L’UDC suisse (Union Démagogique Confédérale) lance une initiative dite « Initiative pour la durabilité« , ou aussi « Pas de Suisse à 10 millions », pour résoudre les problèmes d’engorgement (embouteillages, difficultés de logement) de notre pays. De vrais problèmes, mais la solution proposée est-elle adéquate ?
J’ai entendu les arguments assénés par les ténors de ce parti conservateur, à commencer par l’avocate et gestionnaire de fortune Céline Amaudruz, Elle mettait en avant l’idée de contrôler les embouteillages chroniques en limitant l’immigration; mais il me semble que beaucoup d’embouteillages quotidiens, surtout en région genevoise, sont le fait des travailleurs frontaliers qui ne seraient pas touchés par ces mesures; il en va de même dans le haut du canton de Neuchâtel, où l’embouteillage quotidien du Locle est le fait de frontaliers, qui travaillent dans l’horlogerie et les hôpitaux, pour assurer le bien-être de la population suisse. Je ne vais pas parler de l’embouteillage de l’A9 au-dessus de Montreux les week-end de ski, où c’est les adeptes du Magic Pass qui sont à l’origine du problème. On pourrait aussi parler des logements, bien sûr : mais je ne connais pas de statistique qui puisse imputer sérieusement la crise du logement à des immigrés : on parle plutôt de sous-investissements, et de politiques régionales inadéquates. En revanche, réduire le nombre d’immigrés poserait de sérieux problèmes de personnel dans diverses branches de la société suisse, à commencer par les soins hospitaliers, dans l’hôtellerie, mais aussi dans l’industrie. Dénoncer les accords bilatéraux pourrait avoir des conséquences dramatiques pour nombre de secteurs de l’économie et du social en Suisse. On a vu à la suite du drame de Montana, à quel point la collaboration avec nos voisins était vitale : c’est à cette bonne entente entre voisins que l’UDC veut s’attaquer en dénonçant à terme les accords entre la Suisse et l’Union Européenne.
On a donc l’impression que cette initiative pose plus de problèmes qu’elle ne propose de solutions, et que ces dernières sont au mieux maladroites, au pire totalement inadéquates. En réalité, l’initiative s’attaque de manière frontale aux accords bilatéraux avec l’Europe, dans le but de les faire capoter. C’est une initiative contre l’Europe qui ne dit pas son objectif réel : j’appelle ceci une tromperie, une manière insidieuse d’utiliser la démocratie. Donald Trump fait des émules; d’ailleurs, il a plein d’admirateurs au sein de ce parti, dont un conseiller fédéral en exercice.
Par ailleurs, tant qu’à faire, si l’UDC veut s’attaquer à des problèmes menaçant notre société, je peux lui proposer des thèmes de combat autrement importants à mon sens.
La cybercriminalité est en hausse de plus de 25% en Suisse en un an (chiffre de 2025). Les arnaques informatiques génèrent des pertes mondiales dépassant les 442 milliards de dollars en 2025. La cybercriminalité pourrait coûter plus de 20 000 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici 2027. Cette guerre hybride, menée par des criminels (ou souvent des Etats) en Afrique, en Asie du Sud-Est, ou en Russie menace la prospérité de la Suisse beaucoup plus immédiatement que les immigrés; pour combattre cette cybercriminalité, nos autorités ont absolument besoin de travailler de concert avec les autorités des pays voisins pour développer des techniques de lutte efficaces; incidemment, l’initiative UDC menacerait les accords bilatéraux, et corollairement les échanges d’informations entre pays voisins. L’UDC désire-t-elle vraiment que la Suisse soit privée des renseignements européens ?
L’armée suisse est actuellement en crise majeure; le Conseil Fédéral désire accroître ses moyens, mais les scandales financiers sont devenus une habitude dans le département de la défense, dit DDPS. Après les drones israëliens qui ne volent pas (ou seulement accompagnés d’un hélicoptère, et par temps chaud), des chasseurs F-35 dont personne n’a besoin et qui coûtent plus cher que prévu, on annonce l’achat de 50000 armes de poing dont la qualité et l’efficacité semblent poser problème. Il est vrai que ces pistolets ne servent qu’aux officiers et aux troupes sanitaires, et ont donc très peu de chances d’être utilisés en conditions de guerre; mais tout de même : certains officiers pourraient se blesser lors d’exercices de tir. ..Que fait l’UDC pour lutter contre cette apparente désorganisation dans le département censé assurer la protection de la population ?
Le coût social du marché de la drogue atteint 4.1 milliards en Suisse; je sais que les ténors de l’UDC n’hésitent pas à imputer ce marché à l’immigration : mais c’est une accusation qui ne tient pas. Sans doute quelques petits dealers sont-ils issus de l’immigration; mais les gros pontes de la drogue ont pignon sur rue à Verbier, Zermatt, Lenzerheide ou à Crans-Montana. Une collaboration entre les polices avec un échange d’informations complet et permanent est vital pour lutter contre le narcotrafic et les mafia y associées, Là aussi, cette intiative de l’UDC menace la collaboration entre les polices, et permettrait au narcotrafic de trouver en une Suisse isolée du renseignement européen un refuge inespéré.
En 2026, les chômeurs ont eu (et pour certains, ont encore) de la peine à toucher les indemnités auxquelles ils avaient droit, ce qui leur a causé des difficultés financières majeures. La faute à un changement de système informatique totalement inadéquat, illustrant un manque de compétence inadmissible dans certaines administrations fédérales (en l’occurence, le SECO, Secrétariat d’Etat à l’Economie). Car -il faut le souligner- il ne s’agit pas d’un bug informatique, mais d’une inadéquation totale de l’architecture du système choisi en regard des tâches à effectuer et de l’environnement de fonctionnement. Ce manque de compétence se retrouve dans de nombreux secteurs de l’administration; il vient s’ajouter aux problèmes posés par le manque total de souveraineté numérique en Suisse. Il est bien clair que la souveraineté numérique est difficile -voire impossible- à atteindre dans un Etat de moins de dix millions d’habitants, pour des raisons de marché. Une telle souveraineté est en revanche accessible dans une confédération de la taille de l’Union Européenne. Pourquoi l’UDC ne s’attaque-t-elle pas à ce genre de problèmes, dont on a pu récemment mesurer les conséquences possibles ?
On pourrait continuer avec l’approvisionnement en énergie, la défense mutuelle avec nos voisins directs et d’autres thèmes encore. Mais pour résumer, cette intiative me semble être une tentative détournée et assez démagogique d’essayer d’isoler, politiquement et économiquement, la Suisse de l’Union Européenne, avec des conséquences désastreuses pour la société, surtout en ces temps de plus en plus incertains. Probablement que le président de l’UDC argumentera que nous n’avons pas besoin de nos voisins, car nous sommes « très bien chez nous« … Mais c’est aussi grâce à nos voisins que nous sommes bien chez nous.
Vous avez compris que je voterai non au texte de l’UDC soumis au peuple le 14 juin prochain.