarqué, en bas à droite, les lettres « i.A.g.« . Je ne savais pas ce que cela signifiait, et je n’ai pas pris spécialement la peine de m’informer. Ce n’est que bien plus tard que, fortuitement, je me suis rappelé cette carte de visite, et me suis renseigné sur la signification de ce sigle cabalistique.  » i.A.g.  » était l’abréviation de « in Amerika gewesen » (est allé en Amérique).

C’était une époque où les Etats-Unis d’Amérique constituaient un véritable Eldorado pour les chercheurs et les scientifiques de tout poil. En 1975, il était plutôt rare de fréquenter une université américaine, alors on mentionnait simplement que l’on avait visité le continent nord-américain. Après 1980, il est devenu plus courant que de jeunes chercheurs aillent « faire leur doctorat » dans une université américaine, et souvent y restent d’ailleurs. On a vu fleurir les noms des universités en regard du titre sur les cartes de visite, genre « Docteur en Physique, M.I.T. ». Plus tard, dans les pays francophones et anglophones surtout, on a carrément remplacé le titre de docteur par l’acronyme « PhD (Philosophiae Doctor) » plus facile à caser sur une carte de visite, en regard du nom de l’université, et aussi plus « américain ».

Il n’y a pas si longtemps, l’un de mes collègues fraîchement engagé comme professeur à la HEIG-VD arborait sur sa carte de visite (en plus de l’adresse du domaine de son employeur) une adresse de courriel @berkeley.com pour bien souligner qu’il avait gardé des liens supposés étroits avec l’université où il avait « commis » son doctorat. On fait valoir la supposée excellence de sa formation comme on peut…

Pendant toute ma carrière, j’ai vécu les Etats-Unis d’Amérique comme la référence que l’on citait lorsque l’on avait besoin d’une caution scientifique. Ceux qui avaient pu fréquenter une université américaine se servaient de cette référence pour démontrer le sérieux de leur formation par des procédés parfois à la limite du ridicule. Aujourd’hui encore, les meilleures publications dans de nombreux domaines sont issues des universités américaines qui dominent les différents classements (rankings) mondiaux. Depuis 1950, les prix Nobel de physique, par exemple , sont dominés par des chercheurs américains. Les temps sont malheureusement en train de changer. La recherche fondamentale a besoin d’argent public pour fonctionner, car aucune industrie (sinon des mécènes par le biais de fondations) n’investirait dans une recherche aussi aléatoire et ayant une aussi faible probabilité de fournir des débouchés exploitables dans un délai permettant la rentabilité de l’investissement. Pourtant, c’est cette même recherche fondamentale qui a donné naissance aux semiconducteurs, à nombre de vaccins et médicaments, ou à de nouveaux matériaux ou alliages.

L’administration américaine a décidé de couper massivement dans les financements de la recherche, ce qui a amené le prix Nobel de physique 2025, John Clarke, à réagir. Nul doute que les universités américaines puissent tenir leur leadership encore pendant quelque temps en l’absence de financement public. La question est combien de temps. Dans de nombreux projets internationaux, les partenariats américains se délitent et nombre de projets -également en Europe- ont dû être abandonnés suite à la décision de l’administration Trump. Merci, Donald.

Ces projets internationaux, pourtant prometteurs, aujourd’hui abandonnés, méritent désormais d’être qualifiés par l’acronyme « i.A.g.« . Pour « in Amerika gestorben » (est mort en Amérique) bien sûr.

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Dystopie

J’ai adoré lire des romans de science-fiction, et j’apprécie toujours ce genre de littérature souvent tenue pour mineure. J’ai lu et relu les « Fondations« , « Dune » ou encore les romans atypiques de Philip K. Dick.

Dans ce genre de romans, les dystopies sont plutôt rares. Je rappelle brièvement ici qu’une dystopie est une vision particulièrement sinistre et négative, voire cauchemardesque de l’évolution d’une société. Mais il y en a de célèbres, à commencer par 1984 de George Orwell. ou le « Maître du Haut Château » de Philip K. Dick encore qu’on puisse débattre de ce qui constitue une dystopie ou une utopie, bien sûr.

Une dystopie est donc irréelle; mais j’ai l’impression que nous vivons actuellement une dystopie; ce qui bien sûr constitue en soi un non-sens. L’administration américaine actuelle foule aux pieds tous les principes constitutifs de la démocratie américaine, de la Constitution qui leur a permis d’être élus. La justice continue à fonctionner, mais le gouvernement ne tient plus aucun compte de ses jugements, se bornant à virer tel juge qui a émis un verdict défavorable. Les médias continuent à effectuer leur travail, mais ils se voient retirer toute crédibilité par un gouvernement qui ne connaît d’autre vérité que celle qu’il réinvente à chaque minute. Les hôpitaux, dont certains comptent parmi les meilleurs du monde, fonctionnent en dépit du ministre de la Santé qui dénigre l’approche scientifique, les vaccins, et même parfois la médecine en général. Quelques-unes des meilléures universités du monde sont la cible d’attaques du gouvernement qui les rend responsables d’antisémitisme parce que leurs rectorats admettent que les étudiants puissent manifester leur opinion même si elle n’est pas représentative de celle du gouvernement. La NASA, fleuron de la conquète spatiale, se voit punie parce qu’elle privilégie une approche scientifique de l’étude de la planète Mars, alors que le président (et son complice intermittent Elon Musk) préfèreraient envoyer des hommes tout de suite, alors même qu’on doute qu’il soit possible de les en ramener en bon état avec les technologies à découvrir dans les dix prochaines années. Le président Trump désirerait se voir octroyer le prix Nobel de la paix, mais il coupe les financements à l’USAID, menaçant l’existence de millions de personnes, dont principalement des enfants. Le gouvernement affame les fermiers de l’Arkansas avec des taxes à l’importation censées enrichir les Etats-Unis; mais qu’à cela ne tienne, ces fermiers continuent à prier en attendant des jours meilleurs.

Les Etats-Unis d’Amérique ne sont pas la seule nation qui se distingue par un comportament de plus en plus irrationnel : en France voisine, deux des principaux partis politiques préfèrent laisser sombrer la nation dans le surendettement plutôt que d’envisager le mondre compromis avec ses adversaires politiques. A l’ONU, les nostalgiques de la défunte URSS, Poutine et Lavrov en tête, nient toute ingérence en dépit de l’évidence des faits. En réalité, ils nient tellement de choses que l’on se demande à quoi peut bien servir la Russie, car de l’aveu de ses propres dirigeants, elle ne fait strictement RIEN.

Et la Suisse, notre chère patrie, fait-elle tout juste ? J’ai quelques doutes à ce sujet, en vérité. Notre armée s’équipe de drones : malheureusement, ils ne fonctionnent pas en hiver, et il faut les faire accompagner d’un hélicoptère ou d’un avion pour qu’ils consentent à décoller. Elle va acquérir des avions de combat F-35 qui pourront traverser le pays en moins de 10 minutes : mais ces (très coûteux) monstres de technologies sont incapables d’intercepter des drones bon marché qui attaqueraient des cibles civiles ou militaires sur le territoire suisse. Malheureusement, on sait depuis la guerre en Ukraine que les drones constituent probablement la clé des prochains conflits armés. La Suisse possède un des meilleurs systèmes de santé du monde : mais il est très coûteux; et étrangement, la proportion du revenu consacrée à l’assurance maladie pour les cytoyens est inversément proportionnelle à ce même revenu. Moins tu gagnes, plus tu paies.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le caractère de plus en plus étrange et illogique des choses dans le monde; mais vous avez compris l’idée. Nous sommes en train de vivre le basculement de la société telle que nous l’avons connue dans un monde étrange et dystopique. Je ne suis pas certain que ce nouveau monde me plaise. En fait, j’aimerais bien avoir de nouveau vingt ans; mais dans ce monde qui se prépare, mon enthousiasme à cette perspective de rajeunissement est quelque peu tempéré.

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Langues « nationales »

Quelques cantons suisses alémaniques ont provoqué un vaste débat en supprimant l’enseignement du français à l’école primaire. La Suisse romande francophone a réagi de manière parfois indignée à l’idée que l’on puisse ne plus enseigner le français, la deuxième langue nationale du pays, et que l’on préfère l’enseignement de l’anglais. On a parlé d’atteinte à la cohésion nationale, quand on n’a pas fait usage de termes plus agressifs.

Je suis absolument en accord avec le fait qu’il faille faire un effort dans l’enseignement pour assurer une certaine volonté de cohésion nationale. Si rien n’est entrepris dans cette optique, il ne faudra pas très longtemps à un Zurichois moyen pour ne même plus se rappeler qu’il existe des régions reculées où l’on ne parle pas forcément le Züritütsch. et où il arrive que les gens lisent autre chose que la « Neue Zürcher Zeitung » ou la « Weltwoche ». Bon, je fais l’hypothèse optimiste qu’il existera encore des journaux papier en français d’ici là; soyons fous…

Je me demande simplement si par les temps qui courent, l’apprentissage d’une langue est la bonne manière d’intéresser les écoliers à l’existence de compatriotes barricadés si loin à l’Ouest, par-delà le « Röstigraben ». Moi-même je parle suffisamment correctement le suisse allemand pour faire (pendant un court moment) illusion par delà la Sarine. Mais cette maîtrise implique-t-elle vraiment que j’aie assimilé la culture de mes compatriotes germanophones ? Pas vraiment, si j’en crois mes lacunes culturelles pour ce qui concerne la Suisse alémanique. Oh bien sûr, j’ai eu l’occasion d’entendre parler de Jeremias Gotthelf et de quelques auteurs germaniques qui forgent l’environnement culturel de nos compatriotes alémaniques, mais pas forcément davantage que si j’étais resté étranger à la langue de Goethe.

Ce qui m’amène à me poser la question de manière très provocante : est-ce bien utile d’apprendre une langue nationale à l’école primaire ? Je sais que je vais en choquer plus d’un en Suisse romande, mais à l’époque où les téléphones mobiles proposent la traduction en temps réel, est-ce vraiment l’expression française qui permettra aux jeunes suisses alémaniques d’appréhender la mentalité et les différences culturelles des welsches ?

Je vous le concède, lire Voltaire ou Rousseau dans une traduction allemande n’a probablement guère de sens. Mais dans le cadre de l’école primaire, sensibiliser les jeunes à Brassens, Goldman ou Souchon ne serait-il pas plus productif que de leur inculquer de la grammaire et de l’orthographe qu’ils oublieront avant de faire le voyage de Lausanne pour encourager le hockey-club des Lions zurichois face aux Lions lausannois ? Marie-Thérèse Porchet serait-elle plus à même d’intéresser les jeunes écoliers à la culture française que le professeur de français ? Par comparaison, Emil Steinberger a su par le passé enthousiasmer les francophones pour l’humour alémanique. Et je me souviens que c’est le Bernois Stephan Eicher, avec « Hemmige » qui m’a fait découvrir le merveilleux artiste qu’a été le Bernois Mani Matter, et qui m’a donné envie de lire ses textes originaux à la fois drôles et profonds.

En conclusion, l’abandon du français à l’école primaire par des écoliers zurichois ou thurgoviens ne me choque pas outre mesure. A condition que l’on remplace l’étude de la langue par une approche des différences culturelles qui constituent la Suisse francophone (et aussi italophone, n’oublions pas nos chers compatriotes au sud du Gothard), à travers les manifestations artistiques, et les sensibilités politiques divergentes.

Mais là, en revanche, ce n’est pas gagné.

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