Le prix de l’information

Il était une fois un journal réputé, emblématique de la démocratie qu’il représentait fièrement. Il avait, par le sérieux et la rigueur de ses enquêtes, largement contribué à faire éclater un scandale politique qui avait causé finalement la chute d’un président. Puis un jour, suite à des difficultés de trésorerie de la rédaction, un homme d’affaires puissant et fortuné eut l’idée d’acquérir ce journal. Dans un premier temps, il fut considéré comme un sauveur, investissant de grosses sommes d’argent dans ce journal. Mais après un temps, la neutralité (peut-être légèrement teintée de gauchisme, après tout, les démocraties sont plutôt de gauche, par définition) assumée de la rédaction lui sembla gênante, et il se mêla d’orienter le contenu journalistique en fonction de ses propres intérêts. Il se mêla d’influencer les élections, puis les thématiques et les éditoriaux. Beaucoup de lecteurs fidèles se désabonnèrent alors, et les journalistes les plus critiques cherchèrent un autre travail où ils pourraient mieux s’exprimer. Finalement, l’homme d’affaires pensa que ce journal ne lui rapportait pas assez, et licencia le tiers des effectifs. Certains journalistes apprirent qu’ils étaient virés alors qu’ils étaient en reportage sur le front, en Ukraine ou ailleurs, sous les bombes de Poutine ou d’un quelconque autre assassin du même acabit.

Le journal, c’est le « Washington Post ». Le scandale, c’est le Watergate. Et l’homme d’affaires, c’est Jeff Bezos, aussi patron d’Amazon, qui dans le même temps dépensait 75 millions de dollars pour la réalisation d’un navet flagorneur et nauséabond nommé « Melania », avec un salaire de 25 millions pour la seule épouse du président Trump.

Certains journalistes pas encore complètement muselés par la censure trumpienne ont parlé de « meurtre du Washington Post ». Mais à travers le démembrement de ce journal, c’est aussi un pan de la démocratie des Etats-Unis d’Amérique que l’on cherche à éradiquer. La démarche est bien connue, et appliquée depuis des lustres dans les pays totalitaires : Xi Jinping et sa clique dirigeante n’ont pas inventé mieux. L’information doit réfléter fidèlement les positions officielles défendues par le pouvoir en place. Il est inutile d’entretenir des équipes de journalistes pour des enquêtes qui n’ont pas d’objet, puisque la vérité est détenue par le pouvoir officiel. Si les Etats-Unis n’en sont pas -encore- à ce stade. ils en prennent le chemin sous l’impulsion de Trump et de ses oligarques.

Mais de notre côté, sommes-nous tellement meilleurs ? Un ex-collègue me disait il y a peu  » Bof, moi je ne regarde plus la TV, je ne lis plus les journaux. Je trouve les informations qui m’intéressent sur Internet, à travers des chaînes YouTube ou les réseaux sociaux ». Je lui ai demandé « Comment sais-tu quel média choisir pour être bien informé ? ». Il a répondu sans rire : « Ben, je choisis des médias qui correspondent à mes opinions, voilà tout ! ». Peu importe le contenu, pourvu que cela corresponde à ce que l’on pense…

La richesse de toute chose réside avant tout dans la diversité. C’est vrai pour la vie sur Terre, pour les aliments que l’on consomme, pour les vins que l’on déguste. C’est vrai aussi pour l’information qui nous permet de nous forger une opinion. Un journal, ou une chaîne de radio généraliste propose des informations très générales, et partant fort diverses, concernant à priori tout le monde, et se veut le reflet de la plupart des opinions, pas seulement de celle de Pierre ou Paul. Ce type de média est nécessaire à la démocratie, car il permet d’entrevoir la diversité des opinions de ceux qui partagent la communauté. Un média ne permet pas de garantir la démocratie, mais il propose des clés pour aller à la rencontre d’opinions adverses; ce que les réseaux dits sociaux ou les chaînes thématiques ne peuvent pas se permettre de faire, ou en tous cas le font trop rarement.

La diversité de l’information impose aussi d’avoir de multiples sources d’informations, de nombreux enquêteurs, de nombreux éditorialistes qui expriment cette diversité d’opinions. Et oui, cela coûte de l’argent. Parfois beaucoup d’argent. Mais la diversité est à ce prix; et notre démocratie est nourrie de cette diversité. Le prix de la démocratie est lié au prix de l’information.

Ceux qui, en Suisse, à droite de l’échiquier politique, veulent limiter les moyens de la SSR sont souvent des personnalités politiques qui estiment que la démocratie est parfois bien gênante, et que le trumpisme, même si on ne veut pas trop l’avouer en public, a finalement de bons côtés. A travers l’initiative SSR, c’est la démocratie que l’on veut affaiblir.

La SSR n’est sans doute pas parfaite, et moi aussi j’ai quelques griefs à exprimer à l’égard de cette institution très alémanique; mais elle a le mérite d’exister et de représenter raisonnablement la diversité de notre pays. Travaillons plutôt à l’améliorer qu’à la démanteler.

C’est en tous cas mon avis; madame Céline Amaudruz, membre du parti qui veut démanteler l’information venant du service public, a su, lors de son intervention sur l’antenne romande de la radio SSR (émission Forum) me convaincre, même si ce n’était pas son but : Je voterai non à cette initiative le 8 mars 2026.

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