Ce matin à neuf heures, j’ai reçu un appel d’Alain ! Je ne pensais pas que cela me causerait autant d’émotion après si longtemps. Nous avons échangé quelques banalités; nous étions tous deux un peu gênés; Alain m’a raconté ce qu’il faisait; je savais qu’il était proche de la société BiNeural, et je me doutais qu’il était aussi très proche de madame Melnikova. Je connais Alain, et un tout petit peu les femmes, tout de même. Et quand je vois lors d’une retransmission sur le web Alain regarder la présentatrice avec des yeux de posson frit, il n’est pas difficile de comprendre le contexte.
Puis il m’a parlé de cette campagne de désinformation, et de la manière dont il souhaitait la contrecarrer; mais bien sûr, il n’avait pas les infrastructures pour créer rapidement une contre-offensive, ni surtout les canaux de distribution pour que la contre-offensive aie une chance d’étouffer l’agression. Je dois tout à Alain, alors je ferais n’importe quoi pour lui; j’ai immédiateemnt lancé notre équipe spécialisée dans ce genre d’opérations et en deux ou trois heures, nous avions diffusé sur nos canaux préférentiels une contre offensive mieux ficelée, et ne contenant que des affirmations vérifiables, au contraire de la désinformation. Alain m’a ensuite avoué qu’il était très amoureux de madame Melnikova, mais qu’il pensait malgré tout souvent à moi, à nous deux. Juste qu’il avait peur de me contacter, car il craignait d’avoir mal, et peut-être de me faire un peu mal. J’ai une réputation de femme autoritaire, glaciale et parfois cruelle; mais là, j’ai un peu pleuré.-
A part ça, c’est vrai qu’ici, en Amérique, on se débrouille plutôt bien en matière de désinformation. Un sociologue de Berkeley m’a expliqué que tout cela avait débuté aux débuts du siècle, avec la polarisation de plus en plus marquée des Etats membres de l’Union, et une dégradation grandissante des conditions de vie chez les moins nantis des Américains, alors que parallèlement croissaient les fortunes monumentales chez des oligarques tout-puissants. Il m’a cité le nom du 45ème et 47ème président des Etats-Unis, Trump, comme d’un point de bascule historique. La désinformation a été de tous temps une arme politiuqe dans tous les Etats du monde, y compris les plus démocratiques (ou prétendus tels), mais après Donald Trump, la désinformation est devenue tendance, c’est devenu la normalité. Les médias qui avaient conservé une attitude quelque peu impartiale (j’insiste sur le « quelque peu », parce que l’impartialité, c’est aussi facile à rencontrer que les vérités dans un discours politique) , ces médias ont été souvent ensevelis sous des plaintes en diffamation qui ont miné leur crédibilité et leurs capacités d’enquêter. Les juges qui gardaient un soupçon d’honnêteté se sont vu accusés de fraudes immobilières, d’escroqueries fiscales jusqu’à ce qu’ils se voient poussés à la démission, immédiatement remplacés par des personnes véreuses et complètement soumises au pouvoiir présidentiel. Dans certains cas, on a même vu des personnalités qui ne pouvaient plus assurer leur propre survie parce que tous leurs moyens de paiement et de déplacement s’étaient vu bloqués. Le pouvoir des Etats a été miné au profit du pouvoir central, des polices dédiées intervenaient régulièrement dans les Etats qui ne voulaient pas adhérer aux opinions du président, sous des prétextes divers. Rétablir l’ordre, contrôler l’immigration, lutter contre le terrorisme ou le communisme, et que sais-je encore. Les Iraniens par exemple, en tous cas ceux de Californie, qui s’opposent au pouvoir religieux à la tête de l’Iran, ont été déçus et trompés par cette adminîstration, qui leur avait promis de l’aide, et qui actuellement importe du pétrole iranien, et a rétabli une ambassade à Téhéran.
Les Etats.Unis sont profondément divisés; même au sein de la Californie, il y a des factions qui se sont crées, et la désinformation est omniprésente. Si on veut s’informer, on choisit une chaîne quelconque sur InfoMedia, et on consulte la désinformation de la faction A; ensuite on va sur une chaîne aux idées antagonistes, et on consulte leur désinformation. En croisant ces deux tissus de mensonges, on peut se faire une vague idée de la réalité. Il y aussi la possibilité de s’adresser à une IA qui lit toutes les chaînes et qui fait ce travail pour vous. Mais compiler une tonne de mensonges ne fait pas forcément émerger la vérité. D’autant que les auteurs des mensonges font tout pour que ces fameuses IA se fassent piéger par le déluge de fausses informations qui, évaluées statistiquement, vont peut-être être considérées comme une vérité.
Alors forcément, lorsque l’on est aux Etats-Unis, et que l’on a une entreprise pas tout à fait négligeable, on participe à ce système qu’on le veuille ou non. NS2 ne fait pas exception, et j’ai un département communication qui est vraiment excellent. Ce sont eux qui ont organisé la contre-offensive pour BiNeural. Bien sûr qu’ils ne connaissent rien à BiNeural, enfin pas grand-chose; mais ce n’est pas important. Dans le monde où nous vivons, la réalité, c’est juste ce que l’on veut que les gens croient.
Il faut que je parvienne à persuader Alain de m’organiser un petit meeting en téléconférence avec lui et sa géniale et séduisante compagne. J’aimerais bien que NS2 puisse acquérir des participations à BiNeural, voir carrément acquérir l’entreprise. Juridiquement, cela ne poserait pas trop de problèmes parce que NS2 est une entreprise suisse. Ah oui, mais non ! La Suisse n’est pas dans l’Europe ! Bon, on s’occupera de cela plus tard. D’après ce qu’Alain m’a dit, madame Melnikova a un léger préjugé contre moi, probablement parce qu’elle trouve que j’ai mal agi envers son chéri. Et elle n’a pas tort. Mais bon, les affaires, ça reste les affaires, non ? Business is business, as always.
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