Des animaux et des hommes…

Il est devenu de bon ton de parler de spécisme et corollairement d’anti-spécisme pour justifier une alimentation traditionnelle (avec apport de protéines d’origine animale) ou purement « végétale ». On tend chez les anti-spécistes à renoncer à toute forme d’utilisation de ressources animales (pas de cuir, pas de laine, etc…), rejoignant ainsi les mouvements dits « véganes ». Bien sûr, cette tendance se traduit abondamment dans divers débats télévisés réunissant (si toutefois on peut parler de « réunion ») de fervents défenseurs des animaux d’une part (véganes ou végétariens généralement) et des carnivores ou des éleveurs. Le genre de débat programmé pour qu’aucune discussion constructive ne puisse avoir lieu, un de ces débats dont la télévision semble avoir le secret, avec un « modérateur » vite dépassé par les évènements et qui se contente au final d’essayer de distribuer équitablement le temps de parole entre les « pro », les « contra » et la pub.

Et que je te parle de l’empathie que peuvent manifester les animaux, de la délicatesse avec laquelle on abat les cochons, des adorables poussins qu’il semble impossible de consommer, etc… Et que je te rétorque avec les problèmes économiques qu’entraînerait une renonciation à l’exploitation des animaux de rapport. Entre ceux qui veulent continuer à bouffer de la viande et ceux qui ont totalement renoncé à en consommer, il ne peut guère y avoir débat.

Ainsi, quand on me dit que les animaux peuvent avoir de l’empathie, je peux agréer à l’affirmation; mais jusqu’à un certain point. Mon chat manifeste une empathie certaine pour mes caresses et accessoirement pour les croquettes que je lui propose dans son distributeur. Bon, il manifeste aussi une certaine forme d’empathie pour les souris et les  petits oiseaux. Vous avez déjà vu un chat jouer avec une souris vivante pendant de  longues minutes ? Ben franchement, je ne souhaiterais pas être à la place de la souris. Les humains ne sont donc pas seuls à maltraiter les animaux, même si je ne défends aucunement la maltraitance des animaux.

Et un lion qui se déguste une gazelle au déjeuner, vous avez déjà vu ? Et un bête doberman qui se paie un jeune faon à l’apéro avant d’aller bouffer sa pâtée ? (Eh oui, ça arrive, j’avais un voisin célèbre, un éditeur romand très connu qui a longtemps présidé le salon du livre en Suisse, qui lâchait son molosse dans la forêt à une certaine époque. Je retrouve encore parfois des bouts de squelette en me promenant…). Par ailleurs, comparer les animaux aux humains n’est pas forcément sympa pour les animaux. Un chat peut torturer une souris pendant le temps qu’il veut, il n’arrivera jamais à la cheville des  bourreaux nazis (ou de certains idéalistes con-vaincus con-temporains) question cruauté. Non, là où le débat (puisqu’il faut appeler débat une cacophonie où chacun s’ingénie à parler en même temps que les autres) passe totalement à côté du sujet, c’est qu’il passe comme chat sur braise (si je puis me permettre) sur des problèmes qui me semblent vraiment fondamentaux :

  • L’élevage constitue un problème majeur du point de vue écologique, en raison du méthane dégagé (les pets des vaches, en fait) qui accentue notablement l’effet de serre. En revanche, l’élevage est une activité vitale pour nombre de régions qui n’ont pas d’autres débouchés économiques, comme les vallées de montagne, où ces braves vaches, ces charmantes chèvres et ces moutons jouent aussi un rôle écologique positif en broutant l’herbe et  en entretenant les alpages, directement ou indirectement. Mais sans consommation de viande, l’élevage devient une activité assez peu intéressante, non ? Alors, comment on entretient les alpages ? Parce que les faucheuses, ça coûte cher en main d’oeuvre, et ça pollue pas mal non plus… Et si on ne peut même plus tondre la laine des moutons, ou traire les vaches, alors à quoi bon ?
  • Invoquer des considérations d’intelligence ou d’empathie des animaux pour prôner le végétarisme ou le véganisme me paraît pour le moins hasardeux. J’ai quelques doutes sur l’intelligence ou l’empathie d’une huître, pour ne rien dire d’un ver de terre ou des criquets dont on nous promet des steaks fumants dans un futur très proche (enfin, pas trop proche, j’espère…). Il faudrait donc diviser les animaux en « supérieurs » et « consommables »… Mais où place-t-on le curseur ? Je connais des personnes (très sympathiques au demeurant) qui me diront « pas de curseur, on ne mange pas d’être vivants ». Bon, alors arrêtes de vivre,  collègue, parce qu’avec les millions de bactéries que tu ingères  (et qui sont nécessaires à ta vie), tu es un assassin d’êtres vivants comme les carnivores (pour ne rien dire des limaçons qui traînent dans ta salade) ! Je répète : le curseur, on le met où ?
  • On pourrait mettre le curseur au niveau des mammifères; et tant pis pour les élevages de saumons de la mer du Nord; mais zut ! les volailles ? On pourrait établir une liste. Forcément arbitraire, et variable selon la culture des gens incriminés. Pas simple…
  • Historiquement, il semble avéré que le primate a évolué vers l’humanité en diversifiant ses sources d’alimentation. Le fait de devenir chasseur lui a imposé le développement d’accessoires pour tuer des êtres nettement plus puissants que lui. Développement d’accessoires qui a conduit à la facture d’outils et a au final développé les facultés de raisonnement et l’inventivité chez ces primates. Une rupture avec une habitude alimentaire qui a contribué au succès de l’espèce est-elle vraiment sans conséquences négatives ? Ces « débats » manquent souvent de scientifiques, d’ailleurs…
  • Un régime alimentaire sans aucune protéine animale (je ne parle pas forcément de viande, ici) est souvent difficile à équilibrer, à tel point qu’il est souvent nécessaire d’utiliser des compléments alimentaires. C’est en particulier le cas pour les enfants de couples véganes, qui montrent des carences alimentaires parfois inquiétantes. On peut raisonnablement se poser la question de la pertinence d’un régime alimentaire qui impose l’utilisation de compléments alimentaires industriels…

Il est d’ailleurs surprenant de constater que dans ces débats télévisés, on demande leur avis à des personnes dont chacun connaît la position plutôt qu’à des scientifiques au discours plus nuancé. Un peu comme inviter Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi (calife Ibrahim, de l’Etat Islamique d’Irak) pour discourir sur la laïcité de l’Etat, ou Oskar Freysinger pour avoir son avis sur l’immigration… C’est vrai que ces deux protagonistes feront certainement plus d’audimat que le professeur Dupont de la Faculté des sciences humaines de l’université de Lille 3 (excellente faculté, par ailleurs).

Pour en revenir au débat sur l’alimentation fondée sur l’exploitation animale, comme à l’accoutumée, les positions extrêmes sont généralement peu pertinentes. Il est sans doute pertinent et nécessaire de consommer moins de ressources d’origine animale, et aussi de garantir aux animaux une plus grande qualité de vie. Quant à y renoncer complètement, c’est peut-être un débat à long terme qu’il faudra envisager, mais à court terme, cela semble pour le moins déraisonnable.

 

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