Bureau en désordre

Au cours de ma carrière, et maintenant encore, j’ai eu régulièrement des querelles avec des proches au sujet de l’organisation (ou la désorganisation) de mon bureau. Mon bureau, outre un clavier d’ordinateur, une souris et un écran, comprend en effet plusieurs piles de livres et de documents divers qui sont « gérés » comme suit : Le dernier document consulté est remis systématiquement au sommet de la pile; lorsque je cherche un document, je regarde dans la pile et en retire le document voulu qui va après utilisation se retrouver au sommet de la pile. Si un document ne se trouve pas dans la pile, une recherche fastidieuse dans la bibliothèque ou une armoire permettra de le localiser et de le mettre à son tour au sommet de l’une des piles après utilisation. Si la pile devient trop grande et menace de s’écrouler, il deviendra alors nécessaire d’interrompre l’activité en cours (avec un soupir de lassitude) pour mettre quelques livres ou documents dans l’armoire ou la bibliothèque (je choisis ceux qui sont au bas de la pile), de préférence en les rangeant dans un ordre plus ou moins prévisible dans l’armoire.

On m’a régulièrement vanté tel ou tel collègue dont le bureau est parfaitement net, ou même le clavier et la souris sont rangé sur un support intégré à l’écran, en me disant qu’il fallait prendre exemple sur cette personne, qu’elle était organisée, « elle », et puis que le bureau était du coup plus facile à nettoyer. Sur ce dernier point, je n’ai aucune objection. Sur les autres reproches possibles, je me permettrai toutefois une timide objection.

Le problème du classement de l’information a été de tous temps une des tâches élémentaires de l’informatique, et de nombreuses théories et de plus nombreux algorithmes ont été développés dans ce sens. L’idée était de retrouver rapidement un document sur la base d’un critère quelconque. A cela s’ajoutait le fait, toujours actuel d’ailleurs, que le lieu de stockage n’est pas innocent. Tel document très actuel devrait idéalement être accessible immédiatement, alors que tel autre pourrait aisément être archivé dans une localisation externe, quitte à devoir faire un effort considérable pour le retrouver. Ainsi s’est développée la notion de mémoire hiérarchisée : les documents les plus utiles sont accessibles rapidement, alors que les moins utiles demandent un temps parfois considérable (serveur éloigné, voire banque d’archivage offline) pour devenir consultables. Mais comment décider quel document est plus utile que les autres ?

Différentes stratégies ont été développées, en particulier en relation avec la notion de mémoire cache, que l’on retrouve dans tous les ordinateurs modernes, smartphones compris. La méthode la plus efficace pour la gestion de ce genre de mémoire répond au doux nom de LRU ou Least Recently Used. Le document le moins souvent consulté est chassé de la mémoire cache et remis dans une mémoire moins performante, mais probablement plus volumineuse. Difficile à implémenter pour de grandes quantités de documents, cet algorithme semble en moyenne le plus performant. Coïncidence, une pile de documents où le dernier document consulté est remis au sommet, et où on range dans une armoire les documents situés en bas de la pile implémente grosso modo une stratégie LRU.

Mon bureau, relativement à l’armoire, est comparable à une mémoire cache : je peux accéder aux documents qui y sont empilés beaucoup plus rapidement que s’ils étaient dans la bibliothèque ou aux archives. Ma méthode de « classement » sur mon bureau est du point de vue de l’informatique, l’une des meilleures. Mon bureau en désordre est donc beaucoup plus efficace que le bureau bien rangé de mon collègue.

Bon, reste à persuader mon entourage… Mais heureusement, je suis à la retraite, alors c’est moins urgent.

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