Hier, je suis allé à Annecy pour visiter un grand appartement où nous pourrions nous établir, Oksana et moi. Parce que Belmont, c’est magnifique, mais je veux passer plus de temps avec ma belle; et puis moi, je peux fonctionner à peu près n’importe où dans le monde en télétravail, mais Oksana, elle a une boîte avec deux ou trois employés et un laboratoire. Elle a besoin d’être présente dans l’entreprise. Et puis, la région d’Annecy est magnifique; il y juste mes parents qui râlent parce que je suis plus loin d’eux. Mais c’est avec Oksana que je veux vivre, pas avec mes parents, alors…
A la gare, comme dans la plupart des gares de l’Union Européenne, on retrouve la foule bigarrée de ceux que j’appelle les assistés. Ce sont des gens qui ne comptent que sur le revenu minimal universel (UMI dans son abréviation officielle, pour Universal Minimal Income) pour subsister. Bien sûr, certains (beaucoup) ont cherché et n’ont pas trouvé d’autres sources de revenus que l’UMI, mais ceux-ci ne sont généralement pas dans les gares, et j’évite de les qualifier d’assistés, car c’est plutôt péjoratif.
Lorsque l’intelligence artificielle a commencé à envahir le monde de l’emploi, il y a eu une série de crises majeures; les premiers emplois touchés furent sans surprise les cabinets juridiques, les comptables, les programmeurs, les secrétariats, tous ces emplois qui étaient considérés comme qualifiés, mais qui en réalité se résumaient souvent à des tâches de gratte-papiers. Ce que l’on avait moins anticipé, c’est l’émergence rapide de robots plus ou moins humanoïdes en provenance de la Chine essentiellement, et qui s’avérèrent constituer une arme de destruction massive pour l’Occident. Sweeper, un robot humanoïde spécialisé dans les tâches de nettoyage, fut le premier coup de boutoir asséné par l’Extrême Orient contre le modèle sociétal occidental. Il coûtait à peu près soixante mille euros l’unité, et pouvait fonctionner H24. Il était même capable de gérer la recharge de ses batteries d’alimentation tout seul. Une grande société de nettoyage, active dans une dizaine d’Etats de l’Union, acheta ces robots et licencia la majeure partie de son personnel. Puis suivirent des robots maçons, des agriculteurs, des éboueurs, etc… Si plusieurs experts avaient prévu ce genre de situation, les démocraties occidentales n’étaient pas armées pour gérer une telle révolution cataclysmique de la société laborieuse. Aucune démocratie ne peut sans vaciller encaisser un chômage qui passe de 5% à plus de 50% en quelques années.
A cela s’ajoutèrent plusieurs facteurs aggravants. La nécessaire réfaction des bâtiments, permettant de supprimer les « passoires énergétiques » entraîna une hausse significative des loyers, et de nombreux locataires se trouvèrent privés de logement; l’accroissement des températures en Europe rendit encore plus précaire l’existence en l’absence d’un logement décent. De nos jours, plusieurs départements de France métropolitaine sont en alerte rouge « canicule » pendant plus de trois mois par année, ce qui les rend difficilement habitables. De fait, ces départements sont de moins en moins habités. Il faut encore ajouter à cela la pression très forte des réfugiés climatiques en provenance de régions devenues difficilement habitables; soit que les conditions climatiques soient devenues incompatibles avec la vie, soit que des gouvernements peu scrupuleux aient décidé de se débarasser de leur misère en l’exportant vers d’autres contrées. Enfin, la raréfaction d’une ressource essentielle, l’eau, entraîna un appauvrissement général de nombreuses régions d’Europe qui jusque là exportaient des produits agricoles. Corollairement, de nombreux produits agricoles indigènes vinrent à manquer, et leur remplacement par des produits d’importation ne put pas toujours être assuré.
Bien sûr, on avait anticipé dans une certaine mesure ces problèmes. On avait préparé des solutions, mais il faut du temps et un certain consensus pour les mettre en oeuvre dans une démocratie; étonnamment, l’Union Européenne résista assez bien, sans avoir recours aux exécutions massives qui eurent lieu dans la plupart des dictatures, ainsi que dans certaines démocraties qui avec le temps avaient viré vers des autocraties de milliardaires. Oh. bien sûr, les émeutes sociales, les chutes de gouvernements, les pillages se multiplièrent, mais la société européenne était suffisamment attachée aux principes démocratiques pour parvenir finalement à résister à ce tsunami social. Même les mouvements politiques nationalistes et souverainistes d’extrême-droite, échaudés par le sort de certains pays autrefois considérés comme exemplaires, modérèrent leurs ambitions pour s’atteler à la tâche immense de restaurer un semblant de sérénité dans le fonctionnement des Etats.
C’est à cette époque que fut instauré l’UMI, qui est financé par l’imposition des revenus des entreprises. Certains auraient préféré taxer le travail des robots, mais on se heurta à des discussions sans fins pour savoir ce qu’était un robot, et sur le fait que l’on péjorait par une telle taxe les capacités concurrentielles des entreprises, par opposition à une concurrence qui n’eût pas taxé le travail des robots.
L’UMI est versé à tout le monde, sans conditions. Théoriquement du moins, chacun peut manger à sa faim sans avoir à travailler pour un salaire. On pensait avoir résolu le problème; mais il n’y avait toujours pas d’emploi pour tout le monde. Les laissé-pour-compte du marché du travail avaient certes de quoi survivre, mais ils se trouvaient dans une impasse. On inventa diverses aides à l’initiative personnelle, pour encourager ces gens à entreprendre une activité; mais outre le fait qu’il n’est pas toujours facile de s’inventer une activité intéressante et -si possible- rentable, un nombre appréciable de ces gens estimèrent que tout était très bien ainsi, et que l’UMI suffisait à leurs besoins.
L’oisiveté de ces gens entraîna sans surprise une recrudescence massive de l’alcoolisme dans un premier temps. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles un certain nombre de politiciens en mal de puritanisme vertueux militent pour l’interdiction de l’alcool dans l’Union. Puis il y eut l’invasion prévisible des drogues de synthèse bon marché : le début du siècle en avait déjà fait l’expérience, mais ici, on avait changé de facteur d’échelle. Les autorités n’ont actuellement encore pas trouvé de parade à cette invasion de drogues orchestrée par diverses mafias souvent financées de manière occulte par des Etats qui n’apprécient que médiocrement les démocraties.
L’une des solutions prônées par quelques états a été de renforcer leurs armées; certains ont même renoncé à introduire l’UMI pour remplacer les emplois perdus par des emplois dans l’armée. Mais cela ne fonctionne pas non plus, car un robot soldat est mille fois plus efficace qu’un humain sur un champ de bataille; dans le meilleur des cas, les soldats humains ne peuvent servir qu’à l’arrière-garde, ou comme chair à canon. D’ailleurs, les Etats totalitaires n’ont pas échappé à cette crise mondiale; simplement, ils ont calmé les insatisfaits à l’aide d’armes de guerre.
Voilà, vous connaissez un peu le contexte sociétal dans lequel nous vivons, Oksana et moi. Et puis, la Suisse n’est toujours pas dans l’UE, mais adopte toutes les décisions de l’UE sans pouvoir en discuter parce qu’elle ne peut, à terme, faire autrement. Il y a toujours dans ce pays des politiciens qui croient que la Suisse est indépendante et neutre, et peut le rester. De ce point de vue, rien n’a changé. Ah , à propos : j’ai entendu dire que l’on envisage d’acheter un nouvel avion de combat.
Ah oui ! J’oubliais. L’appartement que j’ai visité est superbe; bon c’est pas donné non plus. Reste à savoir s’il plaira à Oksana; en tous cas, j’ai pris une option, et on visite à nouveau ensemble ce soir.
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