J’avais presque oublié cette histoire de CODES-UE quand un beau matin, en allant sacrifier au cérémonial de la machine à café, je trouve Thomas en discussion avec un inconnu. Je m’approche, et Thomas s’interrompt, et me présente à ce monsieur, un certain Alain Novel, actuellement directeur de CSSI -une boîte de conseil-, expert en sécurité d’entreprise. Lorsque nous nous sommes serré la main, il s’est passé quelque chose; en tous cas, notre poignée de main s’est prolongée juste un peu plus longtemps que nécessaire. Le gars avait une allure tranquille, un regard calme, et un sourire un peu canaille, juste ce qu’il faut; pas désagréable du tout. Mais il y avait des nouvelles déplaisantes : en quelques minutes dans l’entreprise, il avait, avec ses outils dopés à je ne sais quelle IA, détecté qu’il y avait des failles dans notre réseau, et même qu’il y avait presque certainement une taupe à l’intérieur de l’entreprise qui transmettait en temps réel toutes les informations disponibles vers l’extérieur.
Une start-up, ce n’est pas une multinationale; avec moins de 10 employés, direction comprise, on a vite trouvé la taupe sur la base des informations transmises par M. Novel. Le communicateur personnel de Gisella était infecté par un maliciel qui contrôlait son micro et transmettait tout ce qui se disait en temps réel vers je ne sais où. M. Novel a supprimé le maliciel, mais il a posé des questions très précises, et la pauvre Gisella a dû avouer qu’elle avait récemment fait la connaissance d’un beau jeune homme et que le seul moment où elle se séparait de son communicateur alors qu’une autre personne était présente, c’était quand ils étaient ensemble la nuit. Et lorsqu’elle dormait, il avait un accès assez aisé à Gisella endormie pour une authentification biométrique, ou à son sac à main où elle rangeait ses pense-bêtes contenant aussi ses identifiants numériques. La pauvre Gisella était bouleversée d’avoir joué le rôle de taupe malgré elle, mais je suis sûre de sa sincérité, on a fait tellement de choses ensemble, et elle est cofondatrice de l’entreprise… Monsieur Novel lui a recommandé de faire très attention à ce monsieur, qu’il n’avait aucune preuve, mais que les présomptions étaient tout de même assez sérieuses.
Il a ensuite raconté, en partie pour essayer de rassurer Gisella, que cette technique était devenue assez courante, et qu’il n’était pas facile de s’en préserver. Certains allaient jusqu’aux actes violents pour se rendre maîtres d’une personne pouvant leur servir. Il semblerait que, depuis que les systèmes ont su se protéger plus efficacement contre les attaques de cyber criminels, les pirates informatiques recourent de plus en plus à l’intimidation physique pour infiltrer des réseaux d’industrie. M. Novel nous a rapporté le cas d’une grosse industrie qu’il n’a pas voulu nommer mais qui semble être dans le secteur de l’armement, et américaine d’après certains détails qu’il a lâché, où il avait installé le système de protection de NS2, son entreprise, et dont un adjoint à la direction a vu son fils enlevé à la sortie de l’école. L’adjoint a été obligé pour préserver la vie de son fils, de divulguer des accès privilégiés à son réseau d’entreprise, et ils ont immédiatement tenté de télécharger les données sensibles de l’entreprise. Mais lorsqu’ils ont commencé à télécharger des quantités considérables de données, le logiciel de protection de NS2 a détecté une activité inhabituelle et l’a automatiquement bloquée. Les pirates, fâchés, ont fait disparaître le fils de l’adjoint; on ne l’a jamais retrouvé; les pirates n’ont eux non plus jamais été retrouvés. Essayer de remonter une connexion IP empruntant des VPN et le réseau TOR est pratiquement impossible, et la police n’a probablement même pas essayé.
Il a ensuite ajouté que ce genre d’incidents était beaucoup plus courant que ce que l’on imaginait, car dans la majorité des cas les victimes dissimulaient la vérité pour ne pas décrédibiliser leur entreprise. Parfois, les criminels faisaient peser des menaces permanentes sur certains employés pour les forcer à travailler pour des organisations opaques financées par le terrorisme ou plus simplement des états malveillanzs, Selon M. Novel, il arrivait que des responsables informatiques désactivent le logiciel de protection de NS2 qui empêchait les pirates de voler des données malgré les autorisations accordées par ce même responsable, victime de chantage.
Après, ce monsieur Novel nous a installé plein de services pour sécuriser notre réseau « provisoirement, en attendant mieux ». A un moment, je me suis tout de même étonnée : nous n’avions pas encore discuté de contrat, et il installait des tas de fonctionnalités comme ça, gratuitement ? Ou est-ce qu’il comptait nous les faire payer ? Combien ? Quand ? Sous quelles conditions ? Mais il a répondu simplement qu’il avait fait une intervention nécessaire en urgence, et qu’on discuterait du reste plus tard, L’urgence de ce matin, c’était « à bien plaire » et il se réjouissait de venir nous installer quelque chose de définitif dés que nous serions tombés d’accord.
Je n’aime pas trop les cadeaux des gens que je ne connais pas, car cela cache souvent quelque chose; je lui en ai fait la remarque et il a répondu en riant timidement qu’il s’estimerait payé si je voulais bien déjeuner avec lui dans un restaurant au bord du lac. Nous en profiterions pour faire connaissance et discuter de la suite des opérations.
Mon côté « scientifique froide et rationnelle » a hésité un instant entre lui montrer la porte, ou l’emprunter moi-même. Finalement la femme que je suis aussi a réservé une table pour deux à la Galéjade,
Je ne suis pas revenue au boulot après le déjeuner, et monsieur Novel, qui avait laissé des affaires chez nous, non plus. Nous nous sommes promenés au bord du lac; il m’a raconté Alain, la Californie et les Alpes, je lui ai raconté Oksana, la Haute Savoie, mes parents adoptifs et mon doctorat. Je ne sais plus quand nous nous sommes embrassés, mais le lendemain matin, il était à côté de moi lorsque je me suis éveillée, et il me regardait.
Je suis arrivée très en retard, avec Alain à mes côtés, au travail. Je suis très reconnaissante à mes collègues de n’avoir fait aucun commentaire.
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