Ecohérences

Les mouvements écologistes ont beaucoup gagné en force récemment, et c’est une bonne chose pour le monde et ses habitants, hormis peut-être quelques-uns de ses membres les plus malvoyants et fermement désireux de l’être et de le rester.

Il me semble toutefois que les préoccupations écologiques sont actuellement polarisées autour du climat, et que les problématiques (pas toujours indépendantes, d’ailleurs) de la biodiversité, des micro-polluants et des perturbateurs endocriniens, pour ne citer que ces quelques thèmes, sont largement passés sous silence. Ceci n’étant pas fait pour déplaire à de nombreux acteurs (états ou entreprises, voire particuliers) libres ainsi de continuer à exercer leur « business« , « as usual« .

De plus, les « solutions » proposées (rares, il est vrai) sont souvent peu réfléchies, et sans grande valeur pratique. « Abandonnez la voiture, prenez le train ». Oui, mais au vu de l’occupation actuelle des chemins de fer, il y a du boulot pour développer le réseau jusqu’à ce qu’il soit en mesure de digérer un surcroît d’occupation tel que le générerait un transfert massif de la route vers le rail.

Montrée du doigt comme le principal coupable des excédents de CO2 dans l’atmosphère, l’automobile subit des évolutions assez chaotiques et parfois peu cohérentes. Ainsi, certains se donnent une bonne conscience en échangeant leur SUV contre une automobile électrique type Tesla; ils sont du coup persuadés d’avoir fait une bonne action et de ne plus polluer, et continuent de rouler avec la certitude d’être de bons citoyens responsables ou éco-responsables. Mais leur vieux SUV, revendu d’occasion, va continuer à polluer dans les mains d’un autre propriétaire, pas assez fortuné pour s’offrir une voiture neuve, et surtout pas une Tesla modèle Machin. Dans le pire des cas, son vieux véhicule sera exporté dans un pays où les normes anti-pollution moins sévères impliquent un prix de carburant moins dissuasif. Dans ce pays, les contrôles anti-pollution des véhicules sont peut-être plus laxistes que dans le pays d’origine, voire inexistants. Sur le bilan final, l’achat d’une voiture électrique se révélera donc plus néfaste que l’entretien de l’ancien véhicule pendant encore quelques années: il aurait au moins économisé toute l’énergie grise utilisée pour produire la fameuse Tesla.

Comme je l’avais mentionné dans un article précédent, je ne considère pas la technologie Tesla comme un progrès. Basée sur une ressource non durable (le lithium), n’exploitant que médiocrement les spécificités de la traction électrique et persistant dans l’idée d’une automobile objet de luxe doté d’une puissance inutile sinon comme argument de vente, cette technologie n’a que peu d’avantages écologiques à faire valoir. Du point de vue rendement énergétique, utiliser une part importante de la puissance du moteur pour propulser la charge des batteries est peu rationnel (et je pèse mes mots…). On manque encore de recul pour juger du nombre maximal de recharges des batteries au Li-ION que l’on peut appliquer à une automobile construite autour de cette technologie, mais ce nombre n’est pas infini, surtout avec les chargeurs ultra-rapides utilisés : les possesseurs de smartphones à batterie non amovible en savent quelque chose…

De fait, à l’heure actuelle et à ma connaissance, seul l’hydrogène constitue une solution écologiquement viable à moyen et long terme. Mais c’est une technologie qui doit encore s’affiner pour devenir réellement exploitable à grande échelle; les problèmes de distribution, en particulier, sont loin d’être maîtrisés de manière satisfaisante. Une technologie de transition intéressante à court terme résiderait dans l’utilisation à large échelle des carburants de synthèse (e-carburants). Neutres du point de vue du bilan carbone (dans une très large mesure, puisque synthétisés essentiellement à partir d’eau, de soleil et de CO2), ils pourraient être distribués via le réseau existant de stations d’essence et utilisés (avec quelques restrictions) dans les moteurs des automobiles que nous utilisons actuellement. Hélas, le développement des e-carburants est actuellement fortement ralenti par les filières basées sur le gaz de schiste, et pratiquement pas encouragé par le pouvoir politique souvent noyauté par les acteurs des filières traditionnelles…

Notons par ailleurs que les e-carburants pourraient aussi être utilisés comme solution transitoire dans l’aviation, la navigation et probablement aussi les huiles de chauffage; mais bon, il semble que cette solution ne soit pas vraiment d’actualité dans un avenir proche… Actuellement, hormis de remarquables avancées réalisées par un institut de l’EPFZ, seul le constructeur allemand AUDI investit sérieusement dans cette technologie, l’agence ARPA-E, crée sous la présidence d’Obama, et ayant réalisé de très prometteuses avancées dans ce domaine se préoccupe actuellement (en fait, depuis l’arrivée de l’équipe républicaine de Trump) plutôt de fracking.

Dans un autre domaine, l’utilisation immodérée de pesticides a largement contribué à une diminution massive de la biodiversité. Pourtant, nombre d’autorités gouvernementales continuent à défendre l’utilisation de produits phytosanitaires dénoncés par bon nombre de laboratoires pour leurs toxicités… La problématique est ancienne, car dans les années 70, on parlait déjà des menaces que faisaient planer des molécules comme le DDT. Les néonicotinoïdes ne sont certainement pas plus rassurants, bien qu’ils continuent à être largement utilisés. Les gouvernements trouvent beaucoup de mauvaises raisons pour ne pas interdire ou limiter drastiquement des composants pourtant fortement soupçonnés d’être cancérogènes. Curieusement, cette problématique est beaucoup moins mise en exergue que la question climatique, même dans les milieux qui se réclament d’une forte conscience écologique. Mais cette problématique est-elle vraiment moins urgente que la maîtrise de la dérive climatique ? Je ne sais, mais je ne le crois pas.

On pourrait discuter aussi des plastiques et des perturbateurs endocriniens, ainsi que nombre d’autres problèmes liés à une surconsommation de ressources. Mais cela n’ajouterait sans doute pas grand-chose à notre propos. Le discours écologique actuel est peu cohérent, et cela nuit énormément à son efficacité. Les Bolsonaro, Trump ou Köppel de service ont ainsi beau jeu de dégager en corner les questions embarrassantes.

En Suisse, les dernières élections ont vu le succès sans précédent des partis dits « verts », c’est-à-dire se réclamant d’objectifs écologiques ou présentés comme tels. Ce succès dénote d’une prise de conscience écologique de la part des électeurs, prise de conscience que les pouvoirs en place sont censés prendre en compte dans leur politique. Mais le conseil fédéral (plus haute autorité politique en Suisse) nouvellement constitué par le Parlement ne comprend aucun ministre « vert ». Surprenant,non ? Bon, c’est vrai que la « campagne » des Verts n’était pas un modèle du genre; mais l’argument de « stabilité » invoqué par certains des partis au pouvoir pour maintenir le statu quo est absurde, voire tenant de la négligence grave (en allemand : fahrlässig). Que dirait-on d’une personne qui, voyant son immeuble brûler, refuserait de laisser entrer les pompiers sous prétexte d’éviter un risque d’instabilité ? Bon, après, on peut mettre en doute la compétence des pompiers, mais c’est là un autre discours, plus délicat à défendre face à des électeurs qui ont justement décrété que ces pompiers-là étaient les gens qu’ils voulaient voir tenter d’éteindre l’incendie…

Cette incohérence au plus haut niveau de la gouvernance helvétique n’a curieusement pas suscité de réaction parmi les mouvements les plus concernés et les plus actifs, comme par exemple Extinction-Rébellion. Ils réclament une action politique, et ils ne s’inquiètent même pas de la non-élection des personnalités qui devraient pourtant agir dans le sens qu’ils souhaitent ! Étonnant… Il est peut-être plus facile de bloquer le pont Bessières à Lausanne que la place Fédérale à Berne ? Bon, je suis probablement injuste, ils réagiront peut-être plus tard; mais les élections, c’était le 11 décembre 2019…

Ces incohérences helvétiques ne sont probablement que peu de chose eu égard aux problèmes que posent et poseront les centrales à charbon de Chine et d’ailleurs, la déforestation en Amazonie, ou l’exploitation des gaz de schiste en Amérique du Nord et autre part. Mais il serait dommage que certains puissent se réclamer d’une telle attitude pour proclamer que « Ailleurs, ils ne font pas autrement ! »

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