L’aventure OSI

Au cours des années 1980, toute l’Europe des Télécommunications était concentrée sur le développement de ISDN, le réseau numérique à intégration de services (RNIS), et la définition d’un modèle conceptuel de la téléinformatique, connu sous l’acronyme OSI, pour Open Systems Interconnect. J’étais alors moi-même engagé dans une société multinationale européenne active dans le domaine des télécommunictaions, et je participais activement à l’implémentation de ce modèle, avec l’ambition de fédérer les deux grands consommateurs de télécommunications d’alors, à savoir la téléphonie et la téléinformatique. La principale difficulté technique était le besoin en services synchrones d’un côté (téléphonie, transmission vidéo, transmission audio) et asynchrones de l’autre (transmission de fichiers, exploration web, transactions informatiques de niveau service) de l’autre. La philosophie OSI était de nature plutôt démocratique, pourrait-on dire : chacun peut implémenter la solution qu’il désire, du moment qu’il respecte un minimum de règles, et ceci à chaque niveau de service utilisé. Certaines entreprises américaines adhéraient à cette vision, comme Digital Equipment Corporation, Hewlett-Packard ou IBM, et nous nous rencontrions souvent pour mettre au point les stratégies de développement en vue d’une généralisation des solutions que nous préconisions.

A la fin des années 1990, IP s’imposa comme le réseau fédérateur au détriment de ATM que le monde OSI et les Européens en particulier avaient développé. Des entreprises comme Cisco Systems ont inondé le marché de routeurs à faible prix et signé l’arrêt de mort de Siemens Telecom, des divisions Télécom d’IBM ou de Hewlett -Packard, d’Ericsson, de Nokia et d’Alcatel entre autres, entraînant du chômage et des reconversions en masse, et finalement une perte de savoir-faire difficile à mesurer. En Europe, les entreprises qui fermèrent leurs divisions de développement en télécommunications abandonnèrent en même temps leurs développements en informatique grand public, car il s’agissait le plus souvent des mêmes personnes qui travaillaient dans le développement de systèmes OSI et dans le développement de logiciels informatiques. Pour ne citer que cet exemple, Siemens Nixdorf, le plus grand fournisseur de systèmes informatiques d’Europe, qui avait développé une mouture propriétaire d’UNIX, (SINIX), fut séparé en deux entités indépendantes en 1999, Fujitsu Siemens Computers et Wincor Nixdorf. Même si la dépendance numérique de l’Europe aux Etats-Unis avait débuté bien avant, ce fut à cette époque qu’elle prit réellement effet.

L’idée de IP était fondamentalement opposée à l’idée OSI, même si on a souvent comparé les deux architectures : tout le monde se devait d’utiliser le protocole de communications IP (et par extension, le protocole TCP y associé); les services qui pouvaient rencontrer quelques difficultés avec un protocole fondamentalement asynchrone comme IP (téléphonie, vidéo, son) n’avaient qu’à s’accomoder des éventuelles distorsions temporelles générées par le protocole, et les probables problèmes de sécurité non couverts par IP devaient être gérés par les applications. Là où le modèle OSI tolérait la différence d’implémentation, le modèle IP s’imposait comme le seul protocole possible pour assurer l’interopérabilité des systèmes connectés à Internet. Comme les implémentations du protocole étaient toutes identiques, il ne servait donc plus à grand-chose de développer de nouvelles idées, d’où le licenciement massif des équipes de développement chez les grands constructeurs européens.

Le succès de IP face au modèle OSI est à l’image du succès d’un certain autoritarisme pragmatique opposé à une approche plus démocratique et respectueuse des différences entre les divers acteurs d’un monde pluriel. Dans un cas, on peut s’imposer grâce à une certaine puissance économique, en faisant peu de cas de certaines spécificités, alors que d’autres discutent longuement pour parvenir à des compromis souvent peu satisfaisants, et devant composer ensuite avec des réalités parfois inadéquates, mais qui ont le mérite d’exister et d’être immédiatement utilisables. C’est aussi une parodie d’un monde fait de diversité opposé à un monde régi par l’uniformisation. Le second est certainement plus efficace à court terme; mais le premier est sans doute plus résilient à long terme.

La dépendance numérique de l’Europe aux Etats-Unis n’a pas commencé avec l’affirmation de IP comme protocole fédérateur; mais IP reste un élément qui a fondamentalement changé la donne entre les Etats-Unis et l’Europe au niveau de la souveraineté numérique : un véritable point de bascule. Les Etats-Unis ont imposé leur vision de ce qu’étaient les communications mondiales, et les développements européens en la matière se sont retrouvés marginalisés. Parallèlement, l’image de l’Europe démocratique (enfin, certains pays du moins) comme un modèle s’est effritée, et le monde a cessé de considéerer l’Europe comme un exemple qu’il fallait tenter d’imiter.

Les Etats-Unis d’aujourd’hui se voient comme les maîtres du monde, et ils le sont sans doute à certains points de vue; Lafayette est bien loin de leurs préoccupations, à l’heure de l’annexion du Groenland ou de la transformation de la bande de Gaza en cité balnéaire; de même que Donald Trump a oublié son arrière grand-père immigré d’Allemagne Christian Johannes Trump (ou Trumpf, ou peut-être Drumpft, on ne sait plus très bien) ! L’Afrique s’est tournée vers la Russie ou vers la Chine, en se méfiant de ses anciens colonisateurs européens, et en oubliant au passage que leurs nouveaux alliés ont eux aussi un passé de colonisateurs, et un présent d’autocraties et de dictatures. L’Amérique du Sud a trop à faire avec les Etats-Unis pour se préoccuper de droits de l’Homme; quant à l’Asie, tiraillée entre une guerre au Moyen Orient, une Russie dictatoriale et l’emprise impérialiste chinoise de plus en plus omniprésente, elle tente de survivre au mieux. L’Europe que nous connaissons actuellement semble de plus en plus rester le dernier bastion de ce que nous considérons comme la démocratie. Allons-nous lui laisser subir le même sort que le défunt modèle OSI ? Certains mouvements politiques, comme l’UDC en Suisse, ou les extrémistes de gauche et de droite (Méchanlon ou Bordello) en France, le souhaiteraient sans doute. Ce n’est pas mon cas; notre monde démocratique est sans doute très imparfait, mais je n’ai aucune envie de me retrouver dans une société inspirée par l’actuelle gouvernance des Etats-Unis, pour ne citer que celle-ci. Croire que la Suisse peut à elle seule défendre la notion de démocratie est au mieux illusoire et sans doute suicidaire; même si l’on peut être sceptique vis-à-vis de la construction européenne, elle incarne actuellement la défense la plus crédible de la notion de démocratie telle que nous la concevons. S’il faut y apporter des améliorations, il paraît plus opportun de s’y atteler depuis l’intérieur que de l’extérieur. Et si certains de ceux qui me font l’honneur de me lire ont attrapé des boutons en lisant la phrase précédente, j’en suis désolé pour eux : mais cela reste mon avis.

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