J’aime bien mes beaux-parents; mais ils sont, comment dire… un peu trop soucieux du bien-être de leur Alain favori. Bon, je le comprends, mais j’ai un peu l’impression de ne pas être la belle-fille dont ils avaient rêvé pour leur fils. Il y a des questions qui reviennent lourdement, du genre « Vous envisagez avoir des enfants ? », « Vous allez bientôt habiter ensemble à Belmont ? », « Vous travaillez trop, tous les deux, avec la fortune que vous avez, Oksana pourrait arrêter de travailler », et d’autres du même genre. Alors quand nous passons une soirée chez eux, Alain s’assied à côté de moi, et chaque fois qu’il y a ce genre de question, il pose sa main sur mon genou ou ma cuisse, ou pose son bras sur mon épaule en me faisant un bisou pour prévenir mon intervention, et répond pour nous deux. Il est très diplomate, et il parvient à faire passer ce genre de questions sous l’éteignoir sans engendrer de conflit.
Mais hier soir, nous étions invités pour la soirée; après un repas vraiment succulent, mon beau-père a sorti une bouteille de vin de sa cave. Le vin est une boisson que l’on ne boit qu’exceptionnellement, d’ailleurs il est question d’interdire les boissons alcoolisées dans l’Union Européenne; je crois que les lobbys de la bière, très puissants dans certains Etats de l’Union, s’y opposent farouchement, malgré les recommandations de l’OMS. Notez bien que la cocaïne est interdite elle aussi, mais tout le monde en consomme; alors, interdire l’alcool, et le vin en particulier, cela ne va pas changer grand-chose, sauf pour les producteurs viticulteurs et les vignerons encaveurs qui verront leur gagne-pain disparaître. Comme s’il n’y avait pas assez de chômeurs – pardon, de personnes en situation d’assistance publique – comme cela ! Bon, je m’égare…
Beau-papa a ouvert une bouteille de Châteauneuf-du-Pape, un village dans les Côtes-du-Rhône. Un vin magnifique, puissant, mais onctueux, une vraie splendeur. Mais apparemment, il n’y aura plus ce vin sur les tables à l’avenir. La faute à une température trop élevée pour les cépages qui composent ce nectar, et à la sécheresse de plus en plus critique dans les régions du Sud de la France. Et puis, à une clientèle de plus en plus dispersée, et des normes de production dissuasives. Le vignoble en Languedoc-Roussillon et au sud des Côtes-du-Rhône a été arraché à plus de 70%, remplacé par des amandiers et des oliveraies ou plus souvent de la garrigue. Et la garrigue, quand il y a un incendie, ce n’est pas idéal pour en empêcher la progression. Mon beau-père nous a raconté tout cela, puis il a eu un coup de blues en dégustant ce nectar, et il a dit « Profitons, c’est probablement le dernier verre », et il y a eu un long silence. Je me suis étonnée, parce que beau-papa avait l’air vraiment ému.
En rentrant à Belmont, Alain m’a dit « J’ai eu un aparté avec papa, tu sais, papa et maman t’aiment beaucoup, mais tu les impressionnes un peu. Ils ne savent pas trop comment nous dire qu’ils nous aiment, mais qu’ils se font du souci pour nous. Alors ils nous font des recommandations un peu lourdes, juste pour nous dire qu’ils s’inquiètent. Papa m’a dit qu’il s’en voulait de nous laisser un monde qu’il ne comprenait plus, qu’il rejetait, et dans lequel il ne voyait pas de véritable avenir ».
Depuis qu’Alain m’a dit cela, je donne une autre signification à l’expression utilisée par mon beau-père : « le dernier verre »…
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