Ces derniers temps, j’arrive souvent un peu en retard au bureau; c’est depuis que nous habitons ensemble à Annecy, Alain et moi. On a tendance à prolonger les moments de tendresse au petit matin. Ce matin-là ne faisait pas exception. Lorsque je pénétrai dans les bureaux de BiNeural, Gisella et Thomas étaient penchés sur un écran dont l’affichage semblait les captiver. En me voyant arriver, Gisella me fit signe de venir voir.
Une vidéo avait été publiée sur une chaîne d’informations que je ne connaissais pas, mais qui apparemment jouissait d’une certaine popularité, puisque le film de quinze minutes avait déjà été vu plus d’un million de fois, alors qu’il n’avait été publié que la veille au soir. Le titre de la séquence était assez provocateur; il me montrait, moi, en blouse de laboratoire, un microscope à l’arrière-plan, en train de regarder un cerveau humain que je tenais dans mes mains, avec la phrase : « Breaking news : French start-up transplants a human brain into an android » (Dernière heure : une start-up française greffe un cerveau humain sur un androïde.). S’ensuivait une assez longue séquence vidéo où l’on me voyait en compagnie de Thomas, affairés à implanter un cerveau humain dans un corps d’androïde. Ensuite, un commentateur exprimait diverses hypothèses quant à la provenance du cerveau : il excluait l’hypothèse de la fabrication de ce cerveau en laboratoire, prétendait à un prélèvement certainement illégal, et penchait plutôt pour le trafic d’organes, insinuant que BiNeural était en cheville avec des filières indiennes de trafic d’organes. Le film s’achevait par une séquence représentant André (notre androïde) expliquant que son cerveau était certainement humain, mais qu’il avait des difficultés à se souvenir de sa vie avant la transplantation. En guise de conclusion, mon visage triomphant avec une phrase en exergue « Technology knows no morality » (La technologie ne connait pas la morale).
J’ai envoyé l’article à Alain, mais il l’avait déjà repéré : depuis que je lui ai demandé de s’occuper un peu de BiNeural, il est très attentif et suit tout ce qui concerne la société. Il me décharge d’une quantité considérable de tâches administratives et relationnelles; son carnet d’adresses est considérablement plus étoffé que le mien, et il en fait profiter BiNeural.
Il m’a explqué comment ce genre de torchons pouvait avoir du succès, et il a dit qu’il allait essayer de faire quelque chose pour désamorcer cette rumeur scandaleuse.
Les chaînes d’information privées sont de nos jours les seules sources d’informations possibles. Chacun peut monter sa propre chaîne d’informations. Hormis les chaînes d’état, qui ne diffusent pratiquement que de la propagande, il n’existe presque plus de journaux sous forme papier, et les journaux sous forme électronique, du moins ceux qui essayent de présenter une information avec un semblant d’objectivité, ont de la peine à assurer leur survie face aux chaînes privées qui privilégient l’intelligence artificielle aux reportages in situ et aux rédacteurs critiques. Comme ces chaînes privées tirent leurs revenus de la publicité, ils doivent impérativement faire de l’audience, et pour cela ils ne reculent devant aucun sensationnalisme. En cherchant attentivement, on devrait parvenir à trouver quelque part, sur cette séquence vidéo, une mention que les images sont générées par intelligence artificielle, et que les textes sont de simples hypothèses farfelues. Mais c’est un peu à l’image des applications logicielles à l’époque : qui lisait les 50+ pages de conditions légales d’utilisation en petits caractères avant de les accepter ? Ici, qui va chercher la mention en petits caractères qui s’affiche en bas à gauche de l’écran en petit, en bleu ciel sur fond bleu pâle pendant 5 secondes à la fin de la séquence : « generated by AI » ?
Bien sûr, les gens ne sont pas idiots : ils savent que les informations sur chaînes privées sont pourries de « deep fakes« , d’hypertrucages. Mais le caractère sensationnaliste de l’information ainsi présentée finit par l’emporter sur la rationalité; et les gens regardent, puis racontent ce qu’ils ont vu. Et l’hypertrucage devient rumeur insistante qui peut ruiner des réputations. Nombre de ces chaînes participent d’ailleurs à la guerre hybride, qui utilise la désinformation pour fragiliser les entreprises d’un pays. Car il n’y a plus de chaîne vraiment impartiale; les dernières chaînes généralistes sont mortes faute de moyens financiers, il y a bien longtemps; il n’y a donc plus aucune information de référence : si l’on veut démentir une rumeur, il est bien sûr possible d’attaquer en justice la source de la rumeur, ce qui est une procédure ardue, éventuellement coûteuse et très aléatoire. L’Europe s’est doté d’une législation moderne à cet effet; mais prouver qu’une information est effectivement mensongère constitue une enquête pas toujours aisée à effectuer, car les IA qui pourraient remplir cette tâche sont souvent à court d’informations valables. BiNeural n’a pas beaucoup publié jusqu’ici les méthodes qu’ils utilisent pour élaborer un réseau de neurones biologique artificiel : les seules sources d’information à disposition d’une IA qui enquêterait sont souvent les hypertrucages eux-même, et l’IA tourne en rond. L’alternative est de lancer un contre-feu en publiant à son tour un article sensationnaliste réfutant le premier. Mais il faut une certaine expertise des réseaux sociaux pour concocter un contre-feu efficace.
C’est cette solution qu’a choisie Alain; mais BiNeural n’a pas d’experts en la matière sous la main, et Alain est arrivé avec une vidéo vraiment bien fichue qui démontait l’hypertrucage et faisait une pub d’enfer à BiNeural. Et accessoirement, nous mettait en valeur, Thomas, Gisella et moi. Bon, en fait surtout moi; c’est un peu gênant tout de même; Alain fait un peu une fixation sur moi. Il a publié cette vidéo sur 14 chaînes différentes, dont celle de son ancienne société, la chaîne de promotion de NS2. Je le soupçonne d’avoir demandé à son ancienne société de nous composer rapidement un clip. Je ne serais pas surprise même qu’il ait contacté directement la directrice, son ancienne compagne, et cela, je ne suis pas sûre de l’apprécier. Ce soir, il faudra qu’Alain me révèle exactement comment il a pu obtenir ce clip; même si le résultat de la démarche est en tous points remarquable. Mais il faudra qu’il m’explique aussi la nature de ses relations avec son ex.
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