Rupture (Gisella)

Après la découverte du mouchard sur mon communicateur par M.Novel, je ne savais pas trop que faire avec cet amant encombrant; je n’ai pas osé interroger M. Novel à ce sujet, ni Oksana; d’ailleurs, ces deux-là ont occupé leur après-midi avec d’autres préoccupations. Je suis très contente pour Oksana, j’espère qu’elle sera heureuse car elle le mérite.

Mais quand je me suis retrouvée chez moi, seule, j’ai commencé à paniquer un peu. Comment réagir s’il souhaitait venir ce soir ? J’ai d’abord posé la question à mon frère Giorgio, en lui expliquant la situation. Il a d’abord ronchonné, comme à son habitude, puis il a pris l’identité de mon amant, téléchargé une photo que j’ai faite de lui à son insu et dit qu’il allait faire des recherches sur Europol; en attendant, il me conseillait de jouer la comédie de la femme indisposée, ou de la migraine. Les hommes connaissent les classiques, n’est-ce pas ? Mais il m’a aussi conseillé de m’en ouvrir à ma directrice, madame Melnikova, ainsi qu’à ce monsieur Novel qui avait l’air si expert en sécurité de l’information.

L’un et l’autre étaient indisponibles l’après-midi; et le matin, ils sont arrivés très tard : la nuit a dû être riche en émotions pour eux deux. Thomas grommelait comme quoi il n’y croyait pas, qu’il avait classé Oksana dans les glaçons perpétuels, alors je lui ai dit qu’il était simplement jaloux qu’un autre ait réussi ce qu’il n’avait pas pu obtenir. Il l’a admis en riant, et en souhaitant tout le bonheur du monde à M.Novel et à Oksana. De nous tous, il est le seul à bien les connaître tous les deux.

Et de fait, peu de temps après, Giorgio m’a appelée pour me dire qu’il serait, lui, présent lors de notre prochaine rencontre, et avec le renfort de l’un de ses collaborateurs. Il n’a pas voulu me communiquer le résultat de ses investigations sur Europol; je ne sais pas si l’individu avait un passé criminel.

Dans l’après-midi, j’ai parlé de mes préoccupations à Oksana, et M. Novel était présent. M. Novel pensait quant à lui que je n’entendrais plus guère parler de cet amant encombrant, si toutefois c’était bien lui le responsable de l’installation de ce logiciel espion. L’interruption du flot d’information après la désinstallation du maliciel avait dû mettre la puce à l’oreille des cybercriminels, et ils avaient selon toute vraisemblance abandonné cet angle d’attaque, quitte à en trouver un autre très bientôt.

Monsieur Novel nous a alors raconté que le crime organisé avait explosé ces dernières années; chacun pouvait profiter de services criminels de niveau professionnel presque aussi simplement que de commander un nouveau gadget en ligne. Pour l’exemple, il s’est connecté de manière anonyme sur un site qui proposait d’organiser toutes sortes d’activités sympathiques : attentats, assassinats, enlèvements, séduction, désinformation et j’en passe. Ces sites étaient très difficiles à localiser, et de plus généralement protégés par les pays qui les abritaient. Pays qui souvent d’ailleurs les finançaient discrètement ou ouvertement dans le cadre de la guerre hybride qu’ils menaient désormais. Conclure un « contrat » pour assassiner une personne se faisait aisément, en tout anonymat, de manière difficilement traçable avec paiement en cryptomonnaie. La forte proportion de personnes n’ayant pas d’activité rémunérée permettait à ces organisations criminelles de disposer d’une main d’oeuvre très bon marché, et que souvent il n’était pas nécessaire de payer parce qu’ils se faisaient ensuite tuer dans le cadre d’une opération de police. Ces gens inexpérimentés laissaient en effet des traces assez faciles à remonter pour des brigades de police entraînées, et lorsqu’ils se voyaient coincés, ils perdaient le plus souvent la tête et menaçaient les policiers qui venaient les arrêter. Ces derniers ne faisaient généralement pas de quartier et tiraient à la première menace.

Cette manière de faire avait été instaurée au début du siècle par les cartels de la drogue, qui utilisaient le plus souvent des mineurs, des adolescents comme exécuteurs des basses oeuvres, comme les assassinats, les enlèvements. Lorsque ces gens se faisaient prendre, ils ne pouvaient guère dénoncer les commanditaires, car ils ne les connaissaient pas. Ce genre de main d’oeuvre était disponible partout, à bas prix, et ils étaient prêts à tout.

Dans le domaine de l’espionnage industriel, la recherche de confidences sur l’oreiller avait de tous temps été utilisée pour introduire des taupes dans une entreprise concurrente; la séduction d’hommes et de femmes pouvant détenir des informations, ou mener à ces mêmes informations avait désormais atteint un degré d’efficacité inédit, grâce à l’intelligence artificielle qui savait profiler les personnes qui avaient le plus de chances de s’introduire dans l’intimité de gens influents.

Moi, tout le monde sait que je suis une romantique indécrottable : cela n’a pas dû être trop difficile de me profiler et de mettre un mâle attirant sur mon chemin. C’est vrai qu’il était mignon, ce bougre…

Finalement, je n’ai jamais plus eu de nouvelles de mon amant. M. Novel a semble-t-il correctement évalué la réaction des cybercriminels.

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