Chassez l’avion

Madame Viola Amherd a entamé sa campagne de promotion en vue de l’achat de nouveaux avions de combat pour l’armée suisse. Une initiative visant à renoncer à cet achat, ou à tout le moins à diminuer le montant budgété avait préalablement été déposée, et a abouti : le peuple suisse se prononcera sur cette initiative au début de l’automne 2020. Le sujet de la votation fédérale, lui, ne porte pas sur le type ou le nombre d’avions de combat, mais sur un montant global de CHF 6 milliards, auquel il convient d’ajouter par la suite les coûts d’exploitation actuellement passés sous silence, mais estimés par certaines sources à un montant largement équivalent au prix d’achat.

Cette dépense arrive à un moment assez peu judicieux, après des dépenses massives pour soutenir l’économie durement impactée par la crise liée à la pandémie COVID-19. La décision d’achat est néanmoins soutenue par le conseil fédéral, département militaire en tête bien sûr. Cette dépense est également soutenue par les partis de droite, mais combattue par les partis de gauche et les partis écologistes. Le motif invoqué pour le crédit de 6 milliards est l’usure de la flotte actuelle composée de FA-18 et de Tiger, arrivant doucement en fin de vie.

Il y a bien sûr pas mal de questions à se poser sur ce type d’achat pour un pays comme la Suisse dans le contexte géopolitique mondial actuel. En particulier, on se demande à quoi peut bien servir un avion supersonique dans un territoire de moins de 42000 kilomètres carrés (pour comparaison, la France métropolitaine, c’est 552000 km2). Je suppose que les pilotes au moins ont du plaisir à manipuler ces jouets, à ce prix-là, c’est la moindre des choses… Des machines moins performantes ne pourraient-elles pas convenir, voire être plus adéquates ? Bien sûr, je n’y connais rien, mais comme nombre de mes congénères, j’aimerais qu’on m’explique, et les arguments que l’on me présente sont le plus souvent du genre « C’est ainsi… ».

Pour les rôles de police aérienne, on a tout de même l’impression (malgré les dénégations de Mme Amherd) que des avions moins prestigieux devraient suffire; en revanche, pour défendre l’espace aérien suisse, on peut se demander si même ces avions ultra-sophistiqués sont suffisants. On peut aussi se demander contre qui il conviendrait de défendre cet espace aérien : il paraît assez peu probable que nos voisins immédiats nous agressent prochainement, encore que l’instabilité politique actuelle dans le monde, avec la montée rapide du souverainisme (Bolsonaro, Trump, Erdogan) et de l’extrême-droite puisse inquiéter. Mais si une agression a lieu de ce côté, il paraît plus que probable qu’elle ne sera pas simplement militaire : il existe actuellement des méthodes plus sophistiquées et moins coûteuses pour déstabiliser un pays que l’usage de la force brute. Le mensonge, la désinformation ou le sabotage logiciel ne coûtent pratiquement rien et ont démontré leur efficacité à maintes reprises. Mais c’est vrai que c’est moins spectaculaire qu’un jet au décollage…

Un argument qui a aussi été mis sur le tapis est que des avions moins sophistiqués ne voleraient pas assez haut. On ne sait pas ce que signifie « pas assez« ; mais on n’est pas persuadé de l’intérêt d’une intervention au-dessus de 5 à 6000 mètres d’altitude. On n’est pas non plus persuadé de l’intérêt d’une intrusion à cette altitude sur un pays comme la Suisse…

Les considérations écologiques mériteraient également d’être prises en compte; quel est l’impact sur la santé des émanations toxiques d’une flotte d’avions de chasse militaire ? La sécurité apportée par quelques avions de chasse en cas de conflit armé hypothétique contrebalance-t-elle les dommages écologiques et sanitaires (hélas certains, ceux-ci) causés par cette même flotte ?

Par ailleurs, les logiciels contrôlant ces avions ne sont pas vraiment « Open Source« , et sont de ce fait difficilement vérifiables par des experts internationaux. Il y a fort à parier (en réalité, il s’agit d’une certitude !) que la plupart de ces avions ultra-sophistiqués disposent de portes dérobées (backdoors) dans leurs logiciels de gestion, activables à distance et permettant de prendre le contrôle de tout ou partie de l’appareil en cas d’intérêts divergents entre fabricant et utilisateur; je ne parierais de ce fait pas exagérément sur l’apport de sécurité inconditionnel d’un appareil fourni par un pays tiers, fût-il un « ami » de longue date. Comme le dit justement Mme Amherd, la situation géopolitique peut changer rapidement, et l’ami d’hier peut ne plus le rester demain.

Le peuple suisse n’aura pas la possibilité de se prononcer sur le type d’avions. Raisonnable. Mais les modèles envisagés incluent le Rafale , l’Eurofighter, le F/A 18, et le F-35A. Est-il vraiment raisonnable d’envisager d’acquérir des avions américains, alors que nos voisins européens (qui assurent aussi notre défense, soit dit en passant) en fabriquent d’excellents, et que nous avons tout intérêt à entretenir de bonnes relations avec nos voisins immédiats, plutôt que de flatter l’ego surdimensionné d’un Donald Trump qui n’a rien à fiche de tout ce qui ne s’appelle pas « United States of America » (ou plus exactement, ses électeurs) ? Ou alors, pourquoi n’avoir pas aussi envisagé, neutralité oblige, un jet comme le Soukhoï SU-57 ou similaire : après tout, on peut aussi faire un petit plaisir au tsar Vladimir Poutine, n’est-ce pas ?

Finalement, la question la plus brûlante d’actualité a peut-être été initiée par la cheffe du département militaire, madame Amherd elle-même, lorsqu’elle a affirmé (en substance) qu’il n’y avait pas de plan B, et qu’en cas de refus de ce crédit par les votants, il faudrait repenser le rôle de l’armée en Suisse. Cela fait plus de trente ans que l’on se pose régulièrement la question de savoir quel rôle l’armée doit jouer en Suisse. Refuser le crédit serait l’occasion rêvée de forcer nos politiciens, fervents adeptes de la procrastination en la matière, à se poser sérieusement la question et à redéfinir ce rôle. Bon, c’est vrai que c’est du boulot, mais nous les payons pour ce faire, après tout. Peut-être y a-t-il mieux à faire avec la jeunesse de ce pays que d’apprendre à tirer au fusil et à marcher au pas. Peut-être que les cyberattaques et le terrorisme peuvent être combattus autrement qu’avec un avion de combat supersonique (lui-même susceptible d’être rendu inopérant par une cyberattaque) ? Peut-être que la notion même de sécurité a un peu changé depuis la deuxième guerre mondiale ? L’émergence des unités de combat robotisées et dopées à l' »intelligence » artificielle rend peut-être à terme certains types d’armements lourds inefficients ?

Je voterai contre ce crédit de CHF 6 milliards, pour de nombreuses raisons; pour ceux qui me connaissent un peu, ce n’est pas un scoop. Je remercie néanmoins Mme Amherd de m’avoir fourni une raison supplémentaire de refuser ce crédit, afin d’essayer d’initier une réflexion plus fondamentale sur le rôle de l’armée dans ce pays qui se proclame neutre qu’est la Suisse.

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