Evaluations

L’habitude d’évaluer tout et n’importe quoi est profondément installée dans la nature humaine, et ce depuis des temps immémoriaux. On évalue la beauté et l’élégance d’une femme, la compétence de la direction d’une entreprise, le confort d’un hôtel ou la qualité du repas dans tel ou tel restaurant.

Après vingt ans d’enseignement, cette procédure d’évaluation ne me dérange pas : on peut discuter du procédé consistant à noter arithmétiquement une prestation ou un niveau de compétences, mais à un moment ou l’autre il devient nécessaire de décider si ce niveau est considéré comme suffisant ou insuffisant. Internet et les applications pour smartphones ont rendu les procédés d’évaluation à la fois faciles et omniprésents : tout est matière à évaluation pour un outil comme Google Maps : un restaurant, un camping, un supermarché… Dès que l’algorithme est parvenu à vous géolocaliser de manière suffisamment voisine d’un point d’intérêt, il vous gratifie d’une notification du genre « Qu’avez-vous pensé de XXX ?« . Il vous propose de l’évaluer sur une échelle de 1 à 5 étoiles, et d’y associer un commentaire. Mais l’algorithme est loin d’être infaillible; il est même, par certains côtés, assez primitif. Ainsi, il ne tient pas compte de la durée pendant laquelle les géolocalisations correspondent, ni de la nature du point d’intérêt, ce qui ne lui permet pas de juger de la pertinence de la question qu’il vous pose. Ainsi, un restaurant devant lequel on passe 5 ou 6 secondes ne devrait pas entraîner une demande d’évaluation, car visiblement l’utilisateur ne s’est pas attardé suffisamment pour émettre une opinion pertinente pour le cas d’un restaurant. D’autres outils que Google Maps, plus dédiés, comme TheFork ou tripadvisor se consacrent à des thématiques particulières, et ont des comportements plus appropriés, mieux adaptés à l’environnement évalué.

Récemment, Google Maps m’a demandé ce que je pensais d’un restaurant que je connais, situé dans les Préalpes Vaudoises, mais que je n’ai jamais visité. Il se trouve que la route d’accès aux stations touristiques passe tout près du restaurant, ce qui a trompé le programme de géolocalisation. J’ai voulu faire comprendre à l’algorithme que je n’étais jamais allé en ce lieu, mais je n’y suis apparemment pas parvenu; pire, suite à une fausse manœuvre, une évaluation a été publiée accidentellement, avec une étoile et un commentaire « Jamais allé« . Quelques jours plus tard, je reçois (via mon site web, celui que vous consultez actuellement, accessible à chacun, et qui a finalement été retrouvé assez aisément par le responsable de l’établissement) un email d’un inconnu qui me demande de le rappeler d’urgence (en fait deux messages, car dans un premier message, il avait oublié de préciser à quel numéro le rappeler !). Un peu méfiant, je le contacte en dissimulant mon numéro d’appel, et c’est le patron du restaurant en question qui commence à me reprocher vertement l’évaluation scandaleuse (une seule étoile sur cinq) que j’ai osé commettre. Impossible de lui expliquer la situation, il est très énervé, et répète inlassablement sur un ton à la fois agressif et larmoyant que je lui fais un tort énorme, que je ruine ses efforts incessants et que je mets son existence en danger. Il cherche à me faire venir dans son bistrot à tout prix pour que je révise mon jugement à son égard. Un peu abasourdi par l’insistance, voire l’agressivité du propos, je parviens finalement à me défaire de cet interlocuteur vindicatif, et j’ai par la suite supprimé l’évaluation malencontreuse. Mais le fait est que pour ce patron de bistrot, les évaluations de Google Maps ont une importance considérable, comparable aux points du Gault et Millau ou aux étoiles du Michelin, pour lesquelles quelques grands chefs se sont suicidés. Je n’ose imaginer la réaction de ce monsieur si un jour Gault et Millau lui fait des misères !

Une telle réaction de la part d’un restaurateur interpelle : pourquoi accorder tant d’importance à une évaluation générique comme celle de Maps, qui se préoccupe aussi bien la supérette du coin que des hôtels de troisième catégorie ? Pourquoi s’en prendre aussi agressivement à l’auteur de l’évaluation qui de son propre aveu n’a jamais mis les pieds dans l’établissement incriminé ? Il semblerait plus logique, si réaction il doit y avoir, de s’adresser au responsable de l’évaluation de manière positive et pondérée, en l’invitant à venir réviser son jugement sur place. Une réaction courroucée et presque vindicative va plutôt inciter l’interlocuteur à laisser tomber et à ne surtout jamais mettre les pieds dans un établissement où sévit un patron aussi irritable. C’est d’ailleurs ce que je compte faire, après avoir effacé l’appréciation faisant l’objet du litige.

Cette réaction est sans doute significative de l’influence que peuvent avoir les sites Internet (et en particulier les réseaux sociaux) sur certaines personnes, peu à même de relativiser des opinions postées souvent de manière peu réfléchie sur Internet. Des gens qui prennent toute critique les concernant au premier degré, et qui sont susceptibles d’être profondément perturbés par un « post » même plutôt anodin. D’ailleurs, le restaurateur en question a prétendu avoir mal dormi, et son épouse également, suite à mon évaluation. Si c’est vrai, je crains qu’il ne souffre d’insomnies chroniques ! Et pas seulement par ma faute.

Accessoirement, ceci m’a valu en l’occurrence l’ennui d’une réaction disproportionnée (du moins à mon humble avis) et d’une discussion peu agréable. De quoi regretter de donner son avis en divulguant suffisamment d’informations pour qu’il devienne possible de retrouver sa propre identité !

Bien sûr, je pourrais évaluer de manière anonyme, en utilisant un pseudo improbable, ce qui m’eût évité ce genre d’incident fâcheux (et corollairement augmenté la frustration du patron du restaurant, je suppose), mais je considère que l’anonymat sur Internet n’est pas une bonne chose, bien que se fabriquer une fausse identité numérique constitue une démarche assez aisée à réaliser. Même si je peux comprendre que tel citoyen mécontent qui désire exprimer sa mauvaise humeur à l’égard d’un gouvernement autocratique et prompt à la répression préfère ne pas pouvoir être identifié trop aisément. Ceci dit, l’anonymat sur Internet n’est pas facile à garantir vis-à-vis de l’autorité, même en utilisant des réseaux privés virtuels (VPN). Les fournisseurs de service octroient des adresses IP traçables, et que l’autorité peut réclamer si nécessaire, même dans les pays les plus démocratiques qui soient. A partir des données en possession du fournisseur de service, il est le plus souvent facile de remonter à l’adresse de l’auteur de la connexion.

Il faut recourir à des moyens plus sophistiqués (et donc plus difficiles d’accès), comme TOR (The Onion Router), pour tenter de protéger sa propre identité vis-à-vis de l’autorité. Mais vis-à-vis de votre interlocuteur de chat, un simple anonymat basé sur une fausse identité peut s’avérer très nocif, car il permet des jugements peu flatteurs et du harcèlement en relative impunité.

A mon humble avis, toute critique effectuée en ligne devrait être signée; mais voilà : Internet ne dispose pas d’un protocole de base requérant une authentification, et il faudra sans doute encore pas mal d’années pour que chacun dispose d’une identité électronique réellement utilisable. Et sans doute faudra-t-il encore davantage de temps pour que cette identité électronique devienne une condition incontournable à l’accès à des services réseau (si tant est qu’un consensus puisse se dessiner autour d’une telle nécessité). De beaux jours en perspective pour les médisants de tout poil (et accessoirement pour les spammeurs et pirates informatiques). Mon interlocuteur courroucé a du souci à se faire…

En attendant, apprendre à tout un chacun à mieux se comporter vis-à-vis de services en ligne ne serait pas inutile. Cela permettrait peut-être à certains de prendre la distance nécessaire par rapport à ce qu’affiche leur smartphone bien-aimé, et à être plus prudents lorsqu’ils répondent à une sollicitation, même provenant d’une source apparemment sûre. Et ceci dès l’école primaire.

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