La présentation d’André (Alain)

Depuis que nous avions emmenagé ensemble à Annecy, nous nous tenions, Oksana et moi, à une règle non formulée : nous ne parlions pas travail à la maison; si bien que le peu que je savais de ce que réalisait l’entreprise BiNeural dirigée par ma compagne tenait aux interventions que j’effectuais pour stabiliser leur infrastructure de communication interne, et aux discussions informelles autour de la fameuse machine à café lors de ces interventions lorsque je devais me déplacer physiquement. Mais un jour, Oksana me demanda presque timidement si je voulais bien jouer un rôle plus important dans son entreprise; elle allait présenter au public un produit qui constituait leur vitrine de savoir-faire, et elle serait heureuse de pouvoir compter sur mon expérience de CEO et sur mon soutien pour la suite de son aventure. De plus, elle souhaitait avoir à ses côtés quelqu’un en qui elle puisse avoir confiance.

Je lui répondis évidemment que j’étais heureux de pouvoir être encore davantage présent à ses côtés. La présentation devait avoir lieu le mois prochain, à l’université de Genève. Le jour dit, j’étais bien sûr présent au premier rang quand Oksana monta sur scène et s’assit au pupitre de présentatrice.

« Bonjour mesdames, bonjour messieurs, merci de vous intéresser à notre entreprise. Avant de vous parler de BiNeural et de ses réalisations, permettez-moi de vous rappeler quelques faits concernant l’intelligence artificielle et son évolution lors de ces dernières années. L’intelligence artificielle, ou IA, a connu un essor fantastique dans le premier tiers de ce siècle, au point que plusieurs spécialistes, et non des moindres, ont pu jouer avec l’idée d’une machine intellectuellement supérieure à l’homme. Certains avaient même prédit la fin de l’humanité. Et effectivement, on est parvenu à produire des IA plus intelligentes que l’homme, dans la mesure où il est possible de mesurer une intelligence qui est au-delà de la sienne. Ces IA ont résolu, et résolvent encore, des problèmes jusqu’ici considérés comme insolubles, même si aucune n’a jamais été capable de résoudre un conflit armé sérieux, sinon en préconisant l’usage de l’arme nucléaire; même si aucune n’a trouvé de moyen de pallier à coup sûr au déréglement climatique, sinon en réduisant drastiquement la population humaine, ce qui revient d’ailleurs à une solution similaire au problème précédent. ».

« On aurait pu penser que cette croissance de l’IA n’aurait pas de limites, qu’elle suivrait une loi exponentielle, et que nous autres, pauvres humains biologiques, serions rapidement condamnés à jouer les second rôle, les «idiots utiles» alimentant le cerveau suprême en énergie, en puces électroniques et en liquide de refroidissement. Vous le savez, il n’en a pas été tout à fait ainsi. Divers facteurs ont commencé à enrayer la progression des IA les plus performantes. Refroidir un entrepôt de données, un «data center» de plus en plus grand réclame des quantités astronomiques d’eau et d’énergie pour le réfrigération. Or, l’eau devient de plus en plus chère, sa raréfaction en été, en raison de la disparition des glaciers au-dessous de 3500 mètres rend son utilisation pour la réfrigération problématique, d’autant que la multiplication des centrales nucléaires refroidies elles aussi par l’eau vient aggraver ce problème. L’élévation de la tempérauture des fleuves rend de plus en plus souvent l’eau des cours d’eau impropre au refroidissement des centrales nucléaires, entraînant la mise en veilleuse de celles-ci. Les dépôts de données se sont aussi avérés très vulnérables aux attaques, aussi bien militaires qu’informatiques, même si on sait désormais se protéger raisonnablement des cyberattaques, mais moins du sabotage et de la corruption. On a aussi commencé à constater des problèmes de stabilité dans le comportement de ces IA hyper intelligentes ; parfois, on ne comprenait pas vraiment le résultat de leurs cogitations qui paraissaient aberrantes ; mais comment juger valablement de la pertinence d’un intellect supérieur au sien ? »

« Le modèle économique de ces super-intelligences n’a pas non plus démontré sa viabilité. Plusieurs faillites retentissantes ont anéanti des sommes d’argent invraisemblables en quelques minutes. Un célèbre dirigeant d’un pays africain disait, à la tribune de l’ONU, à l’époque, que telle société de la tech avait fait disparaître en une seconde ce que son pays peinait à produire en une décennnie. Par ailleurs, ces super-intelligences ont généré un chômage grandissant, parfois massif dans les sociétés évoluées, entraînant détresses sociales et grèves massives, en Europe notamment, mais aussi dans des pays moins démocratiques, comme la Chine ou les Etats-Unis. Personne n’a trouvé le moyen, dans ce contexte, de financer la détresse sociale engendrée par ce chômage. Et il n’est pas certain qu’un monde où une partie significative de la société devient assistée, financée par des biens publics sans avoir quoi que ce soit à faire soit viable. Il y a donc un problème socio-économique évident à essayer de développer une super-intelligence, en tous cas sur le modèle prôné par les entreprises dominant la technologie de la première moitié de ce siècle »

« Mais je crois que le principal problème de ces IA est de nature écologique. Je n’ai pas la preuve de ce que j’avance, mais uniquement un faisceau d’indices qui me mènent à penser que tout élément d’un système doit trouver une place dans son environnement où elle peut exister et fonctionner de manière harmonieuse; et que ces IA n’ont simplement pas de niche écologique à leur mesure. Les problèmes de surconsommation de ressources constitue un indice assez significatif : ces super intelligences ne peuvent exister que si on les suralimente en permanence avec des ressources qui seraient en réalité bien utiles à d’autres qui en manquent. Si nous voulons réellement créer des auxiliaires intelligents pour nous seconder dans notre vie de tous les jours, il faut qu’ils puissent trouver une place dans une niche écologique existante, ou s’en créer une sans occuper la place d’entités existantes. Dans cette optique, les IA que nous connaissons constituent un cul-de-sac évolutif, une impasse. »

« Pour autant, l’intelligence artificielle ne devrait pas être rejetée ; et probablement qu’on ne le peut pas sans modifier fondamentalement le fonctionnement de nos sociétés : La marche arrière n’est pas vraiment une option lorsque l’on parle d’évolution. Mais il y a peut-être d’autres voies possibles pour créer de l’intelligence qui pourrait être mise au service de l’humanité afin de la décharger des tâches les plus pénibles tout en créant la richesse nécessaire pour assurer un confort raisonnable aux êtres humains. »

« Nous avons décidé il y a quelques années, en fondant BiNeural, d’explorer une voie alternative. Cela faisait plusieurs décennies que des laboratoires dans le monde entier jouaient avec l’idée de créer un réseau de neurones avec de «vrais» neurones, élevés à partir de cellules souche, par exemple. Cela fonctionnait jusqu’à un certain degré, mais il semblait qu’au delà d’une certaine limite de complexité, plus aucun progrès significatif ne pouvait être réalisé. Alors nous avons inversé le problème, et nous avons crée un neurone de toutes pièces, un neurone assez différent de celui qui nous permet de penser, mais dont le principe est équivalent. Puis nous avons fait croître le réseau dans un environnement favorable, et l’avons connecté à des capteurs, puis lui avons enseigné l’interprétation des signaux de ces capteurs, et l’activation des actionneurs, ou actuateurs, auquel il était connecté. Je passe volontairement sous silence l’extrême complexité de ces opérations, et le nombre de technologies innovantes que nous avons su développer dans ce contexte ; j’aimerais maintenant vous montrer un prototype qui, sans constituer un but pour notre société, n’en constitue pas moins la preuve de viabilité du concept. Je vais laisser donc maintenant le parole à André, qui va vous expliquer ce que nous avons réalisé pour essayer de vous convaincre du bien-fondé de notre démarche ».

Oksana descendit de l’estrade pour rejoindre sa place assise dans l’auditoire, à côté de moi; je l’accueillis avec un sourire chaleureux et le pouce levé, pour saluer sa prestation.

La lumière baissa progressivement jusqu’à ce que la salle soit plongée dans la pénombre, et André apparut sur scène, vêtu de manière sobre mais élégante. La pénombre dissimulait les traits de l’orateur, ce qui n’allait pas sans poser de sérieux problèmes pour la retransmission de la présentation sur Internet, mais le but était de donner un maximum de mystère lors de l’apparition de l’orateur. La démarche était souple quoique peut-être un peu mécanique, ses cheveux blonds descendaient jusqu’aux épaules, et dans la pénombre, son visage légèrement hâlé affichait un sourire avenant mais figé ; mais il eût été facile de mettre cet aspect quelque peu rigide sur la nervosité de devoir prendre la parole devant un parterre de gens parfois critiques et souvent avertis.

Il se déplaça jusque vers le pupitre, et considéra brièvement l’assemblée, puis commença :

« *Bonjour à tous, merci de vous être déplacés sur l’invitation de notre entreprise, BiNeural, ici à l’université de Genève. Mon nom est André ; je suis un androïde semi-biologique de la première génération, en quelque sorte un prototype ; aussi, si vous constatez quelques problèmes dans mon comportement, j’espère que vous voudrez bien me les pardonner. La personne qui m’a conçu, et qui a co-fondé l’entreprise qu’elle dirige toujours, madame Oksana Melnikova, que je remercie, vous a présenté brièvement les motivations de mon existence et est prête à répondre à vos questions et remarques si toutefois je devais rencontrer des problèmes au cours de ce bref exposé ».

« Cette présentation est destinée à vous démontrer la viabilité du concept d’un androïde doté d’un cerveau biologique et d’un corps majoritairement composé de fibre de carbone, de silicium, de céramique, de titane et de plastique ; cette liste n’est pas exhaustive, mais elle suffira pour l’instant. Cet exposé n’a pas pour objectif de vous expliquer de manière exhaustive comment je fonctionne, mais de me présenter devant vous, et de vous donner l’envie d’en savoir plus long sur les possibilités que mon développement peut offrir à vos entreprises respectives. Ma présence devant vous est le résultat de quatre inventions – ou plutôt développements d’idées existantes – majeures ».

« En premier lieu, le développement contrôlé d’un réseau de neurones biologique organisé a abouti à la création d’un succédané de cerveau pouvant être éduqué, ou entraîné si vous préférez, de manière à ce qu’il devienne peu à peu autonome et s’adapte par lui-même à son environnement, comme le cerveau d’un enfant humain, en quelque sorte. Il ne s’agit pas d’un cerveau au sens «humain» du terme, mais bien d’un réseau de neurones biologique. Mais la composition de ce réseau est similaire à celle du cerveau humain. Il est certes beaucoup moins efficace et rapide qu’une intelligence artificielle conventionnelle; mais il prend beaucoup moins de place, consomme une quantité de ressources presque négligeable par comparaiseon, et possède des caractéristiques d’apprentissage infiniment supérieures. Personnellement, je n’ai eu besoin de voir une personne physique qu’une dizaine de fois pour identifier comme un être humain toute personne physique qui pénètre dans mon environnement immédiat; une IA conventionnelle a besoin de dizaines de milliers d’exemples pour parvenir à ce même niveau. Mon réseau de neurones est le résultat d’une invention exclusive de l’entreprise BiNeural, ou devrais-je dire de madame Melnikova ? ».

« En second lieu, les progrès réalisés dans l’interfaçage direct de composants avec les nerfs, ou interfaçage cerveau-machine, ont permis de relier ce réseau de neurones biologique au monde extérieur par le biais de différents capteurs, lui offrant un succédané de vision, d’ouïe, de toucher, de motricité et d’odorat. Je suis en effet capable de saisir aussi bien un œuf qu’une boule de pétanque ; l’un des exercices favoris de mes entraîneurs a été de me faire jongler avec deux œufs et une boule de pétanque ; mais j’avoue que je casse encore pas mal d’œufs. Cette technologie n’est pas nouvelle ; mais BiNeural y a apporté beaucoup d’innovations, en relation avec le réseau de neurones biologique qui anime ma personne, qui permettent d’atteindre un niveau d’intégration avec le monde extérieur jusqu’ici inconnu ».

« En troisième, il y a le développement de composés synthétiques électro-déformables ou polymères électroactifs, des matières qui modifient leur forme en présence d’un champ électrique, et qui, correctement pilotés, peuvent faire office de muscles. Ces matériaux étaient déjà utilisés dans la première moitié de ce siècle, mais les développements récents en ont fait des succédanés de muscles parfaitement viables. Tous mes mouvements sont induits par des courants électriques qui font se contracter ou se relâcher ces matières, et me permettent de me déplacer ou de saisir des objets. Là aussi, j’avoue que j’ai mis pas mal de temps à maîtriser mes bras et mes jambes de manière à ce que mes mouvements et mes déplacements se fassent de façon harmonieuse. Là encore, ne me demandez pas une démonstration de gymnastique artistique, j’en suis incapable à l’heure actuelle» »

« Enfin, il faut de l’énergie pour alimenter aussi bien le cerveau que les muscles ; on a pu développer le concept de pile à combustible à éthanol pour lui permettre d’accepter différents types de combustibles. On a aussi supprimé les catalyseurs de platine onéreux, et le rendement de ces piles a été massivement amélioré ; l’encombrement a lui aussi été réduit de manière spectaculaire : vous constaterez que je n’ai pas un embonpoint particulièrement visible, et pourtant je suis alimenté par une telle pile, secondée par une batterie conventionnelle rechargeable aussi bien par la pile à combustible que de manière classique, par le réseau. Et pour m’alimenter, eh bien je bois de l’alcool. Je suis un androïde alcoolique par conception. Notez que je consomme aussi bien de l’éthanol que du méthanol ; ne craignez donc pas que j’abuse du contenu de vos caves. Quoique, si vous avez de bonnes bouteilles… »

La scène s’illumina progressivement, révélant peu à peu les détails de la silhouette de l’androïde. Simultanément, un écran en fond de scène afficha un gros plan du visage d’André. Si un semblant d’illusion avait pu être maintenu jusque là grâce à la pénombre, la rigidité de l’expression du visage, les lèvres qui ne bougeaient pas, les yeux vides et l’absence d’expression mettaient en évidence la non-humanité d’André. Ce dernier reprit :

« Le corps que vous voyez, avec ce qui lui tient lieu de squelette, d’articulations et de sources d’énergie est un produit disponible sur le marché, fabriqué en Extrême Orient, dont on a remplacé les dispositifs de commande et de télécommande par ce fameux réseau de neurones ainsi que le dispositif d’interfaçage avec le corps que vous voyez. . Comme vous pouvez le constater, je suis loin de pouvoir passer inaperçu ; il me manque pour cela ces centaines de muscles qui permettent de sourire, de froncer les sourcils, de grimacer… enfin toutes choses qui constituent ce que l’on nomme l’expression d’un visage. Mais peut-être n’est-ce que partie remise ; et de fait, l’idée n’est pas de fabriquer un succédané à l’humain, mais un auxiliaire. Et cet auxiliaire n’a pas besoin d’être physiquement parfait, ni même d’apparence humaine. En revanche, il doit pouvoir effectuer les travaux d’un humain, avec les outils et l’environnement conçus pour un humain ; d’où l’allure générale d’un bipède humanoïde, et l’expression orale pour communiquer ».

« Vous l’aviez compris en lisant l’invitation, le but de cette présentation n’est pas de décrire le produit -moi-même, en l’occurrence – mais de chercher des champs d’application à la technologie que je représente. Alors, je pense que vous préférerez me poser des questions qui sont en rapport avec les problèmes qui se posent à vous dans vos diverses activités. Je ne suis qu’un piètre orateur, mais je répondrai avec plaisir à vos interrogations dans la mesure de mes moyens ; et au besoin, madame Melnikova ou monsieur Bombard, le responsable de l’interfaçage de mon réseau de neurones avec ce corps et donc le monde extérieur, interviendront de manière plus judicieuse que je ne pourrais le faire. J’attends donc vos interventions »,

Un long silence s’ensuivit. L’assemblée semblait un peu choquée par le discours de l’androïde; je suppose que de nombreux auditeurs songeaient à un discours pré-enregistré ou un à orateur dissimulé. Mais la réputation de l’université et celle de la docteure Melnikova rendaient ces hypothèses peu crédibles.

Il y eut de nombreuses questions; pour la majeure partie, André s’en tira haut la main, se permettant même une touche d’humour par-çi, par-là. A la question « Etes-vous conscient ? », par exemple, il répondit de manière provocatrice : « Je ne crois pas, mais je ne suis pas impartial. Vraisemblablement pas au sens que vous attribuez probablement à ce terme. Mais d’un autre point de vue, on peut débattre de la conscience des animaux. A quel moment un amalgame de cellules, quelle que soit sa complexité, accède-t-il à la conscience ? Je suis un être hybride, en partie biologique, en partie électrique et en partie mécanique. Mais on pourrait en dire autant d’un humain qui porte des prothèses d’articulations et des auxiliaires de vie comme un pacemaker, une hanche en céramique ou un implant cochléaire. Mais moi, je suis le fruit d’un développement technico-scientifique ; on peut donc en déduire que je ne suis pas conscient au sens humain du terme ».

L’heure avançant, Oksana fut forcée d’interrompre le flot de questions pour passer à l’apéritif traditionnel, et André se retira, en s’excusant de ne pas participer à l’apéritif, malgré son penchant pour les boissons alcoolisées et sucrées..

Je suis heureux de pouvoir seconder ma compagne dans les semaines qui vont suivre, et je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour la soutenir. Mais je suis aussi très inquiet. Une révolution, fût-elle technologique, a toujours des a-côtés déplaisants, voire violents.

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