Guerre hybride (Oksana)

Lorsque j’y pense, il était au départ assez peu probable qu’Alain et moi on se rencontre. Sans même parler de ma naissance quelque part en Ukraine qui rendait à priori la relation avec un petit Suisse bien établi dans ses Alpes difficile, une biologiste française plutôt socialiste avait peu de chances de se lier à un ingénieur CEO, d’une boîte de la tech devenue importante et ayant pignon sur rue à Silicon Valley.

Lorsque nous avons fondé notre start-up, avec deux collègues fraîchement diplômés, Gisella Massani qui m’a accompagné dans mon périple à l’université, et Thomas Bombard que j’ai rencontré par hasard lorsque je faisais mon travail de doctorat aux HUG, nous ne nous doutions pas que nous allions devoir subir autant de tracasseries administratives. Douce France !

Après un peu plus d’un an d’existence, nous avons reçu la visite d’un délégué d’une administration de l’Union Européenne qui s’appelait CODES-UE. Renseignements pris, cette abréviation signifiait Coordination Défense et Sécurité dans l’Union Européenne. C’est un organisme qui collecte des renseignements sur toutes les entreprises susceptibles de développer des produits susceptibles un jour d’acquérir une importance stratégique, dans le domaine militaire, commercial, ou du renseignement. Le but est d’imposer des mesures de sécurité strictes à ces entreprises pour s’assurer que leurs développements ne soient pas copiés, dérobés ou détruits, puis utilisés à des fins dommageables pour ses membres dans le contexte de la guerre hybride que livre l’Union contre un ennemi aussi insaisissable que multiple depuis le début de ce siècle. Apparemment, un ministère français désoeuvré avait décidé que nous développions des produits pouvant présenter un certain intérêt stratégique, et nous avait signalés au CODES-UE, d’où la visite de ce type en costard-cravate, plutôt bien mis de sa personne, mais dont les connaissances en biologie s’arrêtaient aux travaux de Lamarck et dont l’expertise en génétique datait de bien avant Mendel.

En revanche, il nous a longuement expliqué comment les acteurs de la guerre hybride agissaient, et comment l’Union se défendait contre ces attaques visant non seulement à piller les connaissances de l’Union, mais à déstabiliser les gouvernements, fomenter des troubles politiques, soutenir les orientations politiques extrêmistes, et alimenter des polémiques visant à décrédibiliser les gouvernements. Bon, personnellement, je ne pensais pas qu’il eût été nécessaire de faire quoi que ce soit pour décrédibiliser notre gouvernement, mais je me suis abstenue de faire une remarque dans ce sens. J’ai senti que la plaisanterie serait probablement mal accueillie. Le prix de la défense contre les seules cyberattaques se chiffrait en dizaines de milliards d’euros en 2025, et il n’a cessé de doubler voire parfois tripler chaque année depuis. Le CODES-UE a de ce fait défini et introduit un protocole auquel doivent se soumettre les entreprises effectuant des développements « sensibles »; et notre cher ministre chargé de la chose avait cru bon de placer notre jeune start-up dans cette pile des dossiers encombrant son bureau. J’espère qu’au moins cela lui aura permis de faire un peu d’ordre sur son pupitre.

Le protocole ne s’arrête de fait pas au simple verrouillage sécuritaire des infrastructures de communication (Internet, communicateurs personnels, dispositifs de vidéo conférences, VPN de télétravail, communications au public et j’en passe). Non, cela va plus loin, et impose la vérification des activités du personnel de l’entreprise (aussi en période de congé) et de l’environnement sécuritaire physique de la production (accès aux locaux, possibilités d’introduire des micro-drones, espionnage à courte distance). Tout cela représente un investissement considérable; pas seulement financier, mais aussi par le simple fait de consacrer du temps à la recherche de qui pourrait aider une start-up comme la nôtre, avec ses spécificités liées au domaine de fonctionnement peu au fait des domaines sécuritaires, à remplir le cahier des charges du CODES-UE. Parce que l’Union a aussi défini, dans son protocole, qu’une entreprise qui laisserait fuir des renseignements importants pour les aspects sécuritaires de l’UE peut être tenue pour responsable des dégâts si l’on se rend compte qu’elle s’est rendue coupable de négligence. Costard cravate ne s’est d’ailleurs pas fait faute de nous citer quelques exemples particulièrement spectaculaires pour nous mettre la pression.

En revanche, l’UE accepte de participer au financement des travaux de sécurisation des infrastructures; il s’agit toutefois d’une participation forfaitaire modeste. Inutile d’espérer couvrir les frais avec cette aumône.

Après le départ de Costard cravate, nous nous sommes précipités sur les IA disponibles pour demander si elles pouvaient nous conseiller quelque chose. Comme toujours avec les IA, on a reçu tout plein de réponses, et Gisella disait « Mais confier tout notre savoir-faire et même notre vie privée à des gens qu’on ne connaît pas, c’est presque aussi flippant que de se faire voler ses données ». Thomas a surenchéri « Ouais, à une époque, on disait que la Chine surveillait ses habitants; franchement là, la nuance m’échappe un peu ». Sur le fond, j’étais assez d’accord avec eux; on a décidé de faire ce que font les politiciens et les militaires devant une situation critique : Ne rien décider. On est allés boire un jus au bord du lac, et on s’est dit que la nuit porterait conseil.

Le lendemain, Thomas m’a abordé devant la machine à café où je discutais avec Gisella, et nous a dit : « Je croise parfois un mec, lors de mes courses de montagne; c’est un rampant, alors que je suis plutôt style collant-pipette; je sais qu’il bosse dans le secteur, de la sécurité d’entreprise, je pourrais lui demander, si cela vous convient ». Il faut que je fasse un petit aparté, là : Thomas, à part être un brillant ingénieur en microélectronique, est un adepte de sports assez musclés et physiquement exigeants. Parapente, ski de pente raide quand il trouve de la neige au-dessus de 3000 mètres, trail, ultratrail, escalade, vous voyez le topo ? Je suppose qu’un rampant qu’il croise en montagne, c’est juste un mec normal qui marche à une allure normale. Fin de l’aparté. Gisella lui a dit : « Qu’est-ce qui te fait croire qu’il est digne de confiance ? ». Thomas a eu l’air un peu gêné, et a répondu : « Ben, il m’a sauvé la mise une fois en montagne, et on a discuté. Je pense que c’est un mec sincère et intègre. Au pire, on peut le rencontrer et écouter ce qu’il peut -ou pas- nous proposer ». Je n’avais pas très envie de discuter de sécurité des systèmes à ce moment, alors j’ai dit « Ok, fais venir ce gars et on décidera après ». Une occasion de repousser une décision délicate, cela ne se refuse pas, n’est-ce pas ? Je suis repartie vers le labo, et j’ai encore entendu Thomas qui disait à son communicateur personnel « Appeles Alain Novel ».

Vous savez maintenant comment nos chemins se sont croisés. On vous expliquera une prochaine fois comment ils se sont rejoint.

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