Maslow, toujours

Abraham Maslow (1908-1970) était un psychologue américain connu pour son expression humaniste des besoins de l’homme. Ces besoins sont souvent représentés sous la forme d’une pyramide à 5 niveaux, la pyramide de Maslow, aussi appelée pyramide des besoins.

Pyramide de Maslow

  1. Les besoins physiologiques : respirer, manger, boire, dormir; besoins vitaux, pour l’essentiel.
  2. Les besoins sécuritaires : un environnement prévisible, un cadre de vie stable.
  3. Le besoin d’appartenance : affection des autres, amour, bien-être en société des autres.
  4. Le besoin d’estime : confiance et respect de soi, reconnaissance et appréciation des autres.
  5. Le besoin d’épanouissement : Besoin d’accomplissement de soi, de progression.

Ce modèle bien connu, et souvent enseigné, en particulier dans le cadre du management, est critiqué pour son excessive simplicité; par corollaire, la communauté scientifique le considère actuellement comme erroné; néanmoins, il définit une hiérarchie intéressante qui peut être rapidement mise en évidence par quelques éléments très concrets. La hiérarchisation sous-entend que les besoins « élevés » sont mieux considérés que les besoins « élémentaires ». Cette hiérarchie peut être illustrée par la réticence que l’on peut avoir à payer ses impôts ou son assurance maladie alors même que l’on n’hésite pas trop à acheter un véhicule dont les performances excèdent probablement l’usage que l’on va en faire. Pourtant, les impôts servent (ou devraient servir, mais c’est là un autre débat) à satisfaire des besoins vitaux, alors que le gros SUV qui passe 90% du temps au garage… Ici, c’est clairement le besoin d’estime qui prend le pas sur les besoins physiologiques et sécuritaires. Quant à discuter du bien-fondé de l’utilisation d’un véhicule automobile, aussi prestigieux soit-il, comme signe de valorisation personnelle… c’est une question qu’on laissera à l’appréciation de chacun.

Le besoin d’estime et le besoin d’accomplissement de soi sont souvent liés, dans l’esprit des gens, à la puissance que confère la possession d’importants biens matériels. Ceci peut peut-être expliquer le désir immodéré et irrationnel d’enrichissement de certains, déjà tellement fortunés qu’il n’ont pratiquement aucune chance de parvenir à profiter de leurs richesses dans le temps qu’il leur reste à vivre.

La pyramide de Maslow permet aussi de fournir de précieux indices sur le comportement des consommateurs, en particulier dans le secteur des technologies de l’information. Les réseaux sociaux tablent sur le besoin d’appartenance, dans un premier temps (si t’es pas sur Facebook, t’es rien), puis, lorsque vous vous êtes fait des « amis », sur le besoin d’estime en fournissant aux utilisateurs des outils pour se mettre en évidence. Apple vend ses iPhone haut de gamme 5 ou 6 fois plus cher que certains appareils fonctionnellement équivalents, et d’une espérance de vie similaire parce que conditionnée par l’obsolescence programmée justement développée à un niveau presque artistique par ce même constructeur californien… Mais l’image d’Apple reste depuis Steve Jobs une image valorisante et innovatrice, même si l’entreprise n’a pratiquement jamais innové, se contentant de racheter et d’intégrer (remarquablement bien, il faut le souligner) des technologies novatrices introduites par de jeunes start-up en mal de financement. Un consommateur qui achète un iPhone participe à cette image valorisante que met en avant Apple.

De fait, on peut transposer la pyramide de Maslow dans le monde des technologies de l’information; plusieurs propositions ont été faites (comme par exemple celle-ci), mais il n’y a pas de consensus sur ce sujet. Tout au plus retrouve-t-on généralement les éléments physiques d’Internet en bas de la pyramide, les systèmes d’exploitation et les éléments de sécurité au deuxième niveau, puis (dans un ordre disparate, mais en remontant vers le haut de la pyramide) les systèmes de développement, les applications, les infrastructures de publication web et les réseaux sociaux.

Comme l’intérêt des utilisateurs est plus orienté vers les fonctionnalités valorisantes (en haut de la pyramide), il est logiquement plus avantageux de développer un applicatif qu’une infrastructure de communications ou un système d’exploitation : ces deux composants sont en effet considérés comme implicites par les utilisateurs, et leur utilisation n’est guère valorisante. Il n’en a pas toujours été ainsi; longtemps, le système d’exploitation et la connexion réseau ont été des éléments revêtant une importance certaine pour l’utilisateur. Actuellement, les fonctionnalités proposées par les rares acteurs survivants étant équivalentes, le système d’exploitation n’a plus qu’une importance marginale. Ainsi, après avoir bâti sa fortune sur Windows et Office, Microsoft s’est désormais mué en entreprise de services dans le domaine du « cloud computing ».

Pourrait-on appliquer aussi le schéma de Maslow à des Etats ? Des Etats pourraient-ils privilégier des investissements à l’utilité peu évidente pour des raisons de prestige ? Les Jeux Olympiques de Sotchi à la gloire du tsar Vladimir sont encore dans les mémoires et semblent malheureusement confirmer l’hypothèse si besoin était. Et il n’est pas jusqu’à un petit Etat comme la Suisse qui ne se laisse tenter par des investissements inutilement dispendieux. Le peuple suisse va prochainement voter un budget (six milliards de francs tout de même, investissements d’entretien non comptabilisés, mais d’envergure équivalente) pour l’achat de nouveaux avions de combat, mais les machines envisagées sont-elles réellement adéquates pour un pays si restreint que les avions les plus rapides ont tout juste le temps de décoller de leur base avant de virer pour éviter de violer l’espace aérien d’un pays voisin ? Une alternative moins onéreuse ne permettrait-elle pas de remplir les missions envisagées avec une pollution bien moindre ? Une initiative dans ce sens a été lancée et devrait aboutir. Mais le coronavirus est venu interrompre ce processus, et il n’est pas sûr que les évidences de l’hiver 2020 restent d’actualité à la sortie de la crise dans laquelle le monde entier se trouve plongé.

La pyramide de Maslow constitue un modèle pas très encourageant pour notre société. Mon ego passe avant tout… Aux Etats-Unis, un président improbable a fait de ce postulat un argument électoral imparable : America First ! La crise mondiale du coronavirus pourrait, selon les modèles les moins optimistes (que chacun espère erronés), causer des dizaines de millions de morts, des personnes comme l’auteur de ces lignes, par exemple, doublement personne à risques… Mais cette même crise pourrait aussi déboucher sur une prise de conscience sociale qui permettrait de placer la solidarité au-dessus de la promotion personnelle. On peut rêver.

On peut rêver d’une pyramide de Maslow inversée, du moins en partie. Ou les valeurs essentielles prennent plus d’importance en regard des objectifs de valorisation personnelle. Il y a eu plusieurs visions de la société qui ont tenté, par le passé, de modifier l’ordonnance de cette pyramide. Marx et Engels, pour ne citer que les plus connus, avaient imaginé le communisme, en renversant simplement la pyramide, avec le résultat que l’on connaît.

Finalement, est-il nécessaire de hiérarchiser les besoins de l’être humain ? Ne suffirait-il pas de les mettre pêle-mêle dans un nuage d’où on pourrait les faire émerger en fonction des situations rencontrées ? Il paraît évident que pour la génération à laquelle j’appartiens (1945-1960, peu après la guerre), une telle attitude relève de l’utopie, sauf conditions exceptionnelles comme une guerre ou une pandémie, par exemple. Mais la génération 1995-2010 ? Celle de Greta Thunberg, et d’autres pas encore suffisamment médiatisés… on ne peut que souhaiter qu’ils parviennent à changer de paradigme de société. Au nom du climat, au nom de l’équité sociale, au nom de l’humanité, au nom de la planète et de son écosystème… au nom de leur propre bien-être, simplement.

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