EHPAD contre EMS (Alain)

J’ai récemment accompagné Oksana à l’EHPAD d’Annecy où sa mère adoptive est soignée. Elle a été diagnostiquée Alzheimer il y a plusieurs années, et c’est à chaque fois un déchirement pour ma compagne d’aller rendre visite à sa mère qui lui a tant donné. Le père d’Oksana était présent lui aussi : il m’aime bien, mais regrette que je ne sois pas un chercheur, car il n’aime pas trop les gens qui réussissent dans la tech; et je ne peux pas lui en vouloir pour cela, j’aurais même tendance à l’approuver chaleureusement. Il ajoute après chaque pique, parfois virulente, à mon endroit « Mais tu rends ma fille heureuse, c’est la seule chose qui m’importe ». Je sais qu’il a été un grand chercheur en biologie, et son épouse aussi. Il est aussi handicapé, bien qu’il parvienne à le dissimuler remarquablement bien.

Je n’avais encore jamais rencontré la maman d’Oksana; il faut dire qu’elle est réellement absente; c’est un être vivant, qui parle, qui bouge, qui a un regard, mais qui n’est plus là. J’ai, il y a plusieurs années, vécu quelque chose de similaire, quoique moins personnel que ce que vit Oksana, avec mon grand-père, qui avait été diagnostiqué de la maladie à corps de Lewy. Il était dans un mouroir, ce que l’on appelle EMS en Suisse, mais c’est en gros identique à l’EHPAD des Français. Il y a tout de même quelque chose qui m’a frappé : Mon grand-père était soigné presque exclusivemnt par des robots de soins. C’est aussi des robots qui se chargeaient de distraire les occupants de l’EMS, en faisant jouer les plus lucides à divers jeux de société, ou leur choisissant des films, des programmes musicaux, leur servant de l’eau et des boissons chaudes, et mesurant sans cesse les paramètres médicaux des patients. Il y avait deux soignants humains de permanence pour tout l’établissement; par contraste, dans l’EHPAD où demeurait la mère d’Oksana, il y avait plein d’infirmiers et d’infirmières. Il y avait aussi des robots, mais en nombre restreint, qui remplissaient plutôt des tâches sanitaires élémentaires.

L’extrême-droite en Suisse a longtemps lutté pour restreindre l’immigration; elle a souvent échoué dans ses tentatives, mais a fini par parvenir à ses fins; il est désormais difficile d’engager du personnel étranger en Suisse, ce qui d’ailleurs fâche l’Union Européenne pour qui la libre circulation reste un concept de base intangible. Je ne vais pas vous parler des négociations entre la Suisse et l’UE, car tout le monde en a ras-le-bol, cela dure depuis bientôt un siècle tout de même! Les EMS ont dû s’adapter, car il n’y a de loin pas assez de personnel soignant autochtone en Suisse, et les hôpitaux et les EMS, en situation de surcharge chronique avec le vieillissement de la population, se sont tournés vers du personnel robotique, malgré les imprécations des syndicats et des partis de gauche qui se sont révélés incapables de persuader les citoyens des conséquences d’un succès de l’extrême-droite.

Très franchement, je dois avouer qu’il m’est difficile de porter un jugement objectif sur le bien-fondé de soigner des personnes âgées à l’aide de robots plutôt qu’à l’aide d’êtres humains. Je suppose que pour des gens comme la mère d’Oksana, qui vit dans un autre monde, la différence ne doit pas être significative, et le robot est sans doute plus présent, plus disponible, que l’infirmier de garde. Mais pour les gens encore bien lucides, et parfois en pleine possession de leurs moyens intellectuels, j’ai de sérieux doutes : je ne peux pas m’imaginer moi-même, en état de pleine conscience, n’avoir pour tout partenaire de vie qu’un robot, aussi performant soit-il. Compter sur les seules visites de proches sollicités par d’autres préoccupations pour avoir des relations sociales ne me semble pas constituer une existence enviable.

Au moment de quitter la maman d’Oksana, il y a eu un moment d’émotion, que l’infirmière présente a su partager discrètement en nous accompagnant vers l’ascenseur. Cela aussi, c’est important pour les proches et la famille, savoir qu’une personne a montré de l’empathie pour votre peine. Cela met un peu de baume sur les saignements du coeur. Un robot parviendrait-il au même résultat ? J’ai des doutes.

Et puis bon, les robots sont majoritairement chinois. En fait, ce sont des immigrés, eux aussi, alors…

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