J’ai passé le week-end dernier chez mon oncle, qui vit dans la ferme familiale de La Forclaz au-dessus de Thonon. Mon père y a aussi grandi, à l’époque, mais il s’est marié avec une « étrangère de la ville », une genevoise, et a quitté la ferme familiale; mais j’y ai passé de nombreuses vacances dans mon enfance, et mon oncle n’a jamais quitté la ferme. On y voit encore les restes d’une installation de remontée mécanique pour le ski, mais elle était déjà hors service dans mon enfance.
Dans le grenier de la ferme, il y a un fatras invraisemblable : les objets de plusieurs générations y sont rassemblés; ainsi, il y a une collection de livres de montagne, guides, albums photo tout à fait remarquable. Le temps pluvieux m’a incité à farfouiller quelque peu dans ces vieux bouquins; j’y ai trouvé des suggestions de courses, des descriptifs d’itinéraires, des récits relatant les expériences faites… Certains de ces descriptifs dataient d’avant même la démocratisation de la téléphonie mobile ! Il y avait à cette époque des gens qui se lançaient dans des expéditions en haute montagne sans aucun moyen de communication pour appeler des secours ! Dingue ! Bon, notez que personnellement, j’ai toujours mon communicateur personnel sur moi, mais cela n’a pas empêché que je me mette en très mauvaise posture un beau jour, et qu’il a fallu une bonne dose de chance pour qu’un inconnu passe par là et me tire d’affaire. Merci, Alain !
J’ai étudié certains de ces itinéraires; la Haute route des Alpes Valaisannes, par exemple, Chamonix-Zermatt à skis. Si un inconscient venait à emprunter aujourd’hui l’itinéraire décrit, je ne suis pas certain qu’il arrive où que ce soit; avec un peu de chance à l’hôpital le plus proche. Au départ de l’itinéraire, le refuge d’Argentières n’existe plus depuis longtemps, emporté par un vaste éboulement, et le col du Chardonnay n’est pas aisément franchissable, même en posant un double rappel. Les derniers mètres de la fenêtre de Saleinaz constituent une escalade malaisée, avec des roches peu stables, malgré le fait que l’on y ait posé une échelle. Il est également impossible de passer la fenêtre des Ecandies à ski, il y a une barre de rochers de trente mètres à escalader. Ainsi de suite… Cela fait prendre conscience de l’ampleur des changements apportés à la géographie par l’évolution climatique !
Et il faut bien dire qu’une Haute Route hivernale, c’est beaucoup de portage des skis, ainsi que des sacs bien remplis, car peu de refuges sont désormais ouverts au printemps : la faute à la cherté des vols en hélicoptère, et une fréquentation de plus en plus rare, désormais. Il est vrai qu’atteindre certains refuges est devenu parfois difficile : l’accès à la cabane des Dix, la cabane des Vignettes, la cabane de Bertol ou le refuge des Bouquetins était à l’époque effectué généralement depuis Arolla, mais ce lieu n’est plus accessible en automobile privée, non plus qu’en transports publics. Seuls des véhicules tout-terrain s’aventurent sur le chemin qui mêne des Haudères au fond du val d’Arolla, et encore faut-il que ledit chemin ait pu être réouvert après les grandes avalanches de printemps. La route qui auparavant menait à La Gouille s’arrête là où commençaient les tunnels, et où a eu lieu le grand éboulement du Mont des Ritses qui a pratiquement obstrué le vallon de la Borgne.
Et comme par ailleurs seules les stations possédant des domaines skiables en haute altitude peuvent proposer du tourisme de skieurs, le ski est devenu de plus en plus un sport de gens riches, hors de portée d’une classe moyenne qui de fait n’existe plus vraiment. Sans les stations de ski populaires de l’époque, il n’est pas évident d’acquérir les notions de ski permettant d’entreprendre une course de haute montagne, et corollairement, la randonnée à skis est devenue une occupation de niche. Le ski indoor n’a pas non plus eu le succès escompté par certains, et est désormais interdit dans l’Union Européenne, en raison de sa consommation d’énergie excessive.
Il n’y a plus de grandes courses de ski dans les Alpes. Dommage, cela m’aurait plu de dévaler le Lauberhorn ou la Streif à plus de 130 km/h, pratiquement à poil, comme je l’ai vu sur de vieilles vidéos en MPEG-4. Ils étaient vraiment cinglés, ces mecs : cela m’aurait bien plu !
Je pratique encore le ski en randonnée, surtout; c’est ainsi que j’ai rencontré Alain. Enfin, rencontré… je m’étais viandé dans une crevasse sur le glacier du Mont Rose, à près de 4000 mètres, et la chute m’avait assommé. J’étais blessé, je n’osais pas trop bouger, en partie en raison de la douleur, et aussi par crainte d’être sur un pont de neige et risquer de tomber encore plus bas. Mon communicateur ne parvenait pas à contacter quoi que ce soit, J’ai passé plusieurs heures ainsi, et tout à coup, une corde à double m’est arrivée sur le crâne, bientôt suivie par un mec bien équipé qui m’a dit : « Restes bien tranquille, les secours arrivent », puis il m’a assuré et est remonté pour guider l’arrivée des secours. Une demi-heure après, j’étais en chemise d’hôpital à Sion. Je n’ai fait vraiment la connaissance d’Alain qu’un mois plus tard, assis devant un verre de blanc : c’est plus confortable pour discuter.
J’ai refait du ski depuis. Mais lorsque je parle de ski à quelqu’un de plus jeune que moi, il me regarde bizarrement. Et je me sens un peu vieux con. Mais du moment que j’y prends quelque plaisir…
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